Irak

Comment Clinton interdit formellement à Israël de faire la paix avec l'Irak

Dan Shilon - Maariv, via "Courrier International" du 27 février 2003

L'Irak est aujourd'hui l'un des plus grands ennemis d'Israël. Malgré l'absence de frontière commune, l'Irak a tiré des missiles sur le Goush Dan [agglomération de Tel-Aviv] en 1991, finance le terrorisme palestinien actuel et représente encore et toujours une menace biologique et chimique qui ne cesse de préoccuper les militaires israéliens.

Pourtant; il apparaît aujourd'hui qu'il n'en fut pas toujours ainsi et que le maître de Bagdad a une face cachée. Saddam Hussein fut jadis prêt à normaliser ses rapports avec Israël et s'engagea à ne pas attaquer Israël en cas de frappes américaines, en échange de l'établissement de rapports commerciaux israélo-irakiens, essentiellement pétroliers, et de l'engagement du lobby juif à sensibiliser Washington à l'idée d'une normalisation de ses liens avec Bagdad.

Avant et après la guerre du Golfe, des émissaires irakiens et israéliens de haut rang se sont rencontrés et ont failli concrétiser l'initiative du président égyptien, Hosni Moubarak, d'organiser une rencontre trilatérale entre Saddam Hussein, Hosni Moubarak et Moshe Shahal, alors membre éminent du gouvernement [travailliste] d'Yitzhak Rabin. Cette initiative ne vit finalement jamais le jour, à cause de la méfiance et du scepticisme des autorités israéliennes, mais surtout à cause de l'opposition farouche de l'administration américaine.

Les premiers contacts irako-israéliens débutèrent à la fin des années 80, alors que la guerre Iran-Irak faisait encore rage. Yitzhak Shamir était alors à la tête du premier gouvernement d'union nationale [Likoud et Parti travailliste], gouvernement dont le ministre de I'Energie était Moshe Shahal, un Juif irakien qui allait jouer grâce à Saddam Hussein un rôle clé dans la tentative de normalisation irako-israélienne. A l'été 1987, Gil Gleiser, personnage influent et haut placé dans les administrations américaines de RonaldReagan et de George Bush père, transmit à Moshe Shahal une demande de rencontre de la part de l'ambassadeur d'Irak à Washington, Nizzar Hamdoun.

A l'époque, l'Irak bénéficiait d'une image favorable aux Etats-Unis, face à un Iran considéré comme I'ennemi du monde libre et le responsable de la guerre Iran-Irak tandis que les diplomates irakiens comptaient sur l'influence du lobby juif à Washington.[*]

Lors d'une rencontre, Gleiser et Hamdoun avaient abordé le conflit israélo-arabe, Hamdoun avait surpris Gleiser par sa position conciliatrice envers Israël : "L'Irak n'a pas de visées contre Israël. Nous n'avons ni frontières communes ni revendications territoriales". Sollicité par Gleiser, Hamdoun revint quelques semaines plus tard avec une proposition de Saddam Hussein de nouer des contacts directs et officiels avec des représentants israéliens, au premier rang desquels un Moshe Shahal considéré favorablement par le maître de Bagdad.

Informé par Gleiser, Shahal accepta immédiatement l'idée, mais sous réserve d'un feu vert du Premier ministre israélien. A la grande surprise de Moshe Shahal, Yitzhak Shamir se montra enchanté par cette initiative et autorisa son ministre de l'Energie à rencontrer l'ambassadeur Hamdoun aux Etats-Unis. Quelques jours avant la rencontre, Hamdoun demanda à Gleiser qu'Israël approuve publiquement la position irakienne selon laquelle le conflit irako-iranien devait trouver une issue négociée et pacifique. En contre-partie, l'Irak déclarerait publiquement n'avoir ni contentieux frontalier avec Israël, ni revendication territoriale, et soutenir toute solution au conflit israélo-palestinien qui serait négociée et acceptée par les Palestiniens eux-mêmes.

ROUVRIR L'OLÉODUC KIRKOUK-HAÏFA, HORS SERVICE DEPUIS 1948

Informé de cette demande, le Premier ministre Shamir chargea son ministre de la Défense d'alors, le travailliste Yitzhak Rabin, de prononcer une déclaration publique en ce sens. La déclaration de Rabin fit l'effet d'une bombe en Israël et à l'étranger. A l'époque, peu de gens savaient toutefois que cette déclaration était la première étape d'un lent processus de normalisation complète des rapports entre l'Irak et Israël. Lors d'une conférence organisée par l'institut Van Leer et à laquelle participait Moshe Shahal, ce dernier enfonça le clou planté par Rabin en annonçant à une assistance mèdusée qu'Israël était prêt à rouvrir l'oléoduc Kirkouk-Haïfa, hors service depuis la création de l'Etat hébreu, en 1948.

En août 1987, Tarek Aziz, alors ministre des Affaires étrangères irakien et en visite officielle à Paris, confirma à ses hôtes français que l'Irak n'avait aucun litige territorial avec Israël et que tout accord accepté par les dirigeants palestiniens bénéficierait du soutien irakien. Quelques jours plus tard eut lieu la première rencontre entre le ministre israélien Moshe Shahal et l'ambassadeur irakien Nizzar Hamdoun, une rencontre que les témoins qualifient aujourd'hui de cordiale et durant laquelle furent renouvelées les déclarations publiques de Rabin, d'Aziz et de Shahal, Hamdoun surprit Shahal en lui proposant la conclusion d'un traité de paix israélo-irakien et l'établissement de relations commerciales. Moshe Shahal en fit immédiatement rapport à Yitzhak Shamir et fut autorisé à poursuivre les contacts.

A ce moment, la guerre Iran-Irak connais­ sait un tournant. Après plusieurs mois de supériorité aérienne d'un Iran qui avait frappé la capitale irakienne à plusieurs reprises, l'Irak parvint à reprendre le dessus sur le champ de bataille, entre autres en récupérant la presqu'île de Fao grâce à l'utilisation d'armes chimiques.

Auparavant, la révélation du scandale de l'Irangate avait failli aggraver la dégradation de l'état des relations entre Israël, les pays arabes amis et les Etats-Unis. Lors d'une mission de conciliation israélo-égyptienne dont Moshe Shahal avait été chargée par le ministre des Affaires étrangères, le président Moubarak fit une offi:e étonnante à son hôte israélien. « Voici quelques semaines, Tarek Aziz était au Caire. Je l'ai supplié de convaincre Saddam Hussein de changer d'attitude envers Israël. Je lui ai annoncé que j'étais prêt à venir à la conférence islamique organisée à Bagdad, en compagnie du ministre Moshe Shahal, né et élevé en Irak. Monsieur Shahal, seriez-vous d'accord de participer avec moi à cette rencontre historique ? »

L'offre de Moubarak se heurta au scepticisme de Shahal, lequel n'y accorda pas d'importance particulière et n'en informa ni Shamir ni Pérès. Un an et demi plus tard, Oussama Elbaz, conseiller de Moubarak, expliqua à Shahal que l'offie du président égyptien était sérieuse et que les signaux en provenance d'Irak confirmaient que Saddam Hussein serait enthousiasmé par une rencontre trilatérale organisée à Bagdad. Quelques années plus tard, alors que Shahal était reçu par le Secrétaire d'Etat américain Warren Christopher, ce dernier lui déclara : « Les Américains savaient que vous aviez reçu une invitation de l'Irak. Nous savions que vous rêviez de revoir votre maison à Bagdad. Mais nous avons tout fait pour vous priver de ce plaisir ... » Aujourd'hui, Shahal reconnaît s'être trompé en accueillant par des haussements d'épaules l'initiative de Moubarak. « La rencontre de Bagdad aurait pu changer le cours de l'histoire du Moyen-Orient ».

En 1988, Israël était en campagne électorale et les contacts irako-israéliens furent gelés jusqu'à ce que Yitzhak Shamir prenne la tête d'un nouveau gouvernement d'union nationale. Entretemps, Nizzar Hamdoun grimpa dans la hiérarchie irakienne et revint à Bagdad pour occuper le poste de vice-ministre des Affaires étrangères. Les contacts reprirent sous la direction de Judith Melroy, juive américaine professeur de sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient qui avait déjà participé aux premières rencontres. Melroy confirma aux Israéliens la volonté de l'Irak d'établir une normalisation totale de ses relations avec Israël. Elle promit même à Moshe Shahal de lui rapporter des photos de sa maison familiale, laquelle abrite aujourd'hui l'ambassade de France à Bagdad. Enthousiaste, elle partit alors pour Le Caire, d'où elle s'envola pour la capitale irakienne. Elle en revint pourtant d'humeur très sombre. Elle refuse toujours de livrer des détails, mais critique durement Saddam Hussein pour sa méconnaissance de l'Occident. Ce fut la première inflexion dans les contacts entre l'Irak et Israël.

En janvier 1991, des SCUD [1] tombaient sur le Goush Dan et la guerre du Golfe était

à son apogée. L'Egypte, un chaînon essentiel dans la coalition occidentale anti-irakienne, s'était sentie flouée par l'hypocrisie irakienne et accusait l'Irak d'avoir trahi les intérêts palestiniens. Moubarak se fit un plaisir de révéler à ses collègues arabes l'existence de contacts secrets entre l'Irak et Israël avant la guerre du Golfe et la disposition de Saddam Hussein à signer un accord de paix avant même qu'une solution n'ait été trouvée au problème palestinien.

La guerre du Golfe se termina par un sentiment d'échec chez les Occidentaux. Saddam Hussein avait restauré son pouvoir et narguait la communauté internationale, tandis que l'embargo qui pèse sur son régime n'a en rien changé son attitude. En 1992, après l'élection d'Yitzhak Rabin à la tête d'un nouveau gouvernement, Saddam Hussein prit par surprise Israël et les Etats-Unis en lançant une nouvelle initiative de paix. Désireux d'ouvrir une nouvelle page dans les relations avec l'Occident; l'Irak tentait à nouveau de prendre langue avec Israël dans l'espoir de briser le boycott économique qui lui était imposé depuis la guerre du Golfe.

MOSHE SHAHAL, FIN CONNAISSEUR DE LA MENTALlTE IRAKIENNE

Des émissaires irakiens firent savoir à Israël que leur gouvernement envisageait de lui vendre du pétrole bon marché et s'engagèrent au nom de Saddarn Hussein à ne pas s'en prendre à Israël en cas de nouvelle intervention américaine contre l'Irak. Ces émissaires comptaient également sur des personnalités israéliennes pour influer sur l'opinion américaine et persuader le nouveau président des Etats-Unis, Bill Clinton, d'absoudre l'Irak et de renouer des relations commerciales. Informé de ces initiatives, le Premier ministre Rabin autorisa la reprise de contacts entre représentants irakiens et israéliens, estimant que cela ouvrait une large fenêtre d'occasions favorables pour Israël et tout le Moyen-Orient.

Mais, comme à son habitude, Rabin n'en considéra pas moins l'initiative irakienne avec circonspection et demanda un accord préalable des Etats-Unis à toute nouvelle avancée.

Saddam Hussein chargea son demi-frère Barzan al-Takriti de superviser les contacts avec Israël. Responsable des renseignements irakiens, Al Takriti avait longtemps représenté l'Irak dans les différentes institutions des Nations unies à Genève et était par ailleurs chargé de veiller aux intérêts financiers de Saddam Hussein.

Les relations entre les deux beaux-frères ont toujours eu des hauts et des bas, mais, dans l'affaire des contacts secrets avec Israël, Al Takriti fut l'homme de confiance de Saddam Hussein. Leurs relations allaient s'assombrir après que Saddam Hussein eût ordonné l'assassinat du frère de Barzan al­ Takriti, général de l'armée irakienne. Depuis lors, il vit dans une véritable forteresse à Genève et n'ose plus mettre les pieds en Irak, de peur de connaître le même sort que son frère.

L'interlocuteur israélien privilégié de Barzan al-Takriti était alors et à nouveau Moshe Shahal. Saddam Hussein le considérait non seulement comme quelqu'un de fiable et fin connaisseur de la mentalité irakienne, mais surtout comme l'un des membres les plus influents au sein du gouvernement Rabin en tant que titulaire de trois portefeuilles ministériels : l'Energie, la Police et les Communications. En septembre 1992, le milliardaire saoudien Adnan Khashoggi téléphona à Shahal pour le convier à un rendez-vous avec Barzan al-Takriti. L'idée était de discuter de la fourniture de pétrole irakien à Israël, et ce à un prix inférieur aux cours en vigueur sur le marché international.

Shahal promit de défendre cette proposition devant son gouvernement. Il était convaincu que cette offre dépassait de loin le simple arrangement pétrolier et demanda l'accord de Rabin. Surpris par cette nouvelle initiative irakienne, Rabin décida d'en informer le président Clinton lors de sa première visite officielle à Washington en tant que Premier ministre d'Israël.

Rabin et Shahal estimaient que, en informant Clinton avant tout nouveau développement, le président américain changerait d'avis et prendrait toute la mesure de l'établissement de relations diplomatiques entre l'Irak et Israël. Mais Yitzhak Rabin revint bredouille de Washington. Bill Clinton s'opposait farouchement à toute forme de relations irako-israéliennes.

En juin 1993, une rencontre fructueuse entre Barzan al-Takriti, le Saoudien Khashoggi et l'homme d'affaires israélien Yaakov Nimrodi se heurta à nouveau au veto de Bill Clinton. En 1994, de nouvelles tentatives de rapprochement eurent lieu à Chypre, dans les coulisses d'une conférence sur le pétrole, entre le directeur du ministère de l'Energie israélien, Amos Ron, et son homologue irakien. Mais elles se heurtèrent elles aussi à l'opposition des Etats-Unis à toute forme de relation entre Israël et le régime irakien. En janvier 1995, un juif londonien d'origine irakienne organisa une rencontre entre Moshe Shahal et un émissaire irakien qui s'avéra tout connaître de son interlocuteur israélien, y compris son arbre généalogique...

A la suite de cet entretien, l'émissaire irakien invita à nouveau Shahal à rencontrer Barzan al-Takriti à Genève ou à Paris. Ce dernier était d'autant plus confiant dans l'avenir que, en signant les accords d'Oslo, Israël semblait s'engager sur la voie d'un accord de paix complète avec les Palestiniens. Al Takriti réitéra les propos conciliants que Tarek Aziz avait tenus avant la guerre. du Golfe et répéta que, même en cas d'attaque américaine, l'Irak ne s'en prendrait pas à Israël, tandis qu'il proposait toujours de vendre à bas prix du pétrole à Israël.

LES ÉTATS-UNIS N'ONT JAMAIS RIEN COMPRIS AU MONDE ARABE

Shahal espérait que, cette fois, Rabin irait de l'avant et ne gâcherait pas une telle occasion, en dépit de l'opposition américaine. Mais Rabin refusait toujours de s'engager sans l'aval de Washington.

« Notre relation avec les Etats-Unis est bien plus importante que l'ouverture d'un canal de discussion avec l'Irak ». Quelques jours plus tard, l'ambassadeur des Etats-Unis à Tel-Aviv remettait à Rabin la réaction officielle du président Clinton, une réaction si violente, que le Premier ministre décida d'accepter le diktat américain.

En juin 1998, Moshe Shahal, désormais dans l'opposition, abandonna son siège de député travailliste et réintégra son cabinet d'avocat. Tawfik al-Masri, un Palestinien issu d'une importante famille de Naplouse, trans­mit à Shahal une invitation à rencontrer à Amman un représentant irakien afin de discuter à nouveau de livraisons pétrolières en échange d'une aide israélienne.

Shahal expliqua à l'intermédiaire palestinien qu'il n'exerçait plus de fonctions ministérielles et qu'il ne pouvait donc s'engager au nom du gouvernement israélien. Shahal et son interlocuteur convinrent toutefois de se rencontrer à titre privé sur le pont Allenby, sur la frontière israélo-jordanienne. Mais l'intervention du ministère de la Défense israélien força Shahal à annuler la rencontre.

« A posteriori », explique aujourd'hui Moshe Shahal, « les Etats-Unis ont commis une grave erreur en fermant la porte à tout rapprochement avec l'Irak. Si les Américains avaient répondu à l'initiative irakienne, ils auraient été en mesure de dicter des conditions draconiennes à l'Irak et Saddam Hussein n'aurait eu d'autre choix que de les respecter. La fin de non-recevoir avancée par Clinton fut une faute historique et une preuve d'imbécillité, rien d'autre. Les Etats-Unis n'ont jamais rien compris au monde arabe et c'est encore le cas aujourd'hui. Pour moi, il ne fait aucun doute que Saddam Hussein n'avait aucune difficulté à s'adapter à une nouvelle donne diplomatique et à passer d'une politique anti-israélienne et soi-disant propalestinienne à une politique de rapprochement avec Israël et les Etats-Unis, si cela lui permettait de se sauver, lui et son régime. Si les Etats-Unis le mettent aujourd'hui dos au mur, le régime irakien consacrera autant d'énergie et de détermination à frapper impitoyablement Israël qu'il n'en avait jadis consacré pour conclure un traité de paix avec nous. Hélas, nous nous sommes privés d'une occasion en or de sonder les véritables intentions de Saddam Hussein. Les Etats-Unis, Israël et les pays occidentaux portent une lourde responsabilité dans cet immense gâchis ».

[*] NDLR : on note que le quotidien conservateur israélien n'éprouve aucune réticence à utiliser l'expression "lobby juif à Washington", alors qu'elle est fréquemment qualifiée d'antisémite en France ou en Belgique, où on peut - à la rigueur, et de préférence pour en nier l'existence - seulement parler de "lobby pro-israélien".
[1] SCUD : missiles. Voir : fr.wikipedia.org/wiki/Scud

(LDL)

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