Gauche

La gauche israélienne est morte ... dans les bras de Sharon !

David Martin-Castelnau - "Marianne" - 25 juin 2005

Faute de programme et de dirigeants crédibles, la gauche israélienne est dans l'impasse. Comment pourrait -elle combattre Ariel Sharon alors qu'il s'est emparé de sa grande cause : le retrait de Gaza ?

« C'est vraiment le comble ! » Fin mai, sous un soleil inexorable, Shaul, fonctionnaire et jusqu'à ce jour électeur travailliste, suit du regard Laura Bush et son cortège redescendant du mur des Lamentations. Sous bonne escorte, la First Lady est conspuée à distance par un groupe que les forces de l'ordre ne ménageront guère. Il ne s'agit ni de pacifistes ni d'altermondialistes : ceux qui crient leur colère portent kippa et votent à (l'extrême-) droite. Des colons furieux de voir Bush contraindre le Premier ministre israélien, Ariel Sharon, à se désengager - et rapidement ! - de la bande de Gaza. « S'il y avait encore une logique dans ce pays, soupire Shaul, c'aurait été à nous, les travaillistes, de manifester... »

Une période de chaos

Une logique ? Ou tout simplement une gauche digne de ce nom, active et aux idées claires ? Car, à en croire de nombreux Israéliens, la gauche est entrée dans une période de chaos ... « sinon d'extinction pure et simple », résume Shaul. « La gauche israélienne est morte ... dans les bras de Sharon ! » renchérit Zion, quinquagénaire venu de Constantine. On est dans un restaurant de la capitale, prisé par la bourgeoisie locale. « Ici, explique Zion, on ne trouvera personne pour s'engager au Parti travailliste. La moitié de la clientèle vote par habitude à gauche, l'autre se moque éperdument de savoir qui lui apporte la paix et la sécurité ».

Au Parlement israélien, de fait, le Parti travailliste, qui fut le pivot de la gauche de 1948 à 1977, a vu sa représentation s'étioler: 19 députés sur un total de 120, quand le Likoud tient près d'un tiers des sièges de la Knesset. Certes, le Parti travailliste constitue encore la deuxième formation du pays. Mais, en 2006, à l'occasion des élections législatives, il pourrait être dépassé par le Shinoui (laïcs) et par le Shas (orthodoxes séfarades) et se retrouver en quatrième position.

La gauche est, en outre, accablée d'un autre handicap: la faiblesse de ses leaders potentiels, en l'absence de relève crédible. Chez les travaillistes, la lutte fait rage entre le Shimon Peres, ministre de Sharon, et l'ex-chef du gouvernement, Ehoud Barak, impopulaire chez les militants. Un troisième larron au leadership travailliste, Amir Peretz, dirigeant de la Histradout, unique syndicat du pays, pourrait tirer son épingle du jeu. Mais ses amis admettent qu'il n'est pas doté d'un « charisme évident ». Plus au centre, chez les laïcs du Shinoui, qui avec 15 élus talonnent les travaillistes, Tommy Lapid, 76 ans, a perdu de son charme depuis son départ tonitruant du gouvernement Sharon, car il ne voulait pas davantage composer avec les religieux.

De quoi rendre sarcastique l'historien Elie Barnavi, ancien ambassadeur d'Israël en France : « C'est quoi, le Parti travailliste? Les bo-bo sont au Shinoui, les ouvriers à droite depuis la victoire de Begin en 1977. C'est une arène pour chefaillons, un club de sélection pour un pouvoir qui leur échappera faute de programme, de vrai leader et - simple détail ! - d'électeurs ».

Le Parti travailliste, « c'est comme ces astres dont la lumière nous parvient encore, quoique clignotante, mais qui sont déjà à l'agonie », confirme David Schapira, porte-parole du Conseil des colons de Judée-Samarie (Cisjordanie). Sombre tableau. Et l'homme de la rue en remet volontiers dans la déception, voire la haine. « Je me fous de leurs belles idées d'intellos ! éructe Eli Machluf, un taxi qui fait la

navette entre Jérusalem et Tel-Aviv. Moi, j'ai toujours voté pour eux. Mais les travaillistes méprisent le peuple. Sharon nous apporte la sécurité et peut-être la paix. Va pour Sharon ! ». Un exemple parmi bien d'autres de ces 70 % d'électeurs qui soutiennent actuellement le Premier ministre.

Aaron, étudiant « de gauche », est l'un d'entre eux. Rue Dizengoff, les Champs-Élysées de Tel-Aviv, il hausse les épaules devant une succursale de la banque Hapoalim : « En hébreu, ça signifie "Banque des travailleurs': En réalité, elle commerce autant avec Genève et New York que les autres banques. Le Parti travailliste, c'est pareil: il ne reste que le nom ... »

Rayée des esprits

La gauche a -t -elle divorcé du peuple ? Elle ne pouvait, de toute façon, pas conquérir le million d'immigrants russes : « La gauche, on a déjà donné !» rigolent les ex-Moscovites. Elle a raté les Falachas, les juifs noirs d'Ethiopie qui ont pu mesurer le décalage entre les idéaux de fraternité des travaillistes et leur action concrète en faveur des discriminés. Chez les « Orientaux » - Maro­cains, Yéménites, Irakiens -, le ressentiment est tout aussi profond. Méprisés par les « élites ashkénazes », ils votent Likoud depuis plusieurs générations. Et ils se tournent désormais vers le Shas, qui leur apporte soutien moral et matériel. Le réalisateur David Benchetrit, auteur de Vent d'Est (2002), un film sur leurs souffrances, est lapidaire : « Ils ont rayé la gauche de leur esprit ».

Mais à ces couches irrémédiablement perdues (la moitié de la population) s' ajoute nt tous les artisans et commerçants affectés par la crise. Ils ont le sentiment que la gauche ne les aime pas. Le travailliste Yossi benAaronne, au lendemain de la défaite his­ torique de son parti en 1977, he leur avait-il pas lancé au visage : « Le peuple a tort » ?

Ces jours-ci, du reste, le principal souci de la gauche est ailleurs. Elle prie pour que Sharon ne soit pas assassiné. La menace est réelle. Le Shabbak, les services de sécurité intérieure, est sur les dents. Le Premier ministre, qui dit humer « une atmosphère de guerre civile », est une véritable forteresse ambulante.

Çà et là, des rabbins ultraorthodoxes incitent leurs ouailles à empêcher « l'abandon de la terre donnée » par Dieu, tandis que les murs, en Cisjordanie et à Gaza, se font plus explicites : « Rabin est mort, Sharon mourra ! »

Le 17 juin, un sondage indiquait que 3 % des Israéliens envisageraient de participer à des actions violentes afin d' empêcher l'abandon des territoires. Cette atmosphère accroît encore le désarroi de la gauche. Comment se préparer en effet à combattre un homme dont on espère de toutes ses fibres qu'il n'échouera pas ?

Un proche de Shimon Peres avoue : « Sharon nous pique notre programme ! Retrait total de la bande de Gaza et amorce d'un retrait partiel de Cisjordanie : il fait ce que personne, chez nous, n'a jamais eu le courage de faire ».

Les travaillistes, pourtant, s'étaient engagés à évacuer les colons d'Hébron après le massacre du caveau des Patriarches en 1994 ... Ils n'en avaient pourtant rien fait, effrayés par la détermination des fanatiques à occuper la place. Aujourd'hui, en tuant le rêve d'un Grand Israël recouvrant tous les territoires bibliques, « Sharon nous prive d'air, il nous arrache jusqu'aux poumons !» se lamentent les travaillistes.

Quand la gauche réagit, elle balance entre la surenchère et le ridicule. D'un côté, Ehoud Barak rappelle que « le retrait de Gaza et la clôture de sécurité étaient des projets travaillistes ». L'ex-chef travailliste ne critique d'ailleurs Sharon que parce qu'il ne bâtit pas assez vite le fameux « mur » protecteur !

De l'autre, de jeunes militants travaillistes, accompagnés de pacifistes, distribuent dans la rue des bracelets verts pour s'opposer aux brassards orange arborés par les adversaires du retrait de Gaza. « Vert comme la couleur, de la paix », entonnent­ ils en chœur, tout étonnés quand des passants leur rappellent que c'est aussi la cou­ leur du Hamas ! Erreur de marketing ...

Au moins un vent de renouveau souffle-t -il dans les associations. Même si elles ne recrutent que chez les riches ! Quand le mouvement La Paix maintenant, à l'origine notamment des accords de Genève, réunit 30.000 personnes, le Conseil des colons, lui, en rassemble plus de 60.000 ! Alors Orit Reich, une quinquagénaire écolo, préfère l'engagement « concret et local ». Elle sillonne la plage Sokolov, au nord de Haïfa, pour protéger les tortues marines que le développement touristique empêcherait de venir pondre. Stupeur d'un garde-plage : « En dix ans, j'ai jamais vu de tortues ici … ». La réponse est un brin condescendante : il ya manifestement un fossé entre la prêcheuse verte et un père de famille qui, comme tant d'Israéliens dans la mouise, voit surtout les opportunités qu'offre l'essor du tourisme.

Même topo, même incompréhension plus au sud, sur les rivages de Nitzanim. Yair, écolo enjoué et barbu, déplore l'idée d'y reloger les expulsés de Gaza dans des lotissements qui « endommageraient considérablement l'écosystème local ». Avec de tels arguments, la gauche n'est pas prête de reconquérir son électorat populaire !

Tel-Aviv. Face à l'hôtel Dan, des adolescents francophones s'amusent dans une atmosphère californienne. Venus avec leurs parents pour les vacances (ou, parfois, pour s'installer), leur discours n'est pas extrémiste pour deux sous : oui à la paix, oui à un Etat palestinien. Mais non à la gauche

Shlomo ben Ami, ancien ministre travailliste des Affaires étrangères puis de l'Intérieur, n'est guère plus optimiste. « Les chances de la gauche à court terme ? Très faibles. Il faudra sans doute attendre un autre cycle historique... » prophétise-t-il. Comment remobiliser ? « Autour de la lutte contre la corruption endémique, aggravée par l'arrivée des mafias russes. Nous pourrions mener une opération "Mainspropres" ».

Khalil Shikaki, chercheur au Palestinian Center For Policy And Survey Research, ne voit, lui, qu'un scénario gagnant pour la gauche : que Sharon se borne au retrait de Gaza et gèle le processus de paix en faisant le moins de concessions politiques possibles aux Palestiniens et sans que le terrorisme, bien sûr, reprenne.

Le Premier ministre freinant des quatre fers la naissance d'un Etat palestinien, il perdrait alors le large soutien dont il jouit aujourd'hui au sein de l'électorat laïc travailliste. Et la gauche quitterait enfin le gouvernement de droite.

Ensuite, dans l'après-retrait de Gaza, il faudra bien se décider à regarder en face la société israélienne malade de la nouvelle pauvreté. La gauche pourrait trouver là de quoi bousculer un Likoud néolibéral.

Déjà, les colons de Cisjordanie prétendent constituer le véritable Israël, préparant un divorce avec un Etat honni.

Et si, à Tel-Aviv, on danse le vendredi soir, à la même heure, les religieux de Jérusalem à la démographie galopante observent le shabbat le plus strict. « Un jour, en France, l'opposition entre bourgeois et nobles a été relayée par l'opposition droite-gauche, conclut Shaul. Ici, la confrontation opposera peut-être à l'avenir une droite populiste, qui aura satellisé les débris du Likoud, et la mouvance religieuse ».

Qui, alors, aura encore besoin de la gauche israélienne?

(LDL)

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