Désespoir

Il n’est pas question que de crainte, Bibi*, mais aussi de désespoir

Nomika Zion - The New York Review of Books

La déclaration que voici, rédigée durant les bombardements israéliens sur la bande de Gaza en novembre dernier, est de la plume de Nomika Zion, membre de Migvan, un kibboutz urbain à Sderot, ville israélienne située à 2 km environ de la frontière avec la bande de Gaza et qui est l’une des principales cibles des roquettes tirées de Gaza depuis la seconde Intifada, qui a débuté en 2000. En 2008, cinquante roquettes frappaient quotidiennement Sderot et, fin décembre 2008, Israël a lancé son opération «Plomb durci», se traduisant par trois semaines de conflit armé à Gaza.

Le kibboutz urbain de Migvan a été fondé en 1987 par un groupe relativement restreint, dont la plupart des membres avaient été élevés dans le mouvement agricole des kibboutzim. La première vague de résidents de Sderot qui, aujourd’hui, compte plus de 24.000 habitants, est venue dans les années 1950 et étaient constituée en grande partie de Marocains. Une seconde vague est venue dans les années 1990, de l’Union soviétique et de l’Éthiopie.


Des enfants israéliens dormant dans un abri à proximité de la frontière de Gaza au cours des attaques à la roquette qui ont suivi l’assassinat du chef militaire du Hamas, Ahmed al-Jabari, le 14 novembre 2012.

Les membres du kibboutz urbain de Sderot mènent une existence communautaire, versant leurs revenus dans un pot commun également réparti entre les familles, quelle que soit la contribution de chacun. Ils gèrent avec succès une entreprise de services de pointe sur le plan technologique; selon les membres mêmes, ils exercent ce travail, et d’autres encore, parce qu’il est épanouissant sur le plan personnel : le profit financier n’est pas une priorité.

Nomika Zion, qui a été élevée dans un kibboutz rural, est la petite-fille de Ya’akov Hazan, un dirigeant du Mapam, le Parti uni des travailleurs. Figure emblématique de l’histoire du mouvement ouvrier israélien, il défendit toujours l’idée du kibboutz en tant que mode de vie rural. Nomika Zion est l’une des fondatrices de Migvan et membre d’Une Autre Voix (2008), une organisation populaire de citoyens de Sderot et de la région qui prônent une solution non violente au conflit en cours. Sa lettre à Benyamin (Bibi) Netanyahu traduite ici a d’abord été postée sur Internet.

—Avishai Margalit
Sderot, le 22 novembre 2012.


Ce n’était pas ma guerre, Bibi, pas plus que ne l’était la précédente satanée guerre : elle n’a pas eu lieu en mon nom ni pour ma sécurité. Pas plus que ces assassinats fanfarons et théâtraux du chef militaire du Hamas, Ahmed al-Jabari, en novembre, et du dirigeant du Hamas, Abdel Aziz Rantisi, en 2004, et du fondateur du Hamas, Sheikh Yassin, et d’Al-Kaysi, et de Shahada et d’Ayash – aussi mauvais qu’ils aient été – n’ont été commis ni en mon nom ni pour ma sécurité. Pas plus non plus que toute la litanie des opérations militaires israéliennes, emballées dans un langage trompeur afin d’atténuer la profondeur de leur destructivité : ni Arc-en-ciel (2004), ni Première Pluie (2005), ni Chaud Hiver (2008), ni Pluie d’Été (2006), ni Plomb durci (2009), ni la récente opération Pilier de Nuages (1).

Jamais je n’ai ressenti la moindre sécurité ni paix quand nos avions passaient dans le ciel de Sderot, la nuit, en route pour Gaza afin d’«écraser la tête du serpent» ou quand l’un ou l’autre dirigeant important ou pas était pris pour cible et qu’incidemment quelqu’un d’autre était dans le chemin. Je ne me suis pas sentie plus en sécurité quand deux cents maisons ont été complètement anéanties par une froide nuit d’hiver en 2004, laissant deux mille réfugiés sans abri; quand la centrale électrique de Gaza a été bombardée, laissant un demi-million de personnes sans courant.

Je n’ai pas acquis de sentiment de tranquillité quand les bulldozers ont rasé des maisons, mis ses dessus dessous des champs, des vergers et des coopératives de poulets, quand les chars ont tiré sans répit, quand des bombes assourdissantes ont explosé tant et plus, secouant les vitres et semant la terreur. Ni depuis le siège imposé à Gaza, ni quand les autorités ont essayé de s’amener avec leurs calculs scientifiques du nombre de calories nécessaires pour qu’un Gazaoui puisse juste survivre.

Et certainement pas non plus lors de «la mère de toutes les opérations», Plomb durci, quand une escadrille d’hélicoptères a tué quatre-vingt-neuf jeunes hommes dans un centre de formation pour policiers. (Quelle impression cela fait-il, en l’espace de trois minutes et de cinq missiles, de prendre la vie à quatre-vingt-neuf jeunes hommes ?)

Et pas non plus depuis que des dizaines de milliers de maisons ont été pilonnées, des infrastructures réduites en miettes, et des cadavres alignés, une rangée après l’autre, des enfants sans nom, des jeunes sans visage, des citoyens sans identité. Il existe mille et une façons d’opprimer la violence en recourant à la violence, mais aucune d’elles n’est jamais parvenue à l’éliminer.

À présent, voyons un peu. Qu’avons-nous gagné en retour ? Davantage de roquettes Qassam, plus de destruction encore, plus de terreur, plus de crainte, plus de sang, plus de haine, plus de soif de vengeance, une perte plus profonde encore de la foi. Tout en un. Et chaque fois, c’est plus grave; chaque fois, c’est moins réversible.

Tout citoyen de Sderot sait que lorsqu’il entend les avions passer au-dessus de lui, en route vers Gaza, il doit se préparer à une prochaine riposte à la roquette. Chaque résident de Sderot sait que lorsque nous nous préparons à la prochaine opération militaire, Sderot sera complètement submergée par un nouvel état d’urgence. À cela près que, cette foi, c’est devenu une folie à l’échelle de la nation.

Il est difficile d’expliquer aux gens qui ne vivent pas ici ce que la poursuite de l’escalade signifie pour les gens de Sderot et pour toute la région avoisinante, ce que cela signifie de vivre en permanence dans une zone de guerre. Il est plus facile de subir trois semaines de guerre que de survivre à un conflit sans fin. C’est un continuum, des années qui passent, une expérience cumulative, les anxiétés qui refont surface sans cesse, le traumatisme sans post-traumatisme.

Voilà la «musique de la guerre» qui orchestre nos existences quand les avions, les hélicoptères, les bombes et les missiles écorchent nos oreilles et nos âmes. C’est la musique de la guerre qui vous suit à la salle de bain, vous accompagne au travail, se précipite avec vous pour prendre une douche à la hâte et vous met au lit sans ôter vos vêtements, juste au cas où il y aurait une sirène et que vous devriez sauter du lit en toute précipitation afin d’aller vous mettre à l’abri avant que ne tombe le prochain missile.

C’est encore et encore et encore. Et c’est fini et c’est fini et c’est fini et, chaque fois, c’est toujours plus ou moins pareil. Une autre opération militaire, la guéguerre, la guerre. Une fois de plus, les généraux rugueux, une fois de plus, nos correspondants faisant leurs reportages en direct et sur place, une fois de plus, la merveilleuse solidarité israélienne – toujours emmagasinée en prévision, précisément, de ces périodes de guerre, une fois de plus, les résidents près de la ligne de front déploient leur bonne volonté, les réservistes font du stop pour rallier la bataille, une fois de plus, en direct sur nos écrans de TV, Roni Daniel, le commentateur de la télévision israélienne, diffuse la violence depuis les bureaux du cabinet de la guerre et, une fois de plus, nos heures de gloire se répètent ad nauseam.

La veille de la fin de l’opération Plomb durci, en 2009, un honorable journaliste s’entretenait avec une femme de Sderot qui avait été soigneusement choisie afin d’être bien «représentative» d’une personne interviewée durant la durée de la bataille. «Ainsi donc, quel est votre avis ? Cela devrait-il s’arrêter maintenant ou serait-ce une grave erreur de s’arrêter là où nous en sommes maintenant ?», a demandé le journaliste chevronné, formulant la réponse dans sa question même. Du tac au tac, la femme a répondu avec ferveur : «Pourquoi diable arrêter maintenant ?» – même si les corps à Gaza s’accumulaient et que les morgues manquaient de place pour accueillir les morts. «Frappez-les le plus durement possible», a-t-elle dit. «Ne vous mettez pas à plat ventre devant ces bêtes. Nous devons terminer le boulot une fois pour toutes !».

«Dites-moi», a chuchoté le commentateur, d’une voix mielleuse, comme s’il confiait un secret défendu, «je voudrais vous poser une question très personnelle. Est-il vrai que vous vous sentez très, très israélienne en ce moment même ?». Et le commentateur chevronné, avec l’aide d’une personne interviewée et «eprésentative» – qui s’exprime toujours en notre nom à tous – a donc saisi l’essence même de l’appartenance à Israël : «Jonathan / Jonathan / un peu de sang / rien qu’un peu plus de sang / pour couronner le miel» (2).

Ainsi donc, au fil des décennies, les hommes politiques, les généraux et leurs fidèles porte-parole dans les média échafaudent le paradigme du pouvoir et la fin de toute alternative. Par conséquent, au fil des décennies, des milliers d’heures de diffusion orchestrée construisent un bouclier défensif de conscience. Si profond est ce paradigme, et si monolithiquement agressif le discours militaire, qu’aucun Dôme de Fer ne pourrait parvenir à l’interrompre. Le commentateur chevronné ne demande pas : «Pourquoi sommes-nous entrés dans cette horrible guerre, tout d’abord ?» (ou dans la précédente guerre, ou celle d’avant encore). La femme demande : «Pourquoi arrêter maintenant ?»

Comment avons-nous fait, en tant que société, pour perdre la capacité de formuler des questions à propos de la faisabilité d’une alternative politique ? Comment a-t-il été possible qu’un individu suggérant une solution violente ait pu se muer en menteur et en traître et que celui qui réclame qu’on raie Gaza de la carte soit devenu un vrai patriote ? Comment la paix est-elle devenue l’ennemie du peuple et la guerre, chaque fois, l’option préférée ? Comment a-t-il été possible que le dialogue et les traités aient provoqué plus de crainte parmi le public qu’une volée de missiles ? Et comment ces processus de déshumanisation nous ont-ils insensibilisés à ce point à la souffrance d’autrui ? Comment avons-nous perdu cette faculté d’empathie ? Qu’est-ce que cela signifie d’une fille de Gaza – dont l’école a été bombardée et dont le meilleur ami vient d’être tué sous ses yeux – soit obligée de nous rappeler qu’eux aussi, en fait, sont également des êtres humains ? Et comment une nation qui occupe le territoire d’un autre peuple depuis quarante-cinq ans ait pu continuer à se dire, avec une telle conviction profonde, que nous sommes les seules victimes, en définitive, de cette histoire ? Et le mal de l’occupation est devenu si banal que personne ne voit plus du tout le mal.

Depuis cinq ans, Kol Aher (l’Autre Voix) poursuit le dialogue avec des résidents de Gaza, en un effort conscient d’éviter de se faire balayer par les marées de haine et déshumanisation. La décision consista à voir des gens, et non des bombes et des missiles. À préserver la santé mentale de l’homme dans un paysage de violence. À intégrer un autre discours – précisément parce qu’il était tellement malaisé de témoigner, avec les cœurs brisés, les destructions et les traumatismes, la détresse sans fin vécus par nos amis de l’autre côté de la barrière. C’est pourquoi ce fut extrêmement difficile pour nous, pendant la guerre, parce que nous vivons toujours la situation selon des dimensions multiples et pas simplement en fonction de la séparation aisée entre le «bien» et le «mal».

Pourtant, Kol Aher est également un appel politique clair à des négociations, au dialogue avec le Hamas – directement ou indirectement –, à la levée du siège et du blocus de Gaza, à l’ouverture des passages de frontière, à l’instauration d’accords sécuritaires et de garanties internationales, à la promotion du commerce – tout en tenant compte des changements dans le monde arabe – et à la mise à mort de cette bête qu’est l’occupation. C’est une tentative quasiment désespérée que nous faisons – ici même – pour élever une autre voix au milieu d’une démocratie qui se détériore et dans laquelle cette voix ne sera qu’une ligne minuscule perdue dans le bruit omniprésent des médias hurlant sous l’intoxication du pouvoir et sous l’extase de la guerre.

Pilier de Défense n’a pas été ma guerre, Bibi. Le désespoir, toutefois, est entièrement le mien. Privé et profond, desséchant et affaiblissant. Au vu de l’histoire passée, il est malaisé d’être optimiste au sujet du cessez-le-feu négocié sous les auspices de l’Égypte et qui a été proclamé le 21 novembre. Douze années de fournées de violence sans espoir laissent leurs marques. Les premières années, il y a toujours de l’espoir que les choses pourraient être différentes à l’avenir. Puis il ne reste qu’une illusion d’espoir. Ensuite, vous êtes soudainement frappé en comprenant que la violence est destinée à rester, ici, et qu’elle empirera à chaque escalade. Que la guerre est la caractéristique la plus consistante et la plus constante de nos existences, au point d’être quasiment une sorte d’idéal. Qu’il n’y a aucun dirigeant actuel ni en vue qui soit suffisamment fort, qui aurait mandat pour traiter les questions les plus urgentes. Mais, très bientôt, il n’y aura plus besoin de questions; et il ne restera plus personne non plus qui se souciera d’en poser.

* Bibi (BB), surnom (constitué des initiales) de Benyamin Netanyahu.
[1] Les Israéliens ont appelé opération «Pilier de défense», mais sa traduction littérale est «pilier de nuage».
[2] Ces lignes sont tirées de «Jonathan», un poème bien connu de Yona Wallach (1966).

Traduction : Jean-Marie Flémal

(LDL)

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