Cacherout

Jérusalem-est "casher" de gré ou de force

Daniele Kriegel - https://danielekriegel.wordpress.com/2013/03/28/main-cachere-sur-la-ville/

Le «Restobar» nâest plus ! Câest arrivé comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Du jour au lendemain. Sur la porte, aucune explication. Sinon une simple affiche blanche, avec en lettres noires : «Fermé». Comme une annonce mortuaire. Et pour les habitués de ce café brasserie situé en haut de la rue Gaza, à Jérusalem, presquâen face de la résidence du Premier ministre, câest bien de deuil quâil sâagit. Fini le drink en fin de soirée, la salade de milieu de journée et surtout, car câétait un des rares à être ouvert le shabbat, le café croissant du samedi matin suivi ou non du brunch qui vous calait jusquâau soir, lorsque la ville reprenait son rythme des jours ouvrables.

Plus question non plus pour le parlement des fumeurs de tenir séance ou pour les ministres, députés, universitaires du quartier ou non, étudiants avec ordi en bandoulière, de se côtoyer sans respect excessif ni familiarité désobligeante. Car câétait cela le Restobar. Le lieu de toutes les rencontres où même les plus rigides finissaient par se dégeler, tant lâair y était convivial. Durant les longs mois de leur Sit-in, non loin de la demeure du Premier ministre, les parents de Guilad Shalit y avaient porte ouverte. Une seconde maison jusquâà la libération de leur fils.

Pourtant, il y avait un bémol. Du moins aux yeux des tenants du judaïsme orthodoxe : lâendroit, on lâaura compris, nâétait pas cachère. Et câest ce qui finalement lâa perdu. Comme le dit Shahar Levy (aucun lien de parenté avec Laurent Levy, le nouveau propriétaire des murs) qui, avec sa femme Abigaïl, le dirigeait sept jours sur sept : «Nous avons survécu à des périodes très difficiles, comme celle des attentats en plein cœur de la ville, mais lâennemi est venu de lâintérieur. Câest la coercition religieuse qui nous a brisés» Et dâajouter : « que je sache aucun propriétaire laïque nâobligera un juif pratiquant à ouvrir. Mais dans le sens contraire, câest visiblement tout à fait naturel !».

Explications : le bâtiment où se trouvait le « Restobar» appartient depuis quelques années à Laurent Levy, un homme dâaffaire originaire de France. Avant dâémigrer en Israël, il y a huit ans, cet opticien de formation, a fait une fortune considérable en développant «Optical Center», une entreprise dâoptique et dâappareil auditifs qui compte aujourdâhui sur le territoire français plus de 350 magasins (96 succursales et 254 franchises) et plus de 2000 collaborateurs. Bref une réussite à tout point de vue y compris sur le plan financier. 376 millions dâEuros de chiffre dâaffaire en 2012, avec une progression de 14% par rapport à lâannée précédente.

Cette même année, pour fêter les 20 ans dâexistence de son entreprise, Laurent Levy a publié un livre «Les 7 clés pour réussir» où il en dit plus sur le pourquoi et le comment de sa devise qui est aussi celle de son enseigne : «Révélons notre acuité humaine».

En Israël, au-delà de ses activités philanthropiques â il a crée une fondation qui distribue paires de lunettes et appareils auditifs à deux secteurs des populations défavorisées - les enfants jusquâà 20 ans et les personnes âgées, à partir de 60 ans - il est aussi promoteur immobilier.

Très religieux, il sâest mis en tête de faire respecter, au maximum, la cacherout (les lois alimentaires juives) et le shabbat à Jérusalem ouest. Câest ainsi quâil rachète des immeubles où se trouvent des cafés, restaurants ou bars devenus au fil des ans les lieux de rendez-vous le vendredi soir et jours de fêtes, de la jeunesse laïque. Du moins celle que compte encore la ville sainte. Lorsque le bail du restaurateur ou cafetier vient à expiration, il pose, pour le renouveler, ses conditions : que lâendroit devienne cachère et ferme donc ses portes le shabbat.

Certains propriétaires de bars ont accepté. Shahar Levy, lui, a refusé. Parce quâil estimait que cela porterait un coup fatal à son commerce. Mais aussi et peut-être surtout pour préserver ce qui reste de pluralisme à la Jérusalem juive.

Interviewé par la presse locale, et au-delà de la tristesse de voir 15 ans de sa vie passés à la trappe du divin, il raconte comment jusquâau bout, il aura tenté de convaincre son propriétaire de le laisser continuer, selon la formule quâil avait choisi : «Nous lui avons demandé de regarder nos filles dans les yeux, de penser aux 50 familles qui se retrouvent sur le carreau. Mais cela ne lâintéressait pas. Il nous a simplement dit que nous serions béni du moment que nous fermerions le Shabbat. Vous savez, jâétais en face de lui, pratiquement les larmes aux yeux. Je lâai supplié dâaller consulter son rabbin pour quâil donne son avis, notamment à propos des familles des employés qui allaient se retrouver en difficulté. Il nâa rien voulu entendre !».

Face à la tempête dans les médias et sur les réseaux sociaux provoquée par la fermeture du «Restobar», Laurent Levy garde le silence. Il faut dire que selon le «Yediot Yerushalaïm», il donne très peu dâinterviews. Une exception pourtant : il y a trois ans, dans le sillage de la polémique quâil avait créée en annonçant son projet de construire un quartier ultra-orthodoxe en plein Jérusalem Est, arabe, il avait déclaré à ce même hebdomadaire: «Je fais des affaires et de lâidéologie. Les juifs doivent habiter à Jérusalem Est. Il se peut donc que jâachète dans cette partie de la ville un immeuble ou un terrain sans aucune valeur économique mais tout simplement par conviction. Pour que les juifs aient toute latitude de sâinstaller à lâEst.»

Reste quâaujourdâhui pas mal de restaurateurs ou de propriétaires de bars ouverts le Shabbat et les jours de fêtes ne sont pas rassurés. Ils attendent le moment où le couperet va tomber. Plus ou moins tôt ! Plus ou moins tard !

(LDL)

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