Juif

Lettre de démission du peuple juif

Bertell Ollman, professeur au département d’études politiques de la New York University - "La pensée libre"

Vous êtes-vous jamais demandé quelle serait votre dernière pensée au moment de mourir ? Moi oui, et jâai eu ma réponse.

Câétait, il y a quelques années, dans le brouillard des derniers instants avant de me livrer au bistouri pour une opération mortellement dangereuse. Alors que les infirmières me roulaient vers la salle dâopération, ce qui surgit dans ma conscience nâa pas été, comme on pourrait sây attendre, la peur de la mort, mais une terrible angoisse à lâidée de mourir juif. Jâétais consterné à lâidée de finir ma vie encore lié par le cordon ombilical à un peuple auquel je ne pouvais plus mâidentifier. Que ce fût là ma « dernière » pensée me surprit grandement alors, et me surprend toujours.

Quâest-ce que cela signifiaitâ et pourquoi est-il si difficile de démissionner dâun peuple ? Je suis né à Milwaukee de parents juifs dâorigine russe, qui nâallaient jamais à la synagogue et ne suivaient pas de règles kascher mais qui parlaient souvent yiddish à la maison et se considéraient eux-mêmes comme juifs. Pendant quatre ans, après lâécole publique, je suis allé à lâécole hébraïque, et à treize ans jâai fêté ma bar-mitsvah.

Venant de ce milieu, jâai conservé quelques vagues croyances juives jusquâà la fin de mon adolescence quand je suis devenu athée. Je mâidentifiais encore comme juif, mais dans un sens qui devenait de plus en plus difficile à définir. Certains de mes amis étaient devenus sionistes, et jâai même joué un temps pour lâéquipe de basket dâun club de jeunesse sioniste ; malgré cela, ils ne réussirent pas à me convertir à leur cause, principalement, je crois, parce que leur programme semblait avant tout appeler au départ pour Israël.

Cependant, ce que jâavais appris au cours de ces années au sujet de lâHolocauste et sur la situation souvent lamentable des Juifs dans le monde mâavait rendu réceptif à lâidée dâune patrie juive, à condition â ce que jâajoutais toujours â quâon puisse arriver à un arrangement avec les Palestiniens qui vivaient là. Câest à lâuniversité de Wisconsin à Madison, au milieu des années 1950, que je suis devenu socialiste et internationaliste.

Milwaukee, du moins le Milwaukee que jâavais connu, était une ville très provinciale, et je me réjouis des possibilités quâoffrait lâUniversité de rencontrer des étudiants venant du monde entier. Je crois que, durant ma première année je devins membre de toutes les organisations dâétudiants étrangers ainsi que dâun certain nombre de clubs politiques progressistes.

Câest là également que jâen ai appris bien davantage sur les relations Israël-Palestine, sauf quâalors, ce nâétait plus en tant que Juif de Milwaukee mais en tant quâinternationaliste, comme membre de la communauté humaine à laquelle Arabes et Juifs appartiennent au même titre.

Au cours des années suivantes, alors que le conflit entre Israël et les Palestiniens allait de mal en pis, et même au plus mal, deux développements surprenants, du moins pour moi, commencèrent à prendre forme. En dépit de tous mes efforts pour rester impartial envers les deux antagonistes, je me suis senti devenir de plus en plus anti-Israël, alors que la plupart des Juifs américains, y compris des amis juifs qui jamais ne sâétaient dits sionistes, devenaient des partisans enthousiastes de la cause israélienne. Déjà au cours des années 1980, pendant la première Intifada, lâoppression et lâhumiliation infligées aux Palestiniens par Israël étaient devenues si choquantes que je grimaçais de douleur à lâidée dâappartenir au même peuple que ceux qui commettaient de pareils crimes, ou, dans le cas de la plupart des Juifs américains, qui les noyaient dans des rationalisations faciles. Aujourdâhui, la situation a dégénéré à tel point quâil me faut en sortir. Mais comment, là est la question. On peut quitter un club, une religion (en se convertissant), un pays (en prenant une autre nationalité, et en allant vivre ailleurs), on peut même, la médecine le permettant aujourdâhui, changer de sexe. Mais comment peut-on démissionner du peuple au sein duquel on est né ?

Révulsés par les actions de leur Église, quelques catholiques français ont écrit au pape pour demander un certificat de dé-baptisation. Était-ce là un précédent ? Mais moi, à qui devrais-je écrire ? Et que demander ? Câest alors que jâai décidé dâécrire à la revue Tikkun2 sans rien demander dâautre que dâêtre entendu.

Dâaprès ce que jâai dit jusquâici, il serait facile pour certains de me rejeter comme Juif ayant la haine de soi, mais ce serait là une erreur. Si je suis quelque chose, câest bien un Juif qui sâaime, mais le Juif que jâaime en moi câest le Juif de la Diaspora, le Juif qui eut la bénédiction pendant deux mille ans de nâavoir pas de pays à revendiquer comme sien.

Que cela se soit accompagné de nombreux et cruels désavantages est chose bien connue, mais la situation présentait un suprême avantage qui dominait tout le reste. Étant dans tous les pays des « outsiders » et appartenant à la famille des « outsiders » à travers le monde, la plupart des Juifs ont été moins affligés que dâautres peuples des préjugés mesquins qui défigurent toutes les formes de nationalisme. Si on ne pouvait être citoyen à part entière du pays où lâon vivait, on pouvait être citoyen du monde, ou, du moins, commencer à se penser comme tel, avant même que nâexistent les concepts qui allaient permettre de clarifier ce que cela signifiait. Je ne dis pas que la majorité des Juifs de la Diaspora pensaient réellement ainsi, mais câétait vrai pour certains â Spinoza, Marx, Freud et Einstein étant parmi les plus connus - et lâinclination aussi bien que lâoccasion pour les autres de se penser ainsi venaient du rejet même dont ils faisaient tous lâobjet dans leur pays de résidence. De même, lâhabitude largement répandue de traiter les Juifs comme en quelque sorte moins quâhumains provoquait en eux une réaction universaliste. Les Juifs présentaient lâargument â lorsquâils le pouvaient, ou le pensaient en silence quand la discussion était impossible - quâen tant quâenfants du même Dieu, ils avaient en partage une humanité commune avec leurs oppresseurs, et que cela devrait primer sur tout le reste. Ainsi, lâaccusation antisémite selon laquelle les Juifs ont toujours et partout été cosmopolites et dâun patriotisme tiède comportait au moins ce grain de vérité.

Aujourdâhui, bien sûr, peu de Juifs prennent cette position. En 1990, lors dâune interview pour le Jerusalem Report, lâintellectuel et sioniste anglais le plus célèbre, Isaiah Berlin, rapporta une conversation quâil avait eue avec le philosophe français, Alexandre Kojève, lequel lui avait tenu les propos suivants : « Vous êtes juif. Le peuple juif a probablement lâhistoire la plus intéressante de tous les peuples qui ont jamais vécu. Et maintenant vous voulez être lâAlbanie ? » Berlin répondit : « Oui, câest ce que nous voulons. Pour nos aspirations, pour les Juifs, lâAlbanie est un pas en avant. »[3] Câétait là une réponse surprenante de la part dâun libéral culturellement sophistiqué, un athée, quelquâun qui prétendait nâavoir jamais fait lâexpérience dâun quelconque antisémitisme en Angleterre, et qui avait écrit en long, en large et en profondeur sur le nationalisme et ses périls. Ce qui lâemportait sur de telles considérations pour Berlin, câétait le besoin humain dâappartenance, par quoi il entendait appartenir non seulement à un groupe mais aussi à un lieu particulier. Privés dâun pays qui leur soit propre, les Juifs avaient souffert de toutes les formes dâoppression ainsi que de la nostalgie envahissante qui accompagne un exil prolongé indéfiniment.

Berlin aimait à répéter que tout ce quâil voulait pour les Juifs était quâon leur permette dâêtre un « peuple normal » avec une patrie tout comme les autres. Oui, tout comme les Albanais.

Cependant, deux questions restent à examiner :

  1. Est-ce que lâimpulsion naturelle dâappartenir à quelque chose, prémisse principale de Berlin, pourrait être satisfaite par autre chose quâun État-nation ?
  2. En devenant semblables à lâAlbanie (même à la Grande Albanie), est-ce que les Juifs nâont pas été forcés dâabandonner quelque chose de bien plus précieux dans le judaïsme de la Diaspora ? Sâil est vrai â et je suis prêt à lâadmettre â que notre santé mentale et émotionnelle requiert une relation forte avec les autres, il nây a aucune raison de croire que seuls les groupes nationaux occupant leurs propres territoires peuvent satisfaire ce besoin. Des groupes ethniques, religieux, selon le genre (gender), culturels, politiques et des classes sociales sans liens particuliers avec un pays peuvent aussi jouer ce rôle. Gitans, catholiques, féministes, homosexuels, francs-maçons et travailleurs conscients de leur classe ne sont que quelques-unes des populations qui ont trouvé des moyens de satisfaire ce besoin dâappartenance sans se confiner dans des frontières nationales. Le fait dâêtre membres de notre commune espèce offre encore une autre voie pour atteindre ce même but.

Étant donné lâéventail des possibilités, le ou les groupe(s) au(x)quel(s) nous choisissons « dâadhérer », ou celui dans lequel nous reconnaissons notre identité première, dépend largement des choix disponibles à lâépoque et dans le lieu où nous vivons, de la façon dont de tels groupes résolvent (ou promettent de résoudre) nos problèmes les plus urgents, et aussi de la socialisation à travers laquelle nous percevons ces différents groupes.

Quant à ce qui a été perdu au cours de lâacquisition dâune patrie, il est important de reconnaître que le sionisme est une forme de nationalisme comme nâimporte quelle autre, et que le nationalisme - même des observateurs aussi bien disposés quâAlbert Einstein ont été obligés de le reconnaître - a toujours son prix. Alors que tout Juif sait quâon a offert à Einstein la présidence du nouvel État juif, bien peu comprennent pourquoi il lâa refusée. À lâinverse de Berlin, qui voulait que les Juifs deviennent un peuple « normal » comme les autres, Einstein a écrit : « Ce que je considère comme la nature essentielle du judaïsme résiste à lâidée dâun État juif avec des frontières, une armée et un degré de pouvoir temporel, aussi modeste soit-il. Je crains les dégâts internes que cela entraînerait pour le judaïsme â venant en particulier du développement dâun nationalisme exclusif dans nos rangs, contre lequel nous avons déjà eu à lutter avec force, même en lâabsence dâun État juif. »[4]

Qui peut douter aujourdâhui quâEinstein ait eu raison de se faire du souci ? Comme tous les nationalismes, le sionisme est, lui aussi, fondé sur un sens exagéré de la supériorité des membres de la communauté et une attitude indifférente, versant dans le mépris, à lâégard de ceux dâautres collectivités. Les Juifs sont entrés sur la scène de lâhistoire mondiale par un acte de « chutzpah » (culot monstre) proclamant lâexistence dâun Dieu juste, qui créa tous les êtres et qui, par la suite - pour des raisons connues de lui seul - choisit les Juifs pour être son peuple élu. (Pourquoi les chrétiens et les musulmans ont accepté si joyeusement leur statut inférieur dans cet arrangement demeure pour moi un grand mystère.) Mais, les sionistes ont poussé cet acte originel de « chutzpah » plus loin encore en lâappliquant aux Commandements de Dieu.

Si les Juifs ont pu croire autrefois quâils avaient été choisis par Dieu comme dépositaires des Tables de la Loi au nom de lâhumanité tout entière, les sionistes semblent croire quâils ont été choisis pour pouvoir passer outre chaque fois quâelles contrarient leur intérêt national.

Quelle possibilité demeure dès lors pour une croyance en lâégalité intrinsèque de tous les êtres humains ?

Il est admis que les anciens Hébreux reçurent non seulement les Commandements de Dieu mais encore, paraît-il, la promesse dâun lopin de terre particulier.

Toutefois cette promesse a toujours été liée à lâobéissance des Juifs à ces lois, dont la plus importante â si lâon en juge dâaprès le nombre de fois où Dieu sây réfère â est la prohibition formelle de lâidolâtrie. Bien que les Juifs nâaient construit aucune idole de Dieu, leur dossier sur lâidolâtrie, â peut-être en partie le résultat de leur résistance à la tentation de le représenter, â a probablement été plus chargé que celui de leurs voisins.

Pendant trois mille ans et plus, le judaïsme a mené une bataille largement perdue contre lâidolâtrie au fur et à mesure que le temple de Jérusalem, les rouleaux de la Thora, et la terre dâIsraël en sont venus à incarner, puis graduellement à se substituer aux relations du peuple avec Dieu et à lâensemble des préceptes éthiques quâils étaient censés représenter. Mais ce nâest quâavec le sionisme, la version actuelle de cette idolâtrie de la terre, que ces préceptes ont été complètement sacrifiés. Cette version moderne du Veau dâOr aurait évité à Moïse la tâche de briser les Tables de la Loi en lâaccomplissant pour lui. Le fait quâaujourdâhui de nombreux sionistes ne croient pas dans le Dieu de leurs pères leur rend simplement plus facile de faire de la terre dâIsraël un nouveau Dieu. Lâidolâtrie demeure. Sauf quâà présent, les lois de Dieu peuvent être écrites par un comité sans souiller leur contenu nationaliste dâaucunes prétentions à lâuniversalité. Si un nationalisme aussi extrême est normal â qui fait de Spinoza, Marx, Freud et Einstein des gens complètement anormaux â alors, je suppose, Berlin a finalement obtenu son peuple normal.

Comme il est caractéristique des mouvements nationalistes, le lien organique que le sionisme présuppose entre le peuple et son territoire baigne aussi dans la sorte de mysticisme qui rend impossible toute discussion rationnelle de la situation. Cela est aussi vrai pour les sionistes religieux, qui croient réellement que leurs ancêtres ont fait une bonne affaire immobilière avec Dieu, que pour les sionistes sécularisés, qui oublient commodément les deux mille ans de la Diaspora juive lorsquâils mettent en avant leurs revendications « légales » sur la terre (ne se souvenant de la souffrance des Juifs dans la Diaspora quâau moment où la discussion bifurque sur les raisons « morales » de leurs prétentions). Que reste-t-il alors de la possibilité de traiter de façon humaine et rationnelle les problèmes de la vie au XXIe siècle? La morale et la raison étant ainsi taillées pour servir les besoins de la tribu en premierâ et en dernier lieu, la chambre dâhorreurs que le sionisme a construite pour le peuple palestinien nâétait quâune question de temps. Est-ce vraiment là ce que les anciens prophètes hébreux avaient à lâesprit quand ils prédisaient que le peuple juif deviendrait « la lumière des nations » ? Certainement non. Un tel développement aurait été inimaginable pour les Juifs au cours de la Diaspora quand, probablement, aucun autre peuple nâattachait autant de valeur à lâégalité et à la raison humaines. Einstein pouvait même affirmer, sans que personne ne se moque de lui, que la caractéristique la plus essentielle du judaïsme était son engagement en faveur de « lâidéal démocratique de justice sociale, doublé de lâidéal dâaide mutuelle et de tolérance entre tous les hommes » [5]. Aujourdâhui, Dieu lui-même devrait en rireâou en pleurer.

Si la Diaspora, malgré toutes ses difficultés matérielles, a laissé les Juifs sur une sorte de piédestal du point de vue moral (voir Einstein ci-dessus), pourquoi en sont-ils descendus? Ils en sont descendus quand le piédestal sâest brisé. Les conditions sur lesquelles reposait la vie des Juifs de la Diaspora ont commencé à se désintégrer avec les progrès du capitalisme, de la démocratie et des Lumières, longtemps avant lâHolocauste, qui ne délivra que le coup final. Aussi étrange que cela paraisse sâagissant dâune histoire qui dura presque deux mille ans, le judaïsme de la Diaspora nâa été et ne pouvait être quâune période de transition. Émergeant du judaïsme biblique, le judaïsme de la Diaspora sâest construit dès le départ sur la contradiction entre la nostalgie du pays perdu et lâeffort si souvent hésitant et partiel de sâintégrer aux peuples et aux pays où les Juifs sâinstallèrent.

Lâun regardait en arrière vers la tribu et la terre quâils avaient un jour appelée la leur, et lâautre regardait devant, vers lâespèce humaine et le monde entier à travers lequel les Juifs, plus quâaucun autre peuple, sâétaient répandus. Mais comme pendant très longtemps, les relations qui mettaient en contact les peuples et les lieux â quâil sâagisse de culture, de religion ou de commerce, bien souvent par lâintermédiaire des Juifs â restèrent peu développées, la possibilité pour les Juifs de penser leur situation nouvelle jusquâà ses conclusions logiques et de se déclarer citoyens du monde nâétait même pas concevable pour la plupart dâentre eux. Cependant, leur attitude envers le reste de lâhumanité, sinon encore leurs actions, rendit les Juifs de plus en plus suspects aux peuples plus enracinés parmi lesquels ils vivaient, et qui ne cessaient de les condamner pour leur « cosmopolitisme» (un gros mot, apparemment, pour pratiquement tout le monde sauf pour les Juifs). Et câest à la faveur des multiples reconfigurations du globe associées au capitalisme, aux Lumières, à la démocratie, et, finalement, au socialisme quâun plus grand nombre de Juifs purent en fait se reconnaître citoyens du monde et se sentirent libres de le déclarer publiquement.

Cependant, le même bouleversement économique et social, avec ses possibilités dâascension sociale et lâeffrayante montée de lâantisémitisme, qui avait conduit de nombreux Juifs à échanger leur identité première comme membres de la tribu pour une identité en tant que membres de lâespèce humaine, en amena dâautres à rejeter leur cosmopolitisme en évolution pour se lancer dans un projet nationaliste renouvelé.

Ce nâest pas une coïncidence si tant de Juifs sont devenus socialistes ou sionistes à la fin du XIXe siècle et dans la première partie du XXe. Alors quâaucun changement dans la condition du peuple juif nâavait semblé possible auparavant, deux alternatives se présentaient maintenant qui allaient entrer en compétition pour le soutien populaire. Tandis que lâune cherchait à mettre fin à lâoppression des Juifs en mettant fin à toutes les oppressions, lâautre voulait atteindre le même but en expédiant les Juifs vers un refuge supposé sûr en Palestine. Et le processus même, qui avait donné naissance à ces deux possibilités, amena la désintégration progressive, puis rapide, du judaïsme de la Diaspora.

Bien quâaujourdâhui la plupart des Juifs vivent hors dâIsraël dans ce quâon appelle encore la Diaspora, la grande majorité appartient soit au camp socialiste, soit, de plus en plus, au camp sioniste (y compris à des versions plus modérées de chacun), et le reste finira probablement par sâidentifier sous peu à lâun ou lâautre camp. Le judaïsme de la Diaspora, tel quâil fut pendant deux mille ans, a pratiquement cessé dâexister. Il sâest divisé le long de la ligne de sa contradiction majeure, dâun côté, en un socialisme qui cherche le bien-être de toute lâhumanité et, de lâautre, en un nationalisme préoccupé du seul bien-être du peuple juif et de sa reconquête dâIsraël. Étant donné que le judaïsme a toujours tenté de synthétiser ces deux projets irréconciliables, leur séparation définitive â aussi artistement ficelée que soit la nostalgie qui circule dans les médias â peut être considérée comme la fin du judaïsme lui-même. Il se peut fort bien que tout ce qui en reste se compose dâex-Juifs qui se disent socialistes ou communistes, et dâex-Juifs qui se disent sionistes (la distinction religieux/séculiers parmi ces derniers est peu pertinente pour mon analyse).

Par conséquent, si les socialistes qui rejettent les aspects nationalistes et religieux du judaïsme de la Diaspora ne sont pas juifs, et si les sionistes qui rejettent ses dimensions universelles et humanistes (et souvent aussi ses aspects religieux) ne sont pas juifs non plus, alors, le véritable débat porte sur la question de savoir laquelle de ces deux traditions a conservé le meilleur de leur héritage juif commun. En dépit de leur incessant bavardage au sujet des Juifs, je maintiens que câest le sionisme qui a le moins en commun avec le judaïsme.

Briser les membres des jeunes Palestiniens nâest pas le genre dâactions que les anciens sages avaient à lâesprit lorsquâils ont prédit que notre peuple deviendrait « la lumière des nations ». En Israël, aujourdâhui, où le « tsadik » (lâhomme juste) et le « mensch » (lâhomme décent et courageux) ne sâappliquent plus quâà une minorité sur laquelle crache la grande majorité de la population, et où le « chutzpah » (culot) en est venu à signifier « la défense de lâindéfendable », que reste-t-il qui rappelle le noyau moral de la noble tradition dâautrefois ?

Quand jâétais enfant, ma mère essayait souvent de corriger certains comportements aberrants de ma part en me prévenant que câétait une « shandeh fur die goyim » (que non seulement je me couvrirais de honte ainsi que ma famille, mais aussi tous les Juifs aux yeux des gentils). Ce que je veux hurler le plus fort possible devant les crimes du sionisme et de tous ceux qui essaient de les défendre, câest que ce quâils font est une « shandeh fur die goyim », quâeux tous, les grosses huiles comme le menu fretin, sont une honte aux yeux des gentils. (Maman, je me souviens.) Tout socialiste et ex-Juif que je sois, je crois que jâai encore trop dâamour et de respect pour la tradition juive que jâai laissée derrière moi pour supporter que le monde porte sur elle la même condamnation quâil porte à juste titre sur ce que les ex-Juifs qui se disent sionistes sont en train de commettre en son nom. Et si, en changeant mon statut de Juif de la Diaspora en celui de non-Juif, jâinspire ne fût-ce que dix personnes justes (le «minyan » de Dieu) à agir contre le détournement du label « Juif », câest un sacrifice que je suis prêt à faire.

Pour ceux qui se demanderaient en quoi la démission du peuple juif de la part dâun athée communiste pourrait déranger dâautres Juifs, je leur rappellerai que le plus grand péché quâun Juif puisse commettre â ce quâon mâa appris de tous bords â est de quitter son peuple (généralement en se convertissant à une autre foi). La réaction habituelle de la famille est de faire « shivah » (dâaccomplir le rituel destiné aux morts) pour la ou le coupable. Lâintensité de la honte et de la colère que bien des Juifs ressentent lorsquâune telle chose se produit est difficile à expliquer et tient, probablement, à la force du lien social qui unit tous les Juifs â conséquence, sans doute, à lâorigine, dâêtre les élus de Dieu, mais aussi dâavoir subi et survécu ensemble à tant de siècles dâoppression. Alors que la relation dâun chrétien à Dieu est individuelle, la relation dâun Juif à Dieu sâest toujours faite à travers son appartenance au peuple élu, peuple que Dieu tient collectivement responsable des manquements de chacun de ses membres.

Conscients de cet enjeu, les Juifs nâont jamais pu sâoffrir le luxe de lâindifférence devant les choix de vie de leurs coreligionnaires. Une éducation juive minimale suffit pour que ce lien devienne si intériorisé que même des Juifs athées et communistes puissent ressentir la défection dâun Juif comme lâamputation dâun membre de leur propre corps. Pour sûr, la persistance de mon identification en tant que juif, aussi vague fût-elle et bien que dépourvue de tous les attributs dâun croyant, aide à expliquer pourquoi jâai ressenti le besoin insurmontable de démissionner quand « Juif » en est venu à signifier quelque chose que je ne pouvais pas accepter, (ni ignorer). Et ce même lien organique peut aider à expliquer que des Juifs, y compris ceux dont je suis le plus critique et quâon ne serait par surpris de voir se réjouir de ma démission, puissent se sentir si troublés par la forme dans laquelle ma critique sâest exprimée.

Me voilà presque à la fin de ma lettre de démission, et je nâai pas encore parlé de lâHolocauste. Nombre de sionistes trouveraient là une raison suffisante pour rejeter ce que jâai à dire. Pour ma défense, jâaimerais vous rapporter une histoire que Joe Murphy, ancien vice-chancelier de la City University of New York, racontait souvent à propos de sa mère juive. « Joe », lui disait-elle, « il y a deux sortes de Juifs. Ceux qui ont réagi devant lâindicible horreur de lâHolocauste en jurant quâils feraient tout leur possible pour sâassurer quâune telle chose nâarrive jamais plus à notre peuple. Et ceux qui tirèrent comme leçon de ces tragiques événements quâils devraient faire tout leur possible pour sâassurer que cela nâarrive jamais plus à aucun peuple nulle part. » « Joe », ajouta-t-elle, « promets-moi que tu seras toujours un Juif de la seconde sorte.» Câest ce quâil fit, et câest ce quâil fut.

Les Juifs de la première sorte, qui sont pour la plupart sionistes et selon mes termes véritablement « dâex-Juifs », sont allés, de façon éhontée, jusquâà faire de lâHolocauste un gourdin dont ils frappent tout critique qui a la témérité de mettre en question ce quâils font subir aux Palestiniens (sous prétexte de légitime défense.)6 7. Toute critique du sionisme, aussi modérée et justifiée soit-elle, se voit assimilée à de lâantisémitisme, et lâaccusation dâ « antisémite » est devenue le mot code pour entacher les critiques dâune part de responsabilité dans lâHolocauste et de lâespoir secret quâil y en aura un second.

Câest-là une accusation de taille, qui a fait la preuve de son efficacité en réduisant au silence nombre de critiques potentiels.

Aussi nâest-ce pas une simple coïncidence si un impressionnant renouveau dâintérêt pour lâHolocauste de la part des médias se produit à un moment où le sionisme a le plus grand besoin de son ombre protectrice.

Par ce procédé, la pire violation des droits de lâhomme quâait connue lâhistoire est cyniquement manipulée pour rationaliser lâune des pires violations des droits de lâhomme de notre temps. La mère de Joe Murphy sâattendrait à ce que les Juifs de la seconde sorte soient les premiers à le montrer du doigt et à le condamner.

Reste la question de la sécurité. Les sionistes insistent pour dire quâen créant leur propre État, ils ont amélioré la sécurité des Juifs non seulement en Israël mais partout ailleurs. Malheureusement, avec son abominable traitement des Palestiniens, son hypocrisie « wiesélienne » et ses rebuffades de plus en plus arrogantes envers la communauté internationale, Israël a créé plus dâantisémitisme réel quâil nâen a probablement jamais existé, non seulement dans les pays arabes mais à travers le monde. Pour le moment, les sionistes se sentent à lâabri des répercussions inévitables de leur politique grâce au bouclier dont leurs alliés américains les couvrent. Le monde, à lâexception semble-t-il de la plupart des Américains, reste frappé dâébahissement devant la réussite quasi miraculeuse des sionistes à capturer le soutien politique de lâEstablishment U.S. En ce qui concerne le conflit en Terre Sainte, les électeurs américains pourraient aussi bien se dispenser de choisir entre les Démocrates et les Républicains et voter directement pour Sharon.

Les Juifs orthodoxes, comme on le sait, emploient un non-Juif, ou « shabbes goy », pour allumer lâélectricité pendant le Sabbat. Comme il y a beaucoup de choses que lâ État dâIsraël ne peut pas faire lui-même, il est parvenu à sâemparer du Gouvernement américain comme « shabbes goy », et celui-ci paie même les notes dâélectricité ! Si ce miracle nâest pas lâégal de celui de Dieu quand il fendit la mer Rouge, il nous faut alors découvrir comment cela sâest produit, car nous ne le savons pas vraiment, pas encore, pas dans les détails.

Pour être valable, toute bonne explication aurait à mettre au jour le réseau des relations tissé entre le gouvernement israélien, le lobby sioniste (dans ses diverses dimensions), les chrétiens fondamentalistes (qui croient que la seconde venue du Christ nâaura lieu que lorsque tous les Juifs seront rassemblés en Israël), les deux partis politiques américains, les électeurs juifs, et les intérêts liés à lâexpansion politique et économique de la classe capitaliste américaine.

Car aussi déterminante quâait pu être lâinfluence dâIsraël sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, elle nâaurait pu réussir aussi bien si ses intérêts nâavaient coïncidé dans une mesure considérable avec les desseins impériaux de notre classe dirigeante. Pour ce qui est de lâélément sioniste dans ce réseau, la décision clé date probablement de 1977, lorsque Begin et le Likoud sont arrivés au pouvoir, et que le Gouvernement israélien a décidé de forger des liens plus étroits avec les chrétiens fondamentalistes des États-Unis (forts de 70 millions de personnes), afin de les aider à devenir un lobby politique plus efficace et pour lequel les objectifs sionistes seraient primordiaux.

Netanyahu, du côté dâIsraël, et du côté américain Jerry Falwell (qui a reçu dâIsraël le prestigieux Prix Jabotinsky etâun petit avion pour son usage personnel) ont été particulièrement actifs dans le développement de cette alliance, selon lâarticle de Donald Wagner paru dans le Christian Century : « Evangelicals and Israel ».8 Lâadministration Bush II ne nous offre que lâexemple le plus récent de la réussite de cette stratégie. Même si les Démocrates vident les Républicains de la Maison Blanche à lâissue des élections en cours ou des prochaines élections, notre gouvernement nâen soutiendra pas moins Israël, car le lobby juif â dans ce cas, à lâaide du vote juif qui est majoritairement pour les Démocrates â est encore plus influent sur le parti de Kerry.

Il est peu probable, cependant, que cette relation particulière à Israël demeure stable, car les fondements sur lesquels elle sâest assise sont en train de sâéroder rapidement.

Dâabord, comme le montrent tous les sondages, le peuple américain nâa jamais été aussi pro-sioniste que ses gouvernements, et, dans la mesure où des sentiments favorables existaient, ils ont été sérieusement entamés par la réaction inhumaine dâIsraël aux Intifadas. Sâil était possible autrefois de voir Israël dans ses guerres avec le monde arabe comme le jeune David affrontant le géant Goliath, la brutale répression par son armée dâun peuple palestinien virtuellement désarmé a inversé lâanalogie, et câest Israël qui joue à présent le rôle du monstrueux Goliath. Avec lâaccumulation de nouveaux meurtres, de nouvelles blessures, de nouvelles humiliations, avec le nombre croissant de démolitions de maisons, de vols de terre et dâeau, et maintenant la construction dâun mur dâapartheid progressant de jour en jour (souvent au vu de tous sur les écrans de télévision), la politique israélienne nous incite à remettre en question la version officielle selon laquelle Israël serait victime de terroristes semblable à ceux qui ont détruit les tours de New York (et donc mériterait à ce titre notre compassion et notre aide), et à le voir plutôt comme un instigateur majeur de la violence musulmane dans le monde. De plus, lâimpopularité croissante de la guerre en Irak (guerre sans perspective de fin et qui nâaurait jamais dû commencer), pour laquelle Israël et ses plus ardents supporters au sein du Gouvernement américain étaient, au minimum, parmi les meneurs les plus bruyants, est en train de contaminer lâattitude des Américains à lâégard dâIsraël.

Finalement, lâinsécurité croissante des approvisionnements en pétrole du Moyen-Orient, dont les conséquences sur les prix et les profits se font sentir du haut en bas de lâéconomie - due aux guerres mais aussi à la barbarie croissante dâIsraël envers un peuple arabe (avec laquelle les États-Unis sont nécessairement associés) â a commencé à enfoncer un coin entre Israël et les intérêts du capitalisme américain. Sous peu â si cela nâest pas déjà le cas â une section importante de la classe dirigeante capitaliste américaine réclamera que le Gouvernement des États-Unis adopte une nouvelle politique à lâégard dâIsraël. Et quand la masse du public américain aura enfin ouvert les yeux sur le prix exorbitant et toujours croissant en sang et en argent que lui coûte son rôle de « shabbes goy » pour Israël, au moment précis où toutes sortes de programmes populaires font lâobjet de suppressions drastiques dans le budget â une vague dâantisémitisme pourrait bien menacer la sécurité des Juifs et des ex-Juifs partout dans le monde.

Lâantisémitisme est souvent compris comme une haine irrationnelle des Juifs non pour ce quâils croient ou ce quâils font, mais simplement à cause de qui ils sont. Cela est incorrect, parce quâil y a des raisons. Seulement, il se trouve quâelles sont toutes mauvaises, soit parce quâelles sont fausses (comme la rumeur selon laquelle les Juif utilisaient le sang dâenfants gentils pour fabriquer les « matzots » de leur Pâque), ou exagérées, ou remontant à la nuit des temps, ou sans pertinence, ou â si elles contiennent un grain de vérité (comme lâidée que les Juifs sont riches, etc.) â elles ne sâappliquent quâà un très petit nombre. Voilà pourquoi haïr tous les Juifs nâest pas seulement irrationnel mais injuste, et, comme nous le savons, les conséquences en ont souvent été meurtrières.

Compte tenu de cette histoire, non seulement tout Juif, mais toute personne non juive, humaine et éprise de justice se doit de sâopposer à la montée de lâantisémitisme de toutes ses forces. Que cette histoire, aussi douloureuse soit-elle, ne donne aucunement aux Juifs le droit de commettre leurs propres crimes devrait être évident, et ce nâest rien dâautre quâune monstruosité lorsque des criminels juifs répondent à leurs critiques en les taxant dâantisémitisme, même si, comme câest le cas pour les sionistes, ils croient avec leurs crimes servir les intérêts du peuple juif, et même sâils sont parvenus â un autre miracle ? â à faire que la troisième édition du Websterâs International Dictionary définisse « lâantisionisme » comme une forme dâantisémitisme. Or, en assimilant lâantisionisme à lâantisémitisme, les sionistes courent le risque que les gens acceptent la logique de leur position sans toute fois en tirer les conclusions auxquelles ils sâattendaient. Selon cette logique, on ne peut quâêtre à la fois antisioniste et antisémite, ou ni lâun ni lâautre. Les sionistes supposent que, devant ce choix, la plupart de leurs honnêtes détracteurs abandonneront tout simplement la partie et se tairont. Mais vu les conséquences de plus en plus désastreuses du sionisme en Palestine, le choix de leurs critiques pourrait aller en sens inverse. À savoir, quelques adversaires du sionisme convaincus par la logique décrite plus haut mais qui nâen demeurent pas moins opposés aux pratiques sionistes pourraient simplement embrasser aussi lâantisémitisme. Ainsi, au lieu de diminuer le nombre dâantisionistes, cette approche produit probablement plus dâantisémites. La seule conclusion possible est quâen tant que police dâassurance contre de futurs pogroms, Israël nâest pas simplement dépourvu de valeur, mais carrément dangereux pour la santé de ceux et celles qui ont investi leur foi et leur argent dans lâentreprise. À ce point de ma lettre, sinon plus tôt, nombre de mes lecteurs me reprocheront de sembler traiter les sionistes comme sâils étaient tous de la même espèce.

Jâai pleinement conscience des nombreuses différences qui existent dans le camp sioniste, et je suis plein dâadmiration pour les efforts courageux déployés contre lâEstablishment israélien par les sionistes plus humains et plus progressistes de Meretz, de la Paix maintenant, ou de Tikkun, entre autres groupes.

Cependant, si je ne fais pas exception pour eux dans mon analyse, â et ce nâest pas seulement parce que leurs réformes semblent vouées à lâéchec,â câest parce quâils partagent nombre des présupposés sur lesquels le sionisme (version Likoud comme version Parti travailliste) sâappuie.

Fonder un État dans lequel seuls des Juifs seraient citoyens de plein droit, lâinstaller dans un pays déjà habité par des millions de non-juifs, prétendre sâopposer à lâantisémitisme dans le monde par une manifestation ostensible de la puissance juive, chercher à convaincre tous les Juifs quâils seront plus en sécurité parce quâils auront dorénavant un pays où se réfugier (au cas où), et enfin tenter de rationaliser lâensemble en combinant des mythes religieux et lâexpérience de lâHolocauste â tout cela est au coeur du sionisme, mais câest aussi la logique inhérente à ces positions qui nous a menés à lâimpasse dâaujourdâhui.

Et je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement. Les occasions où il semble que lâhistoire moderne dâIsraël aurait pu prendre un autre tour, comme le pensent les sionistes progressistes, ne sont que chimères pour sauver la face. De plus, ce nâest quâen rejetant radicalement ces positions que nous pourrons voir le sionisme et la situation quâil a générée pour ce quâils sont vraiment, et que nous pourrons commencer à nous orienter idéologiquement et politiquement en conséquence.

Par exemple, sur le plan idéologique, il nâest plus besoin dâaccepter quâIsraël invoque la confrontation de deux droits, caractérisation favorite de nombreux sionistes modérés ou même socialistes. Il y a un droit, et les sionistes, qui sont les envahisseurs et les oppresseurs, ont tort. Seuls les présupposés qui sous-tendent le projet sioniste ont empêché certains de reconnaître ce fait. Cela signifie également quâon ne peut pas considérer la violence perpétrée par le Gouvernement sioniste contre les Arabes et par les Arabes contre les Juifs en Israël aujourdâhui de la même manière.

Certes, je déplore profondément la tuerie et la destruction qui ont lieu, et je souffre plus que je ne saurais dire pour les victimes et leurs proches des deux camps. Cependant, seul Israël, son gouvernement et ceux qui le soutiennent méritent dâêtre condamnés, et pas seulement parce quâils ont eu recours à des avions et à des tanks et quâils ont tué un plus grand nombre dâinnocents. Ce qui compte plus que tout ici est le fait que câest le gouvernement israélien qui détient le monopole du pouvoir dans le pays, et que câest ce gouvernement qui a fixé les règles du jeu sinistre auquel les Palestiniens sont forcés de participer dans des conditions épouvantables.

Ce sont eux et eux seuls qui ont le pouvoir de changer ces règles et ces conditions à tout moment, et quâil faut par conséquent tenir pour responsables de les maintenir telles quâelles sont. Ce sont eux les vrais terroristes, et non les pauvres êtres désorientés que lâescalade de lâoppression et les humiliations qui lâaccompagnent ont rendus fous et désespérés au point quâils utilisent leur propre corps comme projectiles meurtriers. La terreur dâÉtat, et non la terreur individuelle, est le problème principal auquel se trouve confronté quiconque souhaite hâter la fin de ce conflit, et câest cela que nos tactiques doivent refléter. Sharon avait raison au moins sur un point : Arafat ne comptait pour rien. Et peut-être, malheureusement, en est-il de même du reste des Palestiniens en ce qui concerne lâinstauration dâune paix durable. Au lieu dâergoter indéfiniment sur la part de responsabilité des Palestiniens dans le conflit â ce qui a pour effet de saper notre efficacité potentielle - nous devons diriger toute notre attention sur les moyens de faire pression, toutes sortes de pression, sur Israël.

Politiquement, cela signifie éviter toute forme de collaboration avec cet État voyou (comme on le fit naguère pour lâAfrique du Sud), le boycotter sur le plan économique et en toutes occasions (lâexclure des jeux Olympiques, par exemple), faire pression sur nos politiciens pour quâils arrêtent toute aide (privée ou publique)à Israël, soutenir à son encontre lâinstauration de sanctions diverses (y compris sur le commerce), exiger les résolutions les plus dures possibles aux Nations unies, dénoncer les violations sionistes des droits de lâhomme dans toutes les instances de discussion, enfin, bien sûr, attaquer de front le lobby juif qui se dressera contre toutes ces mesures. Des actions semblables devraient être entreprises en Europe et ailleurs, mais, étant donné le pouvoir de lâAmérique dans le monde en général et en Israël en particulier, câest aux États-Unis que le sort du peuple palestinien â et finalement de celui du judaïsme et de ce qui reste du peuple juif â sera décidé. Sans aucun doute, isoler Israël de toutes les manières que je préconise nuira à ceux qui travaillent de lâintérieur pour changer la politique de leur gouvernement, mais, par ailleurs, ces mesures les aideront aussi en faisant monter le prix à payer pour cette politique à des niveaux inacceptables. Ce qui est clair, câest que pour les Juifs dont la conscience ne sâarrête pas à la solidarité du sang, le silence, la modération, et la neutralité ne sont plus des choix possibles, sâils le furent jamais. Après tout, les régimes oppressifs nâont jamais eu besoin de plus que dâun soutien passif et mitigé pour accomplir leur besogne. Sâajoutant aux Juifs de plus en plus nombreux qui défendent ouvertement la conduite inhumaine dâIsraël, ces Juifs modérés, souvent pleins de bonnes intentions, nourrissent eux aussi le stéréotype antisémite selon lequel tous les Juifs sont pour le moins des complices passifs des crimes du sionisme et donc méritent la haine que ces crimes suscitent. Nâest-ce pas là ce que la plupart des Juifs pensaient de la passivité des soi-disant « bons » Allemands pendant la période nazie ? Dans quelle mesure cette passivité, à une époque où la moindre action était bien plus dangereuse que pour nous à présent, a-t-elle contribué à lâhostilité ressentie par tant de Juifs envers tous les Allemands? Un combat tous azimuts contre le sionisme de la part des Juifs serait, par conséquent, la lutte la plus efficace contre lâantisémitisme réel.

En outre, si le sionisme est en fait une forme particulièrement virulente de nationalisme et, de manière croissante, de racisme, et si Israël agit envers sa minorité captive dâune manière qui ressemble de plus en plus à celle dont les nazis traitaient leurs Juifs, il faut le dire. Pour des raisons évidentes, les sionistes se montrent très susceptibles lorsquâon les compare aux nazis (pas susceptibles au point de se sentir freinés dans leurs actions,mais suffisamment pour quâils sâécrient « injuste ! » et quâils profèrent lâaccusation dâ« antisémitisme » quand cela se produit). Et pourtant, les faits sur le terrain, une fois dénudés de toute rationalisation sioniste, révèlent que les sionistes sont les pires antisémites aujourdâhui dans le monde, car ils oppriment un peuple sémite comme aucune nation ne lâa fait depuis les nazis. Non, les sionistes ne sont pas tout à fait aussi odieux que les nazis, pas encore, mais le monde nâest-il pas témoin dâun nettoyage ethnique rampant à lâencontre des Palestiniens au moment où nous parlons ?

Si les sionistes (et leurs supporters) trouvent cette comparaison outrageusement insultante et injuste, quâils arrêtent tout simplement de faire ce quâils font (et soutiennent) ! Mais je crains que la logique de leur position ne les pousse à commettre (et à soutenir) à lâavenir des atrocités encore plus infamantes que celles quâils ont perpétrées jusquâà présent, y compris le génocide â une autre spécialité nazie. Quâest-ce que ce sionisme peut bien avoir en commun avec les valeurs juives traditionnelles ?

En ce qui me concerne, le comédien Lenny Bruce a fourni la seule bonne réponse à cette question quand il dit :, « Écoute-moi, je suis juif. Count Basie est juif. Ray Charles est juif. Eddie Cantor est goyishâMarine Corps â pur goyishâ Si vous habitez New York ou toute autre grande ville, vous êtes juif. Si vous habitez Butte, Montana, vous serez goyish même si vous êtes juifâKool-Aid est goyish. Le lait en poudre est goyish même si ce sont des Juifs qui lâont inventéâLe pain de seigle noir est juif et, comme vous savez, le pain blanc en tranches est très goyishâLes Noirs sont tous juifsâLes Irlandais qui ont rejeté leur religion sont juifsâLâart de manier la canne de tambour-major est très goyish. »[9]

A cela, jâajouterai seulement ceci : « Noam Chomsky, Mordechai Vanunu et Edward Saïd sont juifs. Elie Wiesel est goyish. De même aussi, tous les Juifs neo-con [10]. Le socialisme et le communisme sont juifs. Sharon et le sionisme sont pur goyish. » Et, qui sait, si cette version du judaïsme allait prendre racine, je pourrais un jour faire une demande de réadmission au peuple juif.

Traduction : Paule Ollman, avec la collaboration de Claude Karnoouh

[1] Elie Wiesel, Discours d’Oslo. Éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 1987, pp. 13-14.
[2] Tikkun. A Bimonthly Jewish Critique of Politics, Culture, & Society. La version anglaise de ce texte y a été publiée dans la livraison de janvier-février 2005.Tikkun est une revue juive étasunienne de critique de la politique dont la devise est un vaste et généreux programme : « guérir, réparer et transformer le monde».
[3] Rochelle Furstenberg, « Reflections of a Zionist Don », The Jerusalem Report, octobre, 1990, p. 51.
[4] Albert Einstein, « Our Debt to Zionism », Ideas and Opinions, Modern Library, New York, 1964, p. 6. Les considérations de Ben Gourion concernant l’offre de la présidence d’Israël à Einstein valent la peine d’être rappelées: « Dites-moi ce que je dois faire s’il dit « oui ». J’ai été obligé de lui offrir le poste parce que ne pas le lui offrir était impossible. Mais s’il accepte, on va avoir beaucoup d’ennuis ». Fred Jerome, The Einstein File, St. Martin’s Press, New York, 2002, p. 111.
[5] A. Einstein, Ideas and Opinions, p. 212. Ce qu’aurait été la réaction d’Einstein devant la situation actuelle en Palestine est suggéré par des commentaires tels que: « L’aspect le plus important de notre politique (celle d’Israël) doit être notre désir toujours présent et manifeste d’instituer une égalité complète des citoyens arabes parmi nous […] L’attitude que nous adoptons envers notre minorité arabe sera le véritable critère de notre niveau moral en tant que peuple».(1952) Ibid., p. 111. Et dans une lettre à Weisman (1923), il écrit: « Si nous ne réussissons pas à trouver le moyen d’une coopération honnête avec les Arabes, nous n’aurons rien appris de nos deux mille ans d’épreuves et nous mériterons tout ce que le sort nous réserve ». Ibid., p. 110.
[6] Robert Fisk, “A Warning to Those Who Dare Criticize Israël in the Land of Free Speech”, The Independent, Londres, 24 avril 2004, p. 39. « Avertissement à ceux qui osent critiquer Israël au pays de la liberté d’expression ».
[7] Voir Norman G. Finkelstein, L’Industrie de l’Holocauste, La Fabrique, Paris, 2001.
[8] Donald Wagner, “Evangelicals and Israel: Theological Roots of a Political Alliance”, The Christian Century (Nov. 4, 1998), p. 1023.
[9] Lenny Bruce, “Jewish and Goyish”, Record Number 5 of Lenny Bruce: Let the Buyer beware, Shout Factory, le 14 septembre 2004, number 6. CD audio.
[10] Neo-conservative.

(LDL)

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