Trafic d enfants

Des oncles que je n'ai jamais connus

Alona Mashraky - http://www.alternativenews.org/english/index.php/news/israeli-society/5332-uncles-i-never-met-.html

Voici une histoire personnelle de la façon dont des jumeaux mis au monde par la grand-mère de l’auteur, dans les années 1950, furent vraisemblablement enlevés par l’équipe d’un hôpital israélien et cédés à des fins d’adoption, dans le même temps qu’on racontait à ma grand-mère qu’ils étaient décédés. Dans ce qui a été appelé «l’affaire des enfants yéménites» en Israël, des milliers d’enfants nés dans des familles originaires du Yémen et de l’Afrique du Nord furent déclarés morts dans des hôpitaux qui, en fait, pourraient les avoir cédés pour être adoptés par des familles ashkénazes ou des familles à l’étranger.

En Israël, trois commissions d’enquête sur cette affaire doivent encore fournir des réponses qui puissent satisfaire les familles.

En 1949, mon grand-père et ma grand-mère, Yehuda et Shoshana Shama Cohen, sont venus en Israël du Yémen. À l’époque, c’était un jeune couple avec un enfant. Avec le temps, ils ont eu deux autres filles en Israël. L’une d’elles est ma mère.

Au cours de l’été 1956, ma grand-mère s’est rendue dans la ville de Petah Tikvah, à Beit Rivka, l’hôpital des mères sur le point d’accoucher. Elle en était au neuvième mois de sa grossesse. L’accouchement fut rapide. À la surprise de toute la famille, elle donna naissance à deux jumeaux identiques : des garçons.

Les bébés étaient nés sans défaut physique, tous deux se mirent à crier dès la naissance et chacun pesait environ deux kilos. Ma grand-mère avait vingt-six ans, à l’époque, et elle avait déjà trois enfants, de sept, cinq et quatre ans.

L’équipe de l’hôpital plaça les deux bébés dans une couveuse et, quand ma grand-mère voulut les voir, on l’en empêcha sous le prétexte qu’elle ne pouvait entrer dans la chambre des bébés, et ce, malgré sa forte insistance.

La veille de son départ, un membre de l’équipe de l’hôpital entra dans la chambre de ma grand-mère et se mit à la questionner sur la famille et sur la situation économique de mon grand-père.

Le jour où ma grand-mère devait rentrer chez elle avec ses bébés, on lui fit savoir qu’elle ne pourrait les emporter du fait qu’ils étaient encore tout petits et qu’ils avaient besoin d’un traitement. Les membres du personnel ajoutèrent que l’hôpital étant surpeuplé et manquait des conditions appropriées pour les soins aux bébés, de sorte que les petits jumeaux seraient transférés à l’hôpital de Haemek, dans la ville d’Afula, dans le nord, où ils recevraient un meilleur traitement. L’hôpital promit que, lorsque les jumeaux auraient gagné un peu de poids, mes grands-parents recevraient une lettre leur disant qu’ils pouvaient les emmener chez eux. Ma grand-mère s’enquit du long trajet vers l’hôpital de Haemek et la seule réponse qu’elle reçut fut que les conditions là-bas étaient meilleures.

C’est ainsi que, naïfs, ma grand-mère et mon grand-père rentrèrent chez eux les mains vides, mais pas avant d’avoir payé l’ambulance qui emmènerait les jumeaux à l’hôpital d’Afula. Il convient de remarquer que mes grands-parents ne rendirent pas visite aux jumeaux, puisqu’ils vivaient dans la ville de Ramat Gan, près de Tel-Aviv, et que, pour des raisons économiques, ils ne pouvaient pas voyager. Alors qu’aujourd’hui, ceci semblerait comique, voire ridicule, leur situation économique à l’époque était vraiment serrée et difficile. Ils souffrirent tout en attendant cette lettre qui ne venait pas, et ma grand-mère était comme toutes les jeunes femmes qui viennent de mettre un enfant au monde.

Environ quinze jours plus tard, un télégramme leur parvint, disant que l’un des bébés était mort. Le lendemain, un autre télégramme arriva, leur annonçant la mort du deuxième enfant. Ma grand-mère devint presque folle et elle envoya mon grand-père à Afula afin de voir les jumeaux.

Mon grand-père arriva à l’hôpital et demanda à voir ses enfants. Un docteur l’emmena à la à la morgue mais, à l’entrée, mon grand-père se retint d’entrer : il était un Cohen et, par conséquent, la religion lui interdisait d’avoir le moindre contact avec la mort. Le docteur le calma, lui disant qu’il pouvait rester à l’entrée et voir les jumeaux à distance.

Mon grand-père a raconté que le médecin avait ouvert le réfrigérateur et qu’il avait pris deux paquets emballés dans des chiffons, disant que les bébés étaient à l’intérieur. Mon grand-père ne vit aucun bébé. Le docteur le «calma», lui disant que l’hôpital se chargerait de la circoncision religieuse des bébés avant de les inhumer. Mon grand-père retourna chez lui, le cœur brisé.

Apparemment, ma grand-mère et mon grand-père crurent l’histoire, parce qu’ils étaient des gens naïfs et honnêtes, mais ma grand-mère ne put jamais se faire à la mort de ses deux fils. Comment des bébés venus au monde lors si facilement pouvaient-ils mourir après trois semaines ?

Ma grand-mère ne reçut jamais les certificats de naissance ni le moindre type de document attestant le fait qu’elle avait donné naissance à des jumeaux. Le seul témoignage existant est celui des membres de la famille, qui la connaissent et qui sont au courant des détails de l’histoire.

Dans les années 1990, lors d’une enquête qui fut programmée par la télévision, il fut dit que le Centre national pour l’adoption des bébés (parmi lesquels des bébés issus de familles d’origine yéménite) se trouvait à l’hôpital Emek à Afula.

Ma grand-mère nous fut enlevée voici neuf ans, à l’âge de 73 ans, après une pénible maladie. Jusqu’au jour de sa mort, elle ne cessa de parler des enfants qu’on lui avait pris. Je pense que personne ne peut comprendre le sentiment de quelqu’un à qui on a pris ses enfants sans lui fournir une explication claire, sans mentionner la moindre maladie ou cause de décès. Ceci peut aider à comprendre un peu plus la tromperie monstrueuse et horrible qui a été mise en scène. Mon grand-père, Rabbi Yehuda Cohen, est décédé voici quatre ans.

Photo ci-dessus : Les grands-parents de l’auteur : Yehuda et Shoshana Shama Cohen

(LDL)

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