Histoire

Du danger de laisser écrire son histoire par l'Occident

Edward Saïd - Israël-Palestine, l’égalité ou rien. Edward Said. La fabrique. 1999.

Jâai quitté la Palestine avec mes parents et mes sœurs en décembre 1947. Nous sommes partis pour Le Caire, où mon père dirigeait l'antenne égyptienne de la société palestinienne, dont il était l'un des associés.

Nous nous trouvions donc là en terrain plutôt familier, avec une maison, une école, des amis. Le reste de ma famille n'a pas eu cette chance : au printemps 1948 ils se sont tous retrouvés à l'état de réfugiés, dispersés aux quatre coins du monde arabe, en Jordanie, au Liban, en Egypte.

Jâavais douze ans à lâépoque mais je me souviens quâon ne me disait pas grandâchose et que je ne comprenais pas la vraie nature de la catastrophe qui nous était arrivé. Je ne suis même pas sûr d'avoir eu conscience d'appartenir à un peuple précis.

Câest au cours de lâannée 1948 que jâai commencé à prendre la mesure du malheur qui sâétait abattu sur la Palestine arabe. Mon oncle et sa fille étaient à quatre kilomètres de Deir Yassin au moment du massacre (le 9 avril 1948). Ils avaient entendu les récits horrifiés de ce qui câétait passé, 250 hommes, femmes et enfants assassinés de sang froid par «les Juifs», comme tout le monde disait alors.

Dans ma mémoire, plus que tout autre évènement de cette période sombre, câest Deir Yassin qui émerge, les viols, les enfants égorgés, les femmes éventrées, toute cette horreur faite pour frapper lâimagination, cette horreur gratuite infligée à des Palestiniens dont le seul crime avait été de se trouver là. Mais il me fallut du temps pour comprendre le contexte et la vraie signification de Deir Yassin.

On pensait généralement que le massacre avait certes été délibéré, mais quâil sâagissait dâune action terroriste du groupe extrémiste de Menahem Begin, lâIrgoun. Or aujourdâhui, grâce aux recherches de lâhistorien israélien Benny Morris, nous savons que non seulement les forces régulières de la Haganah ont participé à lâopération, mais aussi que Deir Yassin faisait partie dâun plan dâensemble destiné à vider la Palestine de sa population arabe.

Dans The Birth of the Palestinian Refugee Problem 1947-1949, Benny Morris explique que Deir Yassin a été «lâévénementâ qui a eu le plus dâeffet, au cours de la guerre, pour précipiter la fuite des villageois arabes hors de Palestine». Ce nâétait pas seulement les «villageois arabes» qui fuyaient pour cette raison et dâautres semblables, câétaient 800.000 personnes, les deux tiers de la population palestinienne.

Nur Masalha, chercheur palestinien-israélien a montré dans deux ouvrages que la notion dâun «transfert» destiné à débarrasser la terre promise de ses habitants est une constante dans la pensée sioniste. Le premier, intitulé «Expulsion of the Palestinians», traite de lâidéologie sioniste de 1882 à 1948. Dans le second, «A Land without a People, Israël, Transfer and the Palestinians, 1949-1996», les documents qui proviennent resque tous de sources sionistes, montrent avec quelle suite dans les idées, quelle détermination les politiciens israéliens, les militaires et les intellectuels ont sans cesse cherché à se débarrasser des Palestiniens, soit par le âœtransfertâ comme lors du massacre de Kafar Kassem, soit par lâabsolue soumission.

Les accords dâOslo, les colonies, lâarrogance de Nétanyahou, tout cela découle en droite ligne dâévénements comme Deir Yassin et de lâidéologie qui y a conduit.

La question demeure : pourquoi Deir Yassin a-t-il été presque oublié, pour quoi les événements de 1948 ont-ils été évacués des discussions sur la paix ? Après tout, nous parlons à des Juifs qui, de façon constante et justifiée, rappellent sans cesse au monde les persécutions liées à lâantisémitisme, lâHolocauste, et les nécessaires réparations.

Dans son livre sur la révolution à Haïti en 1789 (Silencing the Past : Power and the Production of History), lâhistorien haïtien Michel-Rolph Trouillot explique que «le silence sur la révolution est dû à la façon occidentale de raconter lâhistoire, qui présente la défaite des indigènes comme inévitable (â) à moins dâun effort de ces indigènes pour réécrire lâhistoire du monde».

Nous autres, Arabes et Palestiniens, sommes loin de cette étape. Notre histoire, ce sont les autres qui lâécrivent. Nos leaders négocient sur une tabula rasa. Et nous continuons à céder sans cesse, sur le présent mais aussi sur le passé. La mémoire collective nâest pas seulement lâhéritage dâun peuple, elle est aussi son énergie. Ce nâest pas une donnée inerte, câest la part vivante de lâidentité du peuple, qui fonde le sens de ses droits. Se souvenir de Deir Yassin, ce nâest pas ressasser les désastres passés, câest comprendre qui nous sommes, refuser la répétition et savoir où nous allons.

(Publié initialement dans al-Ahram Weekly, 17 avril 1997, The Gulf Today 25 avril 1997 et al-Hayat, 25 avril 1997)
(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rdaction du site