Vice et vertu en politique israélienne

De Shamir l'honnête fanatique ou d'Olmert, le pragmatique corrompu, lequel est le pire ?

Ury Avnery - Info-Palestine

Deux ex-premiers ministres d’Israël ont été dans l’actualité ces jours-ci.
Ces deux hommes représentent deux des multiples facettes d’Israël. Ils posent aussi cette question universelle : qu’est-ce qui est préférable ? Un honnête fanatique ou un pragmatique corrompu ?

Yitzhak Shamir est mort [le 30 juin 2012] et a été inhumé au cimetière des «Grands de la Nation» à Jérusalem. Il avait 97 ans et végétait depuis des années dans un état de démence. La plupart des Israéliens ignoraient qu’il était toujours en vie. Quand je l’ai décrit à la télévision comme «le terroriste du 20ème siècle qui a le mieux réussi», l’intervieweur a levé les sourcils. Mais c’était une description exacte.

Shamir n’était pas un grand penseur. Jeune homme, il se joignit à l’aile droite de l’organisation de jeunesse sioniste de Vladimir Jabotinsky en Pologne, et depuis, sa vision du monde n’a pas changé d’un poil. A cet égard, il était absolument immuable. Il voulait un état juif dans l’ensemble de la région historique [1]. Point final. Pas de ces absurdités sur les arabes et tout ça.

Nous avons tous deux rejoint l’Irgoun [Organisation armée] clandestine au même moment. J’étais trop jeune pour prendre part à de vraies actions terroristes, mais lui, de huit ans mon aîné, les exécutait. A l’époque, l’Irgoun a tué par dizaines des hommes, des femmes et des enfants arabes lors d’attaques sur des marchés arabes, en représailles pour des attaques contre des civils sionistes. Nous voulions défier la politique de retenue ordonnée par la direction sioniste.

A l’été 1940, l’Irgoun s’est scindée. L’un des commandants, Avraham Stern fonda l’organisation connue des Britanniques comme le Groupe Stern ("the Stern Gang"). (Finalement on l’appela Lehi, acronyme de «Fighters for the Freedom of Israel».)

Stern était une personne logique. L’objectif était d’établir un état juif dans toute la Palestine. L’ennemi était l’Empire britannique. L’ennemi de mon ennemi est mon ami. C’est pourquoi nous devons collaborer avec les Nazis. Il envoya plusieurs émissaires pour prendre contact avec les Allemands. Certains furent interceptés par les Britanniques d’autres furent ignorés par les Nazis.

Je ne pouvais accepter cette logique atroce et je ne le rejoignis pas, même si c’était tentant. Shamir le fit. Il fut pris et incarcéré (contrairement à Stern lui-même, qui fut pris et abattu sur place). En peu de temps, presque tous les membres de l’organisation furent tués ou arrêtés. Le groupe cessa d’exister - jusqu’à ce que Shamir et un collègue, Eliahu Giladi, s’évadent. Les deux agirent de concert et ranimèrent le Lehi. Un jour, Shamir fit juger et exécuter Giladi.

Giladi ne fut pas accusé de trahison mais au contraire de zèle excessif. Il forgeait des plans pour des actions révolutionnaires comme l’assassinat de David Ben-Gourion et de toute la direction sioniste. Shamir décida que sa nature aventureuse mettait l’organisation en péril et qu’il fallait l’éliminer. Plus tard, Shamir baptisa sa fille Gilada.

Bien des années après, je lui demandai quelle personnalité historique il admirait le plus. Il répondit sans hésiter : Lénine. Je compris qu’il l’admirait parce que Lénine a suivi impitoyablement la devise : «la fin justifie les moyens».

Shamir fut l’un des trois dirigeants du Lehi. Il était responsable d’opérations et de l’organisation, créant méticuleusement un petit groupe d’individus sélectionnés, exécutant des actions incroyablement audacieuses. Il planifiait lui-même la moindre opération dans tous ses détails. La plus fameuse fut l’assassinat au Caire de Lord Moyne, principal haut fonctionnaire britannique au Moyen-Orient.

Il fut à nouveau arrêté quand les Britanniques bouclèrent Tel-Aviv et fouillèrent toutes les maisons une par une. Shamir était bien déguisé mais il ne pouvait dissimuler sa caractéristique la plus manifeste : sa très petite taille, presque naine, avec une très grosse tête. Les soldats avaient ordre d’arrêter toute personne en-dessous d’une certaine taille. Cette fois il fut expédié dans un camp de détention en Afrique, d’où il s’évada, comme de bien entendu. Il atteignit Djibouti, colonie française et fut amené sur un bâtiment de guerre à Paris où il resta jusqu’à la naissance d’Israël.

Le Lehi n’a jamais compté plus de quelques centaines de membres. Mais il a joué un rôle dans l’éviction des Britanniques hors de ce pays.

En Israël, Shamir disparut de la vie publique. Il travailla pendant des années pour le Mossad. On dit que sa spécialité était l’envoi de lettres piégées. Quand il refit surface, il rejoignit le parti de son concurrent d’autrefois, Menahem Begin. Il fut nommé président de la Knesset.

Un jour je décidai d’organiser une petite démonstration à la Knesset. Je portais sous mon blouson un T-shirt marqué «Peace is better than a Greater Israel» (la paix vaut mieux que le Grand Israël). Au cours de la séance plénière, je retirai mon blouson. Après quelques minutes de choc, un huissier me demanda poliment de venir voir le président dans son bureau. Shamir me reçut avec un large sourire et dit : «Uri, où serais-tu si chaque membre faisait pareil ? Maintenant que tu as fait ton numéro, veux-tu bien remettre ton blouson ? » ce que je fis, bien sûr.

Quand Begin conclut la paix avec l’Egypte et que même moi je votai pour lui, Shamir s’abstint. Après la Première Guerre du Liban, lorsque Begin démissionna en disant «Je ne peux plus continuer», Shamir prit sa place.

En tant que Premier Ministre, sa principale réussite fut de ne rien faire, sinon construire des colonies - tranquillement et discrètement. Sous la pression américaine, il assista à la Conférence pour la paix à Madrid, déterminé à rester inflexible. Comme il le fit remarquer plus tard, il était tout à fait prêt à négocier avec les arabes indéfiniment.

Il ne rêvait pas de faire la paix, qui aurait tracé des frontières et barré la voie au Grand Israël. Son idéologie se résumait à son plus fameux dicton, faisant allusion au fait que les arabes veulent jeter les juifs à la mer. «Les arabes sont les mêmes arabes et la mer est la même mer». Autre déclaration célèbre : «Il est permis de mentir pour la patrie».

Curieusement, cet homme qui rejoignit l’Irgoun (comme moi) en protestation contre «l’auto-retenue», exerça l’auto-retenue par excellence quand Saddam Hussein fit pleuvoir des missiles sur Israël pendant la Guerre du Golfe. Shamir se contenta de laisser les Américains faire le boulot.

Son autre grande réussite fut d’empêcher les juifs d’atteindre les USA. Quand les autorités soviétiques autorisèrent les juifs à émigrer, la plupart d’entre eux se dirigèrent droit sur les Etats-Unis. Shamir persuada la Maison Blanche de fermer les portes et contraignit donc plus d’un million de juifs russes à venir en Israël (où ils enflent aujourd’hui les rangs de l’extrême droite) [2].

Pendant un moment il fut le mentor du jeune Benjamin Netanyahou mais ensuite il en vint à le détester. Après que Netanyahou eut fait une petite concession tactique aux arabes, il l’appela «Ange de la destruction». On peut affirmer qu’il était aussi écœuré par les goûts de luxe de Netanyahou. Quand il ne mentait pas pour la patrie, Shamir était rigide comme un manche à balai, vivant dans une simplicité extrême. Il n’y a jamais eu - il n’aurait pu exister - le moindre soupçon de corruption.

Ce qui nous fournit une transition directe à Ehud Olmert.

Il était une fois un Ministre de l’Education, Zalman Aran, connu pour son humour sec. Un jour un fonctionnaire du parti l’apostropha en disant : «Ziama, tu peux me féliciter, j’ai été acquitté !».

Bizarre» répondit Aran «Moi je n’ai jamais été acquitté !».

Olmert a été acquitté à de nombreuses reprises. Tout au long de sa carrière, il a dansé d’un acquittement à l’autre.

Cette semaine encore, après un long procès l’accusant de cinq charges de corruption différentes, il a été acquitté pour quatre d’entre elles. L’une concernait son habitude de se faire inviter par plusieurs organisations caritatives pour des conférences aux Etats-Unis en laissant chacune d’entre elles payer séparément pour le même billet d’avion de première classe (il utilisait le surplus pour les voyages privés de sa famille). Une autre charge : déclarer au Contrôleur d’Etat que sa collection de coûteux stylos ne valait qu’un dixième de sa valeur.

La Cour de district a décidé de l’acquitter de toutes les charges, sauf une : en tant que Ministre de l’Industrie il a favorisé les clients de son ami proche, lequel l’a obligé en lui gardant une grosse quantité d’argent liquide cachée dans son coffre-fort.

Olmert a fêté son acquittement partiel comme une grande victoire. Les médias - ceux-là même qui célébraient son inculpation quand tout a commencé - prennent part aux réjouissances. Il attend toujours le résultat d’un procès encore plus important. Cette fois, l’accusation porte sur des pots de vin pour la construction d’un gigantesque monstre architectural de plusieurs milliards dans le centre de Jérusalem, quand il était maire de cette ville. Tout le monde s’attend à son acquittement, comme d’habitude.

Parmi les protestations des médias contre l’Avocat général, il y avait l’accusation que lui, simple fonctionnaire, avait fait tomber un Premier Ministre en charge sur base de charges forgées de toutes pièces. Pire, il aurait agi de la sorte juste au moment où Olmert était sur le point de conclure la paix avec les Palestiniens.

Absurde. Pendant ses années au poste de Premier Ministre, durant lesquelles il lança deux sales guerres (la Seconde Guerre du Liban et l’Opération Plomb durci), il a eu tout le temps pour faire la paix. Il a bien produit un plan de paix - mais seulement à la veille de sa chute politique attendue. Avec des faiseurs de paix comme ça, qui a encore besoin de faiseurs de guerre ?

Cependant Olmert indique déjà qu’après son prochain acquittement il retournera à la vie politique.

Shamir, l’honnête fanatique mort, a beaucoup de disciples. Olmert, le pragmatique corrompu vivant, en a très peu. Netanyahou, leur successeur actuel, a les vices des deux et les vertus d’aucun des deux.

(LDL)

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