Zoabi ( Haneeen )

La députée israélienne la plus haïe : Palestinienne, féministe, et qui n'a peur de rien ni personne...

Baudouin Loos (Le Soir - Bruxelles) - Le Soir - (10 juillet 2012)

En quelques années, Haneen Zoabi est devenue « la » députée israélienne la plus dérangeante. La plus haïe en Israël, aussi. Le mot « traîtresse » revient sans cesse dans les commentaires israéliens qu’on peut lire sur elle. Variante : ou « complice des terroristes ». Signe particulier : Haneen Zoabi vient de la minorité qu’on appelle « les Arabes israéliens » mais elle insiste pour dire qu’elle fait partie des « Palestiniens d’Israël ».

Détail qui n’en est pas un : quand Mlle Zoabi parle d’Israël, elle ajoute souvent « Etat colonial et raciste ». Haneen Zoabi n’a peur de rien ni de personne. Ceux qui auraient pu en douter ont été bluffés de la voir participer à l’expédition du Mavi Marmara en mai 2010, ce bateau turc en route vers Gaza qui a été attaqué par la marine israélienne (neuf Turcs tués).

A la Knesset, où elle sévit depuis 2009, son franc-parler suscite très souvent l’ire de ses collègues de la droite ou de l’extrême droite nationalistes. C’est que ses mots font mal.

« Quand, nous a-t-elle raconté lors d’un récent passage à Bruxelles, je me suis présentée à 18 ans devant 80 étudiants israéliens en communication à Jérusalem, j’ai dit que j’étais palestinienne. Cela a déclenché un tollé. Ils étaient outrés, pour eux, il n’y avait pas de Palestiniens israéliens. En fait, ces étudiants, reflétant leur éducation, vivent dans un ghetto. Les élèves israéliens ne rencontrent pas une seule fois le mot “palestinien” durant l’école primaire. Les Israéliens ne savent rien des Arabes et se considèrent comme européens. Pourtant, c’est bien eux qui sont venus s’installer chez nous, on ne les a pas invités, ils nous ont colonisés ! »

Le ton est donné. Mais, alors, les mots « colonial », « raciste », « apartheid » affublés à l’Etat dont elle est députée ? « Il existe toute une batterie de lois racistes qui discriminent les “Arabes israéliens”. Quand on les pousse dans leurs retranchements, ils disent que c’est pour maintenir le caractère juif de l’Etat. Mais cela prouve qu’on ne peut être à la fois juif et démocratique ! »

Les exemples de discriminations abondent dans sa bouche. « La terre est judaïsée. Nous représentons 18% de la population d’Israël mais n’avons plus que 3% des terres, le reste a été volé depuis 1948. Nous sommes biffés, ils changent même les noms, hébraïsés. Pire, récemment près de Nazareth, ma ville, ils ont construit un pont qu’ils ont baptisé “Raphaël Eytan”, du nom d’un général qui appelait les Palestiniens des “cafards” ! »

Mais que dit-elle aux Israéliens qui vantent le confort de vie dont jouit leur minorité arabe ? « Israël est assez malin pour ne pas nous opprimer complètement. Nous bénéficions des lois sociales, mais c’est pour mieux nous contrôler. Il n’y a pas à nous comparer avec les Palestiniens des territoires occupés mais avec les Israéliens juifs. Et là, il existe un différentiel important. Quelque 50% des Palestiniens israéliens vivent sous le seuil de pauvreté et notre communauté compose un tiers de la population carcérale. Israël nous enferme dans ce concept de citoyenneté israélienne pour nous domestiquer, nous empêcher de nous battre ».

Se battre. C’est bien ce qu’elle a voulu faire, pour ses frères de Gaza, il y a deux ans, quand elle embarqua sur le Mavi Marmara. « De nombreux députés israéliens m’ont reproché avec colère d’utiliser la démocratie pour menacer Israël. Mais non, je me bats pour faire valoir nos droits. Mon parti, Balad, a été le premier, depuis 1995, à évoquer à la Knesset le colonialisme et le racisme de l’Etat, ou la question des réfugiés. Ils me haïssent non seulement à cause du Mavi Marmara mais aussi et surtout en raison de notre vision des choses »

L’affaire du Mavi Marmara a failli la faire exclure du parlement. « L’avocat général de l’Etat a clôturé le dossier, ils ont échoué. Mais ils m’ont retiré mes privilèges parlementaires et mon passeport diplomatique. Pour moi, aller sur ce navire à destination de la prison à ciel ouvert qu’est Gaza, c’était une activité normale de solidarité humaine ».

Normale aussi, pour notre interlocutrice, de promouvoir le boycott d’Israël. « Comme citoyenne d’Israël, comme Palestinienne et comme être humain, je soutiens le BDS (boycott, désinvestissement, sanctions). Il s’agit de sauver Israël de ses propres dérives militaristes. Le problème, c’est qu’Israël ne paie pas du tout le prix de ses actes, il n’arrêtera pas la bantoustanisation des territoires palestiniens occupés pour des questions d’éthique mais seulement quand la balance de ses intérêts lui dictera de le faire ».

Haneen Zoabi n’est pas peu fière d’être la seule femme arabe députée israélienne. Cette célibataire musulmane est aussi une féministe qui ne porte guère les islamistes dans son cœur, même si elle a déjà été vue en train de parler avec des élus du Hamas, à la grande colère de nombreux Israéliens. Elle ignore si elle pourra concourir aux prochaines élections l’an prochain, car elle croit que tout sera fait pour l’en empêcher. Se dire p Palestinienne en Israël et affirmer « mon combat est celui d’un peuple indigène dont la patrie a été dérobée » peut coûter cher.

Elle est née à Nazareth le 23 mai 1969, dans une famille musulmane d’Israël. Diplômée de psychologie, de philosophie et de journalisme, elle a été élue en 2009 députée à la Knesset sur la liste Balad (Rassemblement national démocratique). Son franc-parler en tant que « Palestinienne d’Israël » lui vaut une grande hostilité en Israël.

(LDL)

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