Antisémitisme

Une série télé française censurée : le "méchant" ne peut être un juif

Guy Dutheil - Le Monde - 18 décembre 2003

Les téléspectateurs de France 2 ne verront pas l'épisode de la série policière "P.J.", vendredi 9 janvier 2004. La chaîne publique a décidé, mardi 16 décembre, de "surseoir à la diffusion de cet épisode". La "décision collective" des instances dirigeantes de France 2 concerne un nouveau volet des aventures du commissariat de quartier, intitulé Religion. Cet épisode, écrit par le scénariste Gilles-Yves Caro, entremêlait deux enquêtes apparemment sans lien : un homme battu et séquestré, et l'incendie criminel d'une école juive.

Au terme des 52 minutes, après avoir un temps soupçonné des personnages de confession musulmane, les enquêteurs de "P.J." établissaient que l'incendie avait été allumé par un familier de l'école. Un juif.

Chez le producteur comme à France 2, l'épisode a été validé à toutes les étapes de sa création. In fine, il a été retoqué. "C'est la responsabilité d'une chaîne d'apprécier, pour tous les programmes qu'elle diffuse, si le contexte du moment de la diffusion ne pose pas un problème d'interprétation ou de compréhension du programme concerné", a déclaré, mercredi 17 décembre, au Monde Christopher Baldelli, directeur général de France 2. "Dans le climat actuel de tensions communautaires où des actes antisémites ont lieu, la chaîne a donc estimé que cet épisode, conçu dans un autre contexte, pouvait poser un problème d'interprétation", a-t-il précisé.

La décision provoque un malaise parmi les scénaristes. "Nous ne pouvons accepter cette déprogrammation", estime Emmanuelle Sardou, coprésidente de l'Union guilde des scénaristes (UGS), qui considère que "ce qui n'a pas plu à France 2, c'est que c'est un juif qui a mis le feu à l'école". "Ce n'est pas le contenu de l'épisode qui a provoqué son retrait, se défend Laurence Bachman, la directrice de la fiction de France 2. Seulement le moment de sa programmation."

Emmanuelle Sardou n'est pas convaincue : "Le fait de déprogrammer cet épisode est un signal : voilà un sujet de plus dont il ne faut pas parler dans les fictions télé." La coprésidente de l'UGS en profite pour dénoncer la frilosité des chaînes à faire des fictions avec l'actualité : "Dans n'importe quel autre pays riche et démocratique, les affaires Elf, Crédit lyonnais ou Rainbow Warrior auraient été traitées."


Le scénario de l'épisode censuré de "P.J.' avait un caractère prémonitoire. Ainsi, le 3 septembre 2004, "Le Monde"rapportait :

L'auteur présumé de l'incendie du centre social juif serait un habitué des lieux

Recherché depuis le début de l'enquête, l'homme qui s'est résenté à la police lundi matin paraît perturbé psychologiquement.

Un suspect a été placé en garde à vue, lundi 30 août, à Paris, dans l'enquête sur l'incendie criminel d'un centre social juif du 9e arrondissement qui a eu lieu dans la nuit du 21 au 22 août. Cet homme d'une quarantaine d'années est lui-même membre de la communauté juive qui gérait le centre, où il travaillait bénévolement comme "homme à tout faire", selon les sources judiciaires.

Il était recherché depuis les faits et s'est présenté spontanément à la police lundi matin.

(...) Le local de 100 m2 incendié rue Popincourt servait de "restaurant du coeur", où de la nourriture casher était distribuée aux personnes dans le besoin. Le suspect, qui avait pour habitude d'arriver le premier dans le local pour dresser les tables, avait les clefs du local et les policiers avaient remarqué que les portes du centre n'avaient pas été fracturées.

Par ailleurs, l'homme a des connaissances orthographiques très limitées, ce qui a attiré l'attention de certains témoins en raison des inscriptions antisémites retrouvées sur place, avec des fautes grossières : "itler", sans H, "mort à l'islames"... Des feutres semblables à ceux utilisés pour tracer les inscriptions racistes ont été retrouvés lors d'une perquisition à son domicile.

A la suite de cette arrestation, le président du Consistoire de Paris, Moïse Cohen, a appelé les juifs et les politiques "à un peu plus de raison" dans leurs réactions. Il a également mis en cause la "surmédiatisation" des actes antisémites et "la précipitation" des politiques "qui craignent d'être accusés de ne pas en faire assez". "Les premiers éléments de l'enquête ont vite donné à penser que l'auteur de l'incendie était à chercher dans l'environnement du centre, et il n'y avait aucune raison pour que quelque extrémiste que ce soit attaque ce lieu", a ajouté Moïse Cohen. Le Consistoire de Paris est propriétaire du local qui abritait les activités du centre social.

AFFAIRE DU RER D

Une autre inscription, "mort aux juives", retrouvée dans le local incendié, a conduit les policiers à faire un rapprochement avec le suspect qui vit dans un foyer communautaire pour femmes juives dans le 3e arrondissement.

L'incendie, survenant après une série de profanations de cimetières juifs, musulmans et chrétiens, avait suscité une vive émotion en France. La classe politique, de l'Elysée au maire de Paris, s'était une nouvelle fois mobilisée pour dénoncer un acte antisémite.

Lors d'une visite spéciale en France, le ministre des affaires étrangères israélien, Sylvan Shalom, s'était rendu sur place mercredi 25 août et avait appelé les autorités françaises à prendre le phénomène de l'antisémitisme à bras-le-corps, évoquant la nécessité de "lois plus dures".

Le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), ne mettant pas en doute le caractère raciste de cet acte, avait blâmé l'inaction de la Justice, coupable, selon lui, de clémence dans la répression des agressions antijuives. Selon l'un de ses porte-parole, "il ne peut pas y avoir de doute sur les motivations stupides et criminelles de ceux qui brûlent un restaurant du coeur en inscrivant des graffitis antisémites. C'est bien la haine des juifs qui les anime".

Les deux principaux syndicats de magistrats français avaient protesté contre de telles mises en cause, appelant à plus de prudence, de réserve et de sens des responsabilités. "L'ensemble des commentateurs auraient dû tirer la leçon de l'affaire du RER. Tant qu'une affaire n'est pas terminée, on ne peut pas savoir s'il s'agit d'un délit raciste, d'une provocation ou d'un règlement de compte", avait déclaré Dominique Barella, président de l'Union syndicale des magistrats.

Début juillet, le récit d'une agression raciste dont disait avoir été victime une jeune femme dans le RER avait suscité une vague d'indignation dans le pays, et la mobilisation de tous les ténors de la politique française, avant que la police ne découvre que la pseudo-victime avait tout inventé.

Lundi en fin d'après-midi, les pouvoirs publics et les responsables de la communauté juive n'avaient pas encore réagi à l'arrestation du suspect.

(LDL)

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