Répression

Résistance, répression et désinformation

Amira Haas - Le Monde Diplomatique (novembre 2000)

Depuis le déclenchement de l'Intifada d'al-Aqsa, les médias israéliens se fondent sur les affirmations des porte-parole militaires et civils. Alors que d'ordinaire ces informations sont plutôt exactes et précises, cette fois-ci elles s'accompagnèrent d'inexactitudes, de mensonges et d'omissions. Un exemple : ils laissèrent entendre aux journalistes que l'usage excessif de la force pour disperser les manifestants se révélait nécessaire et justifié dans la mesure où des soldats et des civils israéliens se trouvaient en danger. Ainsi le vendredi 29 septembre, lors de la prière à al-Aqsa, quand - selon leur version - des jeunes surexcités jetèrent des pierres sur les juifs priant devant le mur des Lamentations.

Or l'organisation israélienne des droits de la personne Betselem a rendu public un rapport, qui confirme la version des témoins oculaires palestiniens : les pierres visèrent d'abord l'armada de policiers israéliens, dont la présence sur l'esplanade des mosquées constituait une provocation. De surcroît, les forces de l'ordre ne firent pas usage de grenades lacrymogènes, mais tirèrent immédiatement des balles recouvertes de caoutchouc - qui sont mortelles à faible distance, ce qui était le cas - afin d'arrêter les jets de pierres. Le sang versé sur ce lieu saint musulman déclencha une vague de colère dans tout le pays, et la mort de jeunes Palestiniens alimenta encore l'incendie.

A la date du 24 octobre, on recensait 115 Palestiniens tués et 4.500 blessés dans les territoires occupés, plus 12 Palestiniens morts et 1 650 blessés en Israël même. Du côté israélien, on comptait 8 morts. Il faudrait des dizaines d'équipes d'enquêteurs de Betselem pour vérifier les circonstances de chacun de ces drames. Mais tous les témoins ont pu constater que, dès le début, l'armée n'a presque jamais utilisé de gaz lacrymogènes, pourtant très efficaces pour disperser des foules sans faire de victimes. En revanche, elle a eu régulièrement recours à des snipers qui ciblaient des manifestants, visant la partie supérieure de leur corps - dans les premiers jours des affrontements, la proportion de morts et de blessés atteints au-dessus de la ceinture atteignait 70 %, à en croire les sources médicales palestiniennes.

La plupart des médias israéliens ont gobé l'interprétation selon laquelle les soldats n'avaient recours à leurs armes que si leur vie était menacée. Il a fallu que des caméras filment une fusillade et prouvent qu'il n'en était rien pour que l'armée admette quelques « erreurs déplorables ». La seule conclusion possible, c'est que Tsahal avait donné l'ordre de faire feu, afin de mettre fin aux troubles. C'est évidemment l'inverse qui advint.

Le 6 octobre, le porte-parole de l'armée expliqua que des soldats placés à l'avant-poste de la colonie de Netzarim, dans la bande de Gaza, avaient ouvert le feu, par deux fois, sur des Palestiniens en réponse aux tirs de ceux-ci. Ce jour-là, à ce carrefour, quatre Palestiniens trouvèrent la mort et vingt-quatre furent blessés. J'étais présente sur les lieux. Le porte-parole a passé sous silence les dizaines de coups de feu isolés et les rafales venus de la colonie de Netzarim elle-même. Il a également oublié de préciser que des soldats, installés sur des tours de surveillance éloignées, avaient fait usage de pistolets-mitrailleurs face à des milliers de manifestants désarmés. Le but était clair : dissuader les jeunes protestant contre l'occupation de s'approcher de l'avant-poste fortifié. Dans ce cas précis, les soldats ne défendaient pas leurs vies.

Les porte-parole ont rendu compte de presque tous les tirs de Palestiniens armés. Mais les médias israéliens ignorèrent deux faits. Le premier, c'est qu'en général, les Palestiniens armés n'étaient amenés à faire feu que lorsque la foule avait été assaillie par des snipers cherchant à tuer. Le second, c'est que les coups de feu palestiniens manquaient singulièrement de précision, comme le prouve le bilan des victimes de part et d'autre. Les responsables palestiniens de la sécurité ont d'ailleurs déploré ces coups de feu, qu'ils ont qualifié de « tirs vers le soleil ».

En rendant méticuleusement compte de chaque affrontement de ce type, présenté comme un « bombardement lourd » contre l'avant-poste militaire, les médias ont évidemment renforcé, dans l'opinion publique [israélienne], le sentiment qu'Israël faisait face à une guerre menée par une armée de puissance comparable à la sienne.

Sur la base des indications fournies par Tsahal, la radio d'Israël a aussi prétendu que des ambulances palestiniennes transportaient des « pneus et des munitions » vers les différents lieux de confrontation. Mais, pour ce faire, les Palestiniens peuvent utiliser facilement des véhicules privés. En outre, il y a des représentants de la Croix-Rouge partout où des affrontements se déroulent, qui contrôlent l'utilisation faite des ambulances. Cette fausse nouvelle avait en fait pour but de couvrir les attaques scandaleuses lancées par les forces israéliennes contre les ambulances palestiniennes, et le meurtre du chauffeur de l'une d'entre elles.

A la radio-télévision et dans les journaux israéliens, le nom des victimes palestiniennes n'est jamais mentionné (sauf dans Haaretz) : leur anonymat, pour le public juif, effaçait la peine et la révolte de leurs proches. Du coup, il devenait plus facile de présenter les événements comme le résultat d'un complot fomenté par l'Autorité palestinienne. Or le président de celle-ci craint en fait toute agitation et tout heurt de grande ampleur, dont il sait qu'un jour ou l'autre ils se retourneront contre son régime autoritaire et son échec à tenir sa promesse de créer un Etat palestinien indépendant.

Cette désinformation couronne sept années de couverture déformée du processus d'Oslo : de manière générale, les Israéliens ont été aveugles et sourds à la plainte de tous les Palestiniens, pour qui ces interminables négociations de paix n'ont débouché, ni sur un juste accord ni sur une vie digne. Et pourtant comment nier qu'Oslo a enfermé les habitants des territoires dans des dizaines de cages, renforcé la colonisation et lié le développement économique à l'acceptation par l'Autorité de la création d'un nouveau type de contrôle israélien ?

(LDL)

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