Négationnisme

Lettre à ma fille à propos de Roger Garaudy et du négationnisme

Alain Gresh - Nouvelles d'Orient

Pourquoi, malgré toutes les preuves, des gens continuent-ils de douter de lâexistence du génocide ? Les « négationnistes » ne sont pas le seul groupe dont les théories résistent à la réalité. Des millions dâAméricains croient que le monde et leur gouvernement est infiltré par les extra-terrestres. Depuis une dizaine dâannées, certains, dont des scientifiques confirmés, prétendent que le [virus] HIV nâest pas à lâorigine du SIDA. Mais les thèses de Robert Faurisson et de ses adeptes sâalimentent de lâantisémitisme traditionnel et, plus récemment, sâancrent dans la critique radicale de lâEtat dâIsraël.

Le raisonnement est le suivant : Israël utilise le génocide pour asseoir sa légitimité, donc il faut nier le génocide pour lui ôter sa légitimité. Ces thèses ont connu une nouvelle jeunesse en France et dans le monde arabe avec Roger Garaudy.[1]

Ce nom ne te dit sans doute rien. Câest un vieux monsieur, dont lâitinéraire est pour le moins surprenant : communiste et stalinien dans les années 1950 et 1960, « rénovateur communiste » dans les années 1970, il se convertit dâabord au christianisme puis à lâislam. Des convictions fortes donc, mais peu durables. En 1996, il publie un ouvrage intitulé Les mythes fondateurs de la politique israélienne. En vertu de la loi Gayssot [2], il est condamné par les tribunaux français pour « contestation de crime contre lâhumanité ». De nombreux intellectuels arabes, des Français musulmans, ont vu dans ce jugement un procès en sorcellerie, une preuve de lâinfluence sioniste en France.

Contrairement à la plupart des membres de la secte des négationnistes, Roger Garaudy se démarque de lâantisémitisme traditionnel. Il dénonce, par exemple, comme un faux, Le Protocole des sages de Sion â et il salue la mémoire des « martyrs du soulèvement du ghetto de Varsovie ». Mais il est mû par une hostilité viscérale à lâEtat dâIsraël, hostilité qui lâaveugle et lui vaut ses sympathies dans le monde arabe. Faut-il célébrer Jean-Marie Le Pen parce quâil dénonce le blocus contre lâIrak, alors quâil poursuit ses diatribes anti-arabes ?

« Les mythes du XXe siècle », tel est le lâintitulé du troisième chapitre de son livre. Lâauteur, qui fut un antifasciste, a-t-il désappris que ce fut le titre dâun classique de lâidéologue nazi Alfred Rosenberg ? « Y a-t-il eu, au cours de la guerre, un âœgénocideâ des juifs ? », sâinterroge lâauteur. Non, répond-il ; il ne « sâagit pas de lâanéantissement de tout un peuple » puisque le judaïsme « a connu un essor considérable dans le monde depuis 1945 ». Donc il nây a pas eu de génocide des Arméniens puisque des Arméniens ont survécu, ni de génocide des Tutsis, ou des Khmers...

Avec un tel raisonnement, on pourrait aussi dire que les Palestiniens nâont pas été expulsés en 1948, puisque certains ont pu demeurer dans leurs foyersâ

Hitler était bien sûr hostile aux juifs, continue Roger Garaudy, mais il ne voulait pas les exterminer. La « solution finale » se résume à une déportation vers lâEst, qui sâopéra dans de terribles conditions : marches forcées, famines, privations, épidémies, etc. Il nây eut donc jamais de machine dâextermination. Et il entame une macabre comptabilité, pour expliquer que les chiffres avancés des victimes ont varié au cours des années. Il est vrai que lâévaluation du nombre de tués à Auschwitz a oscillé : de 4 millions au lendemain de la guerre à 1 million aujourdâhui. Est-ce étonnant ?

Connaissait-on vraiment le nombre de morts durant la guerre dâAlgérie en 1962 ? On débat encore du nombre de victimes de plusieurs conflits. Mais, dans le cas du génocide des juifs, nous sommes à peu près fixés sur le nombre de morts, près de 6 millions â la moitié dans les chambres à gaz, un million par balle (notamment sur le front de lâEst), les autres ayant péri dans les ghettos et du fait des mauvais traitements, de la sous-alimentation, etc. Câest le résultat dâinnombrables travaux dont Roger Garaudy ignore tout.

Son texte se borne à un collage de citations détachées de leur contexte, procédé dont il use enfin pour « démontrer » que les chambres à gaz nâont jamais existé. Ainsi, au sens propre, Roger Garaudy est un négationniste que rien ne sépare de Robert Faurisson et de tous ses acolytes antisémites. En le condamnant, les autorités françaises en ont fait, aux yeux de certains, une victime. Mais il est regrettable que des intellectuels européens ou arabes aient pu défendre son « droit à lâexpression », sans condamner les thèses dont il se fait le propagandiste.

Une critique de la politique israélienne ou même du sionisme nâéquivaut pas toutefois à de lâantisémitisme, à du « négationnisme ». Il faut rejeter tout chantage, comme celui quâexerce Patrick Gaubert, le président de la Ligue internationale contre le racisme et lâantisémitisme (Licra), dans une tribune du Figaro du 7 juin 2001. Il dénonce la montée des actes antisémites en France et la maladie à lâorigine de ces « dangereuses métastases » : « On connaît le mal. Lâantisionisme, vaste et fumeuse entreprise intellectuelle et politique â quand elle nâest pas raciste â vise à ne pas reconnaître le droit du peuple juif à retourner sur la terre de ses ancêtres ou, plus concrètement, le droit dâIsraël à exister. »

[1] Roger Garaudy est décédé le 13 juin 2012
[2] du nom du ministre communiste français Jean-Claude Gayssot, votée en 1990, qui en son article 9 qualifie de délit la contestation de l'existence des crimes contre l'humanité, tels que définis dans le statut du Tribunal militaire international de Nuremberg, qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de ce statut soit par une personne reconnue coupable de tels crimes. Voir aussi l'article "Des effets pervers de la prétention du législateur à écrire l'histoire"
(LDL)

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