Boycott

Boycott universitaire : Schlomo Sand est contre ... mais pour

Schlomo Sand Haaretz - Courrier International N° 759 - 19 mai 2005 - p.35

En 2005, la décision prise par la British Association of University Teachers (BAUT) de boycotter les universités israéliennes de Bar-Ilan et d'Haïfa a fait grand bruit en Israël. La BAUT justifiait son boycott de l'université Bar-Ilan par l'implication de cette dernière dans la colonisation en Cisjordanie. Quant au boycott universitaire de Haïfa il se fondait sur le harcèlement dont était victime un de ses enseignants, le « nouvel historien » Ilan Pappe (qui depuis s’est exilé en Grande-Bretagne), et l'un de ses chercheurs, Teddy Kata, auteur d'une thèse sur un massacre commis par Tsahal dans un village palestinien en 1948.

Tout en condamnant la décision britannique de boycotter deux universités israéliennes, Shlomo Sand dénonce la création d'une université pour les colons au coeur des territoires palestiniens… et plaide – en évitant soigneusement d'utiliser le mot - pour un boycott de l'occupation par les enseignants israéliens.


Le monde universitaire israélien est en effervescence. Dans les couloirs des temples de la connaissance, des professeurs fous de rage prennent fièrement des pauses indignées. Que ce soit dans les cocktails ou dans les dîners mondains, c'est partout la même colère. Comment se peut-il que la British Asslociation on University Teachers (BAUT) ose décréter un boycott de deux universités israéliennes ?

Dans notre naïveté, ne pensions-nous pas que seuls les Français étaient de fieffés antisémites ? Et voilà, que tout à coup, l'affaire Dreyfus est réduite à peu de chose à côté d'un acte bien plus grave. Où irons-nous désormais passer nos congés sabbatiques ? Et recevrons-nous encore des invitations à bénéficier de la généreuse hospitalité de Cambridge et d'Oxford ?

Avant toute chose, je dois préciser que j'ai toujours été opposé à tout boycott frappant le monde de la culture et de la recherche, et pas seulement parce qu'une telle décision pourrait m'affecter personnellement. Par principe, j'ai toujours considéré que de tels boycotts ne contribuent en rien au combat politique et éthique contre la poursuite de l'occupation israélienne et qu'en outre ils pouvaient nuire aux « innocent ».

Par ailleurs, je n'ai jamais entendu parler d'un quelconque boycott du gouvernement britannique par la communauté universitaire britannique, pourtant opposé à la guerre en Irak. Concrètement, personne n'a jamais prôné le boycott des facultés coopérant avec le ministère de la défense britannique.

Enfin, personne n'a jamais boycotté les universités américaines qui offrent un appui scientifique et logistique aux forces d'occupation américaines. Dans ces conditions, les universitaires britanniques qui estiment comme moi qu'Israël devrait quitter les Territoires, tout comme l'armée syrienne a finalement évacué le Liban, devrait y réfléchir à deux fois avant d'imposer un boycott sélectif et peu inspiré.

Toutefois si ma critique de la décision britannique est sans appel, il faut tout de même souligner que la décision du gouvernement israélien d’ériger au rang d'université l'établissement d'enseignement supérieur d’Ariel [colonie juive en Cisjordanie] ne peux qu’encourager le boycott d'Israël par d'autres universités européennes. La nouvelle université d’Ariel n'est rien d'autre qu'une implantation illégale supplémentaire dans un territoire qui est occupé et, à ce titre, ne fait pas partie de l'État d'Israël. Les habitants de cette région qui ne sont pas juifs ne disposent ni de droits civiques ni de droits politiques, et ils n’ont dès lors pas été consultés pour savoir s'il voulait bien d'une faculté juive chez eux.

Déshonneur pour le monde académique israélien

Le fait qu’une université israélienne comme Bar-Ilan [situé à Tel-Aviv et proche des nationalistes religieux] ait accordé publiquement son parrainage à l'établissement d’Ariel est une marque de déshonneur pour le monde académique israélien, et l'illégitimité d'un tel parrainage ne peut que nuire au statut des universités israéliennes dans le monde.

Pour clouer le bec aux Britanniques, les universités israéliennes et le personnel académique israélien devrait faire tout leur possible pour empêcher le conseil de l'enseignement supérieur d'élever au rang d'universités l'établissement d’Ariel tant que ce dernier n'aura pas déménagé pour se réinstaller en Israël.

En outre, parallèlement au désengagement de l'État d'Israël hors de la bande de Gaza, les universitaires israéliens devraient passer aux choses concrètes en « se désengageant » non seulement du collège d’Ariel, mais également de toute forme de coopération, directe ou indirect, à la poursuite de l'occupation israélienne et de la colonisation juive de peuplement dans les territoires. De cette façon les universités israéliennes feront oeuvre pionnière dans l'élaboration d'une nouvelle politique qui puisse nous sortir de la fange dans laquelle nous pataugeons depuis bientôt 38 ans. Surtout ce sera la réponse la plus appropriée au boycott injuste et stupide décrétée par la British Association of University teachers.

(LDL)

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