Massacre

Durant la guerre de Suez, massacres en série, impunité garantie

Ronald Fisher - Ma'ariv 8 août 1995

Le 26 juillet 1956, le colonel Nasser proclama la nationalisation du Canal de Suez.

Au cours des mois qui suivirent, un accord secret fut conclu entre la France, le Royaume-Uni et Israël à Sèvres, dont l'objectif était de renverser Nasser et de récupérer la maîtrise sur canal. L'accord, supposé rester secret, prévoyait :

« L'État hébreu attaquera l'Égypte le 29 octobre 1956 dans la soirée et foncera vers le canal de Suez. Profitant de cette agression « surprise », Londres et Paris lanceront le lendemain un ultimatum aux deux belligérants pour qu'ils se retirent de la zone du canal. Si l'Égypte ne se plie pas aux injonctions, les troupes franco-britanniques entreront en action le 31 octobre. »

Il s'agissait donc clairement d'une conspiration entre Israël et les deux grandes puissances coloniales européennes, afin de déposséder l'Egypte du canal de suez et d'abattre par les armes le régime de Nasser.

Le 29 octobre, Israël envahit la bande de Gaza et le Sinaï et atteint rapidement la zone du canal. Comme convenu lors de l'accord secret de Sèvres, le Royaume-Uni et la France lancent un ultimatum aux belligérants leur enjoignant de se retirer chacun à plus de 15 km du canal. Nasser, dont la décision de nationalisation du canal avait été accueillie avec enthousiasme par la population égyptienne, rejette l'ultimatum et donne ainsi aux puissances colonialistes européennes le prétexte qu'elles attendaient pour officialiser leur alliance secrète avec Israël. Le 31 octobre, la France et le Royaume-Uni lancent une vague de violents bombardements sur l'Égypte afin de forcer la réouverture du canal. Bombardant les aérodromes militaires, ils détruisent notamment au sol plus de 250 avions égyptiens.

Ces événements, qui dans le contexte de la "guerre froide" mirent le monde à deux doigts d'une nouvelle conflagration mondiale ont été décrits en détail par les historiens, surtout sous l'angle des implications géo-stratégiques. Un des aspects moins connu est que l'armée israélienne s'est livrée au cours de cette agression militaire à plusieurs abominables massacres purement gratuits, tant de civil que de militaires égyptiens, dont les auteurs n'ont jamais eu à rendre compte de leurs actes devant aucun tribunal.


Tout commença le lundi 29 octobre 1956, à 16h59 exactement. Des paras du bataillon 890 de Raphaël Eitan furent lâchés sur l'entrée de la passe de Mitla, en plein territoire ennemi. C'étaient là les premières minutes de ce qui plus tard fut connu sous le nom de guerre de Suez. 395 hommes, dont Raful lui-même, participaient au parachutage. Encore en l'air, au-dessus du site où ils devaient se poser, les paras identifièrent de grandes tentes à cette même entrée est de la passe de Mitla. Ils ne firent pas feu durant leur descente, de même qu'ils ne purent, à ce stade de l'opération, identifier précisément les occupants des deux tentes. Les choses s'éclaircirent peu après : c'étaient des civils. Des employés égyptiens des travaux publics, qui par le plus grand des hasards s'étaient installés à l'emplacement même choisi par les commandants israéliens pour parachuter leurs forces. Ils furent capturés et faits prisonniers.

Deux jours plus tard après la jonction du bataillon 890 avec la division 202, Sharon prit le commandement à Mitla, et le bataillon de Raful commença ses préparatifs pour avancer sur Ras Sudar. Les ouvriers égyptiens capturés au premier jour de l'opération ne furent pas chargés dans les camions, ni ne suivirent le bataillon qui commença sa marche vers le sud. Ils ne furent pas pour autant confiés aux soldats de Sharon. En fait aucun des soldats de l'unité 890 ne peut témoigner les avoirs vus en vie après que l'unité eut levée son campement.

Le lieutenant-colonel de réserve Danny Wolf, plus connu sous le nom de Rahav, décoré de la médaille de la valeur militaire durant la Guerre des Six-jours, admet aujourd'hui que les ouvriers égyptiens des travaux publics furent effectivement massacrés au deuxième jour de la campagne, alors que le bataillon était encore isolé. Au moment des faits, Wolf, qui devint plus tard le glorieux commandant de l'unité d'élite Shaked, était simple soldat dans le bataillon 890. Si cela avait dépendu de lui affirme-t-il, les Égyptiens seraient encore vivants. Mais il ajoute qu'il faut également prendre la considération les circonstances particulières qui prévalait à l'époque. Wolf, comme tous les autres, n'aime pas parler de cet épisode de la campagne. Aussi a-t-il pris soin de demeurer silencieux tout au long de ces années. Maintenant il parle.

Wolf : « Il y avait 20 à 25 hommes. Je ne me souviens plus exactement. Tous habillés de djellabas blanches. Des ouvriers des travaux publics, de pauvres gens. Il faisaient un travail extrêmement pénible dans le désert. Il souffraient de soif et de faim. Nous aurions pu les laisser là avec un peu de nourriture et d'eau. En principe. Mais la vérité est que nous n'avions pas suffisamment d'eau, même pour nous. Ne me comprenez pas mal. Je ne cherche pas des justifications pour ce que nous avons fait. Mais la vérité est sous quelque angle que vous la regardiez, et que nous ne savions quoi faire d’eux. Nous étions sur le point de nous mettre en marche. Ordre nous avait été donné d'avancer, et eux étaient coincés là, avec nous. Il était inconcevable de les relâcher. La dernière chose que nous aurions voulu, était que les Égyptiens, gratuitement informé de notre position, nous enculent avant l'arrivée des forces de Sharon. N'oubliez pas que [notre commandement] nous avait sélectionnés et parachutés, nous le bataillon 890, à des centaines de kilomètres en plein territoire ennemi, sans renfort, sans rien. Ce n'était pas une situation facile. Personnellement, je n’aurais en aucun cas abattu ces ouvriers. Même dans la situation qui était la nôtre. Mais d'autres l'ont fait, et ils ont tiré.

- Avez-vous vu de vos yeux abattre les travailleurs égyptiens ?
- Que voulez-vous dire par « vu de mes propres yeux » ? Près de 300 personnes l'ont vu, tout le bataillon quasiment. Nous nous tenions sur les collines lorsque quelques officiers les ont amenés à 1 km plus au sud. Puis ils ont commencé à les descendre. C'était pas un très beau spectacle.
- Qu'ont fait les Égyptiens ?
- Ils étaient comme pétrifiés. Les uns sont tombés, les autres ont pris la fuite. Écoutez ce n'était pas un massacre professionnel. Je ne crois pas qu'ils soient tous morts. Certains qui avaient peut-être compris ce qui allait se passer, ont pris leurs jambes à leur cou et sont partis en courant dans le désert. Il est très probable que quelques-uns ont survécu.
- Qui a tiré ?
- Arié Biro, notre commandant.
- Qui a donné les ordres ?
- Raful, commandant du bataillon. »

Le général de réserve Arié Biro, 68 ans, a quitté le service actif il y a 10 ans. Il était connu comme « le Prussien », un surnom dont il avait été baptisé à cause de sa dureté. Biro est un pur produit des forêts qui abritaient les partisans et les camps de concentration européen. Il ressemblait à Raful, dont il était le bras droit durant la campagne 1956, à un point tel que certaines personnes les confondaient. Même allure, même contenance de paysans impassibles, même façon de parler, même courage aveugle. Ceux qui critiquaient leur vision des choses affirmaient qu'ils avaient transformé le bataillon 890 en une bande de cosaques. Ceux qui les approuvaient estimaient qu'ils avaient donné naissance à de vaillants combattants juifs.

Biro qui jusqu'à présent n'a pas parlé des événements de cette guerre, rompt le silence : « au sud, très proche de notre position, une carrière. Ils étaient exactement 49. Pas 15, pas 20, pas 30. Tous des ouvriers du département égyptien de la voirie. Il y avait des bédouins, et certains étaient peut-être Egyptiens. Allez savoir. Nous avons attaché leurs mains et les avons laissés dans la carrière. Ils étaient terrorisés et effondrés. Raful ne nous a pas donné d'ordre explicite, et je n'en ai pas demandé. Jamais. Seul un imbécile demanderait à son commandant l'autorisation de faire son devoir.

En aucun cas Raful n'a pleuré sur les cadavres des ouvriers tués par nos soins. Il n'a pas non plus puni ceux qui ont fini et le boulot et se sont débarrassés d’eux [les ouvriers]. Ils étaient un fardeau, une douleur aux fesses, et tant que nous n'en avions pas fini avec eux, nous ne pouvions trouver le temps pour nous occuper d'autre chose. Les racontars comme quoi nous les aurions laissés courir puis massacrés, sont des bêtises. Ils sont morts et c'est tout. L'un d'eux, quoique touché à la jambe et à la poitrine, est parvenu à s'enfuir. Mais il est revenu quelques heures plus tard et quatre pattes. Nous n'avons pas compris pourquoi. Très vite nous avons réalisé qu'il mourait de soif. Plutôt que d'aller vers un camion et de boire le contenu du radiateur en attendant le passage d'une patrouille égyptienne, cet imbécile est venu me demander de l'eau. Je ne suis pas responsable de la stupidité de l'ennemi, et il est allé rapidement rejoindre ses amis. Quant à la question de savoir qui a tiré et qui n'a pas tiré sur les ouvriers, en quoi cela est-il important ? Entre nous, l'essentiel est qu'on a tiré. »

La bataille pour la passe de Mitla commença le lendemain, au troisième jour de la guerre. Le bataillon eut de nombreux blessés, mais il n'en fut pas pour autant annihilé. Au quatrième jour de la campagne, leur force réduite, diminuée mais furieuse, ils reçurent l'ordre d'avancer plus avant dans le désert, vers Ras Sudar.

(…)

Les Égyptiens, qui avait senti « les pieds rouges » [de sang] - surnom qu'ils attribuaient aux paras de Raful-, n'engagèrent pas le combat et prirent tout simplement la fuite. Tout comme dans la carrière, l'hypothèse que le bataillon 890 allait au-devant de la mort était écartée. Nulle armée égyptienne organisée ne lui faisait face.

Le lieutenant-colonel de réserve Saül Zivl, âgé de 17 ans et demi à l'époque des faits, soldat dans le groupe 5, puis commandant de l'unité de 13 des commandos de marine, reconnaît que les événements de Ras Sudar l’ont tourmenté pendant des années. C'est pourquoi il refusait jusqu'ici de raconter ses souvenirs de campagne.

Ziv: « En gros dès que notre campement a été installé à Ras Sudar, nous avions le moral. Les gars avaient constitué un butin de plusieurs véhicules pris à la compagnie égyptienne de pétrole et faisait les fous au volant. Le fait que nous n'avions accroché aucun commando égyptien était un soulagement. Mais par ailleurs, contradictoirement, la tension, l'anxiété d'hommes qui pour la première fois participaient concrètement à une guerre, n'était pas évacuées par le combat. Il n'y avait tout simplement personne sur qui vider cette tension. Je me souviens que mon unité s'était positionnée des deux côtés d'une route lorsque soudain un camion chargé de gens est apparu. Au début personne n'y a fait attention. En fait, et quand j'y pense aujourd'hui, je crois que s'ils avaient continué leur chemin sans provocation, il serait passé sans même que nous nous en rendions compte. Mais il devaient être effrayés. Ils ne s'attendaient pas à nous trouver là, au milieu du Sinaï. L'un d'eux tira, paniqué, quelques balles inoffensives. Et bien avant que le camion ne fut dans notre ligne de feu, il était clair que nous devions l'éliminer. Car en ce qui nous concerne, quiconque tirait ne pouvait être que l'ennemi. Le camion, je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, était découvert. J'ai lancé une grenade antichar dans le compartiment du conducteur. Le véhicule a basculé sur le rebord de la route et s'est immobilisé. Les gens qui y étaient entassés, accrochés aux portes ou se tenant à l'arrière, ont été éjectés sur quelques mètres et se sont retrouvés sur le sable. J’avais touché dans le mille. Une minute plus tard tout était silencieux. J'ai regardé le camion et sa cargaison. Les gens étaient sonnés. Il ne bougeaient pas. À ce moment j'ai réalisé que c'étaient des fedayins [palestiniens]. Il est possible qu'il y ait eu quelques Egyptiens parmi eux, mais ils n'étaient pas en uniforme. En tout cas, ce n'était pas une unité régulière égyptienne. Alors que je me penchais pour désarmer mon lance-grenades, j'ai vu notre unité passer à l'assaut. C'était une scène de pure folie. Biro a lancé des ordres et chacun des nôtres a vidé son arme sur la personne la plus rapprochée.

Une énorme fusillade a ébranlé le désert. Je n'ai pas tiré. Je me suis tenu là, regardant le camion et nos gars, ne réalisant pas ce qui se passait, ce qu'il faisaient. Puisque pour moi tout était achevé au moment où ma grenade avait arraché la tête du conducteur. L'assaut sans pitié qui a suivi semblait totalement injustifié. Les gens du camion étaient restés simplement là, encaissant des centaines de balles, sans riposter, sans même bouger »

Biro ne nie pas aujourd'hui qu'il ait donné l'ordre d'attaquer le camion. Il ne nie même pas que les tirs venaient du seul côté israélien, et ne donne pas l'impression que cela change quoi que ce soit pour lui. Ce qui le travaille encore à ce jour c'est de savoir comment on avait pu charger tant de gens sur un seul camion.

«Quand je tire sur quelqu'un et que je le touche, je le sens dans mes doigts. Mais cette fois, il s'est passé une chose étrange. Dès que j'ai donné l'ordre de feu, je me suis mis à tirer moi aussi, avec un Carl Gustav que j'avais récupéré à Mitla. J'ai commencé à en vider les chargeurs, l'un derrière l'autre, sur les gens du camion. Et je ne sais pourquoi, j'avais le sentiment que chacune de mes balles touchait. Mais il demeuraient debout comme si les balles les traversaient sans faire de trous dans leurs ventres. J'étais abasourdi. C'était un grand mystère pour moi. Ce n'est que plus tard lorsque j'ai ordonné le cessez-le-feu et que je me suis dirigé vers le camion, que j'ai compris ce qui s'était passé. Le camion était si chargé que les gens n'avaient pas de place pour s'écrouler. Ceux qui sont morts, sont ainsi morts debout. »

Saül Ziv prétend que cette affaire du camion de Ras Sudar ne se termine pas là.

(…) Ziv : « Je me souviens d'avoir assisté, ce jour-là, près du camion des fedayins, un horrible spectacle. Le sang coulait à flots de la moindre ouverture du camion. Quand le compartiment arrière a été ouvert, les cadavres sont tombés d'un seul coup et se sont entassés les uns sur les autres. J'ai estimé leur nombre à 40 ou 50. Il était difficile de compter dans cet amas de chairs. Ils sont tombés les uns sur les autres sur le côté de la route, près du camion. Tous ou presque, portaient des djellabas blanches, qu'il était plus si blanches d’ailleurs. J'ai vu pas mal de scènes traumatisantes quand je commandais les commandos de marine, mais celle-là était spécialement atroce. Et même s'il m'est arrivé de voir des scènes d'encore plus terrible au cours de ma vie, celles-ci étaient particulièrement enrageante. Je ne supportais pas l'idée que nous avions pu abattre des gens sans combat. Ce qui a été encore plus atroce, c'est qu'après avoir déchargé les cadavres nous nous sommes aperçus que près de 20 personnes étaient encore vivantes. Elle saignaient toutes. L'une avait pris une balle dans le bras, l'autre dans la mâchoire, mais elles étaient encore en vie. Je n'ai pas la moindre idée comment elles avaient survécu aux tirs de barrage. Peut-être était-ce dû au fait que le nombre des passagers était tel que les survivants avaient été protégés par les cadavres criblés de balles, qui avaient en quelque sorte servi de boucliers à ceux qui avaient réussi à se tenir au centre du camion. Je ne sais. En tout cas, je me souviens très précisément qu'une fois le camion vidé de sa cargaison, nos gars ont attaché les mains de survivants. Je ne sais pas ce que nous allions en faire, et j'étais déjà pris par autre chose. J'avais reçu des ordres pour que nous nous mettions immédiatement en marche vers Charm El Cheikh et j'ai couru préparer le matériel. Soudain, j'ai vu notre responsable des magasins, H. ; que nous n'avions jamais considéré comme particulièrement héroïque, et K. l’aide de Biro, courir vers le camion, grimper sur la cabine du conducteur et commencer à tirer des rafales.

J'étais pétrifié. Pas une seconde ils n'ont cessé de tirer, pas même entre deux chargeurs. Ils ont tiré, tiré et tiré jusqu'à ce que leurs armes soient fatiguées. Je ne me souviens pas si d'autres se sont joints aux massacres, mais j'ai le souvenir clair des deux soldats, plantés sur la cabine du conducteur et arrosant les 20 prisonniers dans le camion. Une de leurs balles a tranché la veine jugulaire d'un prisonnier, un jet de sang a giclé et inondé les uniformes des tireurs. J'avais le sentiment que ça ne finirait jamais. »

K. et H. étaient les protégés de Biro. Tout le monde savait qu'il les aimait, qu'il avait contribué à leur promotion et qu'il lui rendait des faveurs sur le champ de bataille. De toute façon, c'est ce que Biro attendait d'eux : « je n'ai jamais forcé les soldats à utiliser le couteau quand il pouvait user d'armes à feu. Mais tuer au couteau avait de tout temps été mon hobby. Je suis bon à ça. Ce qu'un autre fait avec 100 chargeurs et 1000 balles, je l'ai accompli une fois en une seule nuit avec un poignard de commandos. K., un gars en or, accompagnés parfois pour me donner un coup de main. Lors de cette campagne j'ai transformé H., dont personne n'attendait grand-chose parce qu'il n'était qu'un responsable de stocks de poulet, qu'il avait même peur de sauter en parachute, en un véritable tueur. J'en ai fait un soldat. Maintenant que K., H. ou d'autres se soient occupés des fedayins à Ras Sudar, ça n'a pas d'importance. Personne ne réunira une commission d'enquête pour déterminer l'identité des tireurs. Mais si vous tenez à la précision des faits, sachez qu'il y avait exactement 56 personnes dans le camion quand ils nous ont croisé, que six seulement, et pas 20, sont demeurés en vie après le tir de barrage. Et, oui, comme tout le reste des passagers du camion, nous les avons envoyés au dodo. »

Le 4 novembre 1956, les paras atteignirent Al-Tur après un long trajet. C'est seulement le soir suivant, au sixième jour de la campagne, qu'il commençèrent à faire mouvement en convoi vers Charm al-Cheikh, pour terminer la guerre. Il y a une énorme controverse sur ce qui s'est passé au long des 15 derniers kilomètres qui les séparaient de Charm al-Cheikh. Certaines personnes sont prêts à jurer que l'unité de Raful donna ce jour-là aux Égyptiens une leçon de pillages et de tueries de masse. À l'opposé des événements isolés précités, telles les affaires de la carrière de Mitla ou le camion de Ras Sudar, qui furent effacées des livres des récits de bataille, le voyage de l'unité 890 vers Charm al-Cheikh contraignit l'armée israélienne à se constituer un solide alibi et même à publier sa propre version des faits. La raison en est simple. La route menant à Charm al-Cheikh était encombrée de cadavres, alignés les uns après les autres, et même parfois entassés les uns sur les autres, cadavres de soldats égyptiens ou soudanais tués sans combat, puis dépouillé de tout ce qu'ils portaient. Un véritable abattoir. Aussi la conspiration du silence des paras fut-elle brisée.

Ce spectacle traumatisant eut pour témoins les soldats de la 9ème division, arrivés sur les lieux presque en même temps, et qui durent pas beaucoup réfléchir pour comprendre ce qui venait de se passer.

La version officielle de l'armée israélienne affirmait que sur la route de Charm al-Cheickh, les paras eurent à faire face à une division égyptienne, dont quelques unités engagées à le combat et furent liquidés au cours de l'échange de feu; qu'en réalité la majorité des Égyptiens furent faits prisonniers et détenues jusqu'à leur transfert vers Israël, et que si pillages il y eut, le butin fut confisqué est détruit.

L'ancien chef d'état-major, le général de réserve Moshé Lévy, était à l'époque des faits commandant des opérations du bataillon 890. Il nia absolument que des centaines de prisonniers de guerre égyptien et étaient massacrés dans le Sinaï. Lévy prétendit que pas mal de soldats égyptiens avaient été abattus sur la route de Charm al-Cheikh, mais que cela s'était passé en accord avec les règles cruelles de la guerre.

Lévy : « c'est la première fois que j'entends le mot massacre en relation avec la guerre de Suez. La mission de 890 était sans nul doute de nettoyer le secteur neutre d'Al-Tur et de Charm al-Cheikh, et la division égyptienne s'avançant du Sud n'a certainement pas facilité cette tâche. À certains endroits de la route, une bataille a eu lieu; à d'autres, les Égyptiens ont choisi de se rendre et ils ont été acheminés en bon ordre vers des lieux de détention temporaire déjà aménagés. Plus tard ils furent transférés en Israël, comme prisonniers de guerre. À ma connaissance il n'y eut pas un seul cas où un soldat égyptien qui avait levé les mains et été abattu par nos troupes. [Ce que l'on raconte] n'est tout simplement pas vrai. »

Les historiens Uri Milstein et Meir Paile, qui s'accordent rarement, se sont retrouvés cette fois du même côté de la barrière. Paile : « l'armée israélienne avait honte de publier un communiqué reconnaissant que sa meilleure unité d'élite avait agi avec une telle absence de morale. Notre conscience nationale ne se fondait-elle pas sur la comparaison entre notre comportement hautement moral dans les batailles et la barbarie de l'adversaire ?
Les combattants, ceux qui étaient là, savent parfaitement que ce qu'ils ont fait le long du canal de Suez était très grave eu égard aux règles de l'armée israélienne. Mais ils ne sont pas pressés de se faire incriminer et de marquer les ailes [du badge] du para d'une tache indélébile. Mais la réalité est qu'à Charm al-Cheikh, le bataillon 890 à croisé une unité désintégrée, battue, défaite, de l'armée égyptienne, qui ne s'est pas battue, qui cherchait seulement le moyen de se faire capturer.
Si quelques soldats égyptiens ont tiré une balle ou deux, personne n'a pensé qu'ils avaient l'intention d'engager le combat. Raful s'est rendu compte qu'il n'avait pas suffisamment d'hommes pour prendre en charge les soldats égyptiens qui voulaient se rendre. Il a donc donné l'ordre de les tuer tous. Rien d'extraordinaire à ses yeux. Cet homme un système de valeurs complètement tordu, qui n'avait et n'a rien à voir avec l'armée israélienne. Pour lui le soldat qui vole un transistor comme butin de guerre est un criminel, mais le soldat qui abat un Arabe, que cet arabe ait levé les mains ou non, est béni. Sous quelque angle que vous l'envisagez aujourd'hui, ce qui s'est passé à Charm al-Cheikh s'inscrit dans la rubrique massacre. Mais si vous choisissez d'user d'un autre terme...
»

Milstein : « la division 9 et le bataillon 890 convergeaient vers Charm al-Cheikh. La division égyptienne était prise en tenaille, sans aucun espoir de se dégager de l'étau. En tentant malgré tout de fuir, les Égyptiens ont perdu toutes leurs capacités opérationnelles dans le désert. Assoiffée, affamés et exténués, ils sont tombés par petits groupes entre les mains de Raful de ses hommes. Pourvu qu'ils gagnent la guerre et rentrent en héros à la maison, les hommes du bataillon 890 savaient que rien ne leur serait reproché s'ils éliminaient quelques douzaines ou centaines de prisonniers de guerre. Raful, de son côté, tenait absolument à atteindre Charm al-Cheikh avant la division 9. Il n'avait pas de temps à consacrer aux prisonniers. Aussi quiconque s'interposait était éliminé durant cette course en direction du Sud. »

Les paras eux-mêmes lorsqu'il revinrent de Charm al-Cheickh vers al-Tur pour embarquer dans les avions et rentrer au pays, dénombrèrent 168 cadavres d'ennemis. 168 hommes abattus, parfois dans le dos, alors qu'il prenaient la fuite, et non au combat. Ce chiffre, jamais publié, Danny Wolf s'en souvient parfaitement : « Ils sont arrivés sur nous par centaines, chargé de caisse de grenades. Nous étions 80, peut-être 100 combattants disposant de cinq camions blindés, déglingués et avançant à peine. C'était tout ce qui restait de notre bataillon après une traversée de 800km dans le désert. Les soldats égyptiens ont fait soudain irruption devant nous. Je me suis dit plus tard que s'ils avaient eu l'intention de nous liquider, il n'auraient pas eu besoin de tirer un seul coup de feu; il leur aurait suffi de nous foncer dessus et de nous submerger par leur nombre. Mais ils étaient déjà brisés, battu, et ils n'y ont sans doute même pas pensé. Nous les avons accrochés par petits groupes : sept, dix, quinze à chaque fois. Certains parmi eux ont tiré, mais la majorité a couru tout simplement vers nous ou en direction du désert, comme lui par une pulsion suicidaire.

Je ne sais pas depuis combien de temps il n'avaient pas bu une goutte d'eau, mais quand nous les avons accrochés ils avaient déjà perdu toute dignité humaine. Nous avons essayé de les rassembler par groupe de prisonniers, mais ils ont continué à affluer, par vagues. Nous avons compris que ça n'en finirait jamais et qu'il risquaient de nous coincer là, alors que nous devions avancer sur Charm al-Cheikh. Nous avons alors vous cessé de vouloir les rassembler et nous avons commencé à tirer. C'était de la folie. Nous tirions sur tout ce qui bougeait. Nous les avons massacrés jusqu'à en être totalement épuisés. Marcel Tobias, le commandant adjoint qui avait foncé sur eux, les alignait tout simplement comme dans un jeu de quilles, les désarmait, puis les abattait. Plus tard nos hommes se sont mis aussi à leur prendre leurs montres, leurs alliances, leurs portefeuilles. Ces rapines sont devenues de plus en plus systématiques au fur et à mesure de notre avance. J'ai vu des gars de dépouiller les Égyptiens de tout ce qu'ils portaient sur eux, puis les abattre. C'était plus facile ainsi : dépouiller au maximum dans le plus court délai, les Égyptiens vivants, pour ne pas avoir à le faire sur des cadavres. Quand nous avons atteint des portions de la route où était déjà passés Tobias et Biro, les Égyptiens ont compris qu'il leur fallait fuir. Il savaient désormais qu'avec nous et il ne verraient ni l'eau ni la captivité; et que s'il restaient là, ils seraient massacrés et qu'on leur volerait même leurs sous-vêtements. Nous ne pouvions pratiquement faire des centaines de prisonniers de guerre, alors que nous avancions en territoire ennemi. Mais à supposer que nous ayons été contraints de les tuer, pourquoi les voler, et agir comme des animaux ? Où était donc passée la morale, la conscience et la pureté des armes qu'on nous avait enseignées ? Je ne sais. Je n'ai pas de réponse satisfaisante à cette question. Je sais seulement que ce qui s'est passé à Charm al-Cheikh m'a traumatisé. Quelques années plus tard, lorsque j'ai pris le commandement du commando Shaked, j'ai dit à mes hommes que quiconque tuerait un prisonnier ou se livrerait au pillage serait abattu de mes propres mains et je l'aurais vraiment fait. »

Pour comprendre ce qui s'est réellement passé à Charm al-Cheikh, le témoignage du colonel de réserve Amos Neeman, supérieur de Wolf au moment des faits, est nécessaire : « Nous étions comme un ouragan qui absorbe de l'énergie lui écrase tout ce qu'il rencontre. Appelez ça comme vous voulez, "éruption spontanée", ou " péter les plombs"... J'avoue seulement à ce moment, je n'ai pas eu, ne serait-ce qu'une seconde, l'idée de faire cesser la tuerie. Je changeais les chargeurs de mon Uzi comme un fou, sans même m'en rendre compte, et je pourchassai les Égyptiens dans les dunes. S'il en est un qui a réussi à s'échapper dans le désert et a pu rester vivant, c'est par pur miracle. Si j'essaie de comprendre pourquoi nos doigts appuyaient aussi facilement sur la détente, je ne trouve aucune explication : la haine de l'ennemi. Je ne les ai pas haïs durant la guerre des six-jours, ou pendant la guerre du Kippour. Mais durant la guerre de Suez, je voulais briser leurs os, les massacrer jusqu'au dernier. C'était une guerre après deux ans et demi d'infiltration de feddayin, de meurtres de sang-froid d'enfants endormis, de mutilation de nos femmes et de nos enfants. J'étais sens dessus dessous. Il y avait d'un côté les valeurs du Hashomer Hatzaïr [mouvement de jeunesse du parti de gauche Mapam] et de l'autre Raful et Biro qui nous enseignaient la haine de l'ennemi. J'ai été à la guerre plein d'un désir de revanche, et je l'ai assouvi complètement. Je ne l'ai compris qu'à 3km de Charm al-Cheikh. Je me suis alors réveillé, j'ai retrouvé connaissance et j'ai compris ce que je venais de commettre durant les dernières heures. Ça s'est produit dans un village, sur la route principale. Un command-car égyptien était arrêté à une quarantaine de mètres de moi.

Un officier en est sorti et s'est tenu debout pendant quelques instants. Il a porté la main à son ceinturon et à dégainé son pistolet. J'ai aussitôt dégainé moi aussi et, en une fraction de seconde, il était dans ma ligne de mire. Mais au lieu de tirer sur moi, il a porté son arme sur sa tempe et s'est suicidé. Nous nous sommes remis en route mais j'ai arrêté mon véhicule devant le cadavre, je suis descendu et j'ai pris son arme, en souvenir. »[...]

Arié Biro, qui reconnaît avoir assassiné près de 50 prisonniers de guerre durant la campagne du Sinaï en 1956, dit qu'il ne regrette pas son acte, bien que « cela me pose des problèmes ». Il est néanmoins désolé que sa description des événements nuise aujourd'hui aux relations entre Israël et l'Egypte. « J'ai une grande sympathie pour le peuple égyptien et les familles des morts. Je n'ai pas pris plaisir à tuer quiconque. Je l'ai fait dans la fureur du combat et dans les circonstances qui prévalaient il y a 39 ans », a-t-il déclaré Haaretz (17 août 1995).

Commentant les appels demandant qu'il soit traduit en justice pour crimes de guerre, Biro dit : je n'ai pas envie de répondre que ça me donne envie de rire. Mais si je suis inculpé, il faudra inculper aussi la moitié de l'armée israélienne, qui dans des circonstances similaires a agi comme je l'ai fait. » (...)

Extrait de « Revue d'Etudes Palestiniennes, N° 6 – hiver 1996 » reproduit dans la brochure « Le Général Sharon – Eléments pour une biographie »
(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site