Arbitraire

« Comme une Allemande dans l'Allemagne nazie»

Batya Gour - "Le Monde 2" - 1er février 2004

Le 12 septembre 2003, le quotidien israélien de centre-gauche Haaretz publié le récit de Batya Gour de l'arrestation d'un « vieux palestinien » par trois soldates de la police des frontières, dans son quartier, à Jérusalem. Celle-ci ne le traitent pas avec violence mais le font attendre, sans raison apparente, plus d'une demi-heure. L'écrivain s'interpose :

« Je leur ai parlé de respect et de politesse ». Elle note le piercing sur la langue d'une des soldates : « c'était le petit bout brillant et acéré d'une force naturelle : la puissance destructrice contenue dans l'autorité toute-puissante de jeunes gens de 18 - 19 ans. Cette puissance que nous, citoyens juif de l'État d'Israël, avons remis entre les mains de nos enfants.
Du moment où les soldates m'ont parlé (« Pourquoi ? Et qui êtes-vous d'abord ? », a dit celle aux piercing, qui ne portait pas de badge comme l'exige la loi, quand je lui ai demandé de s'identifier), l'intrigue souterraine de nos vies, une intrigue gravée en nous, s'est soudain révélée dans sa totale banalité et dans sa vérité : je me suis trouvé en train de dire que je refusais de me sentir comme une Allemande en Allemagne nazie qui passait devant un juif maltraité et qui continuait son chemin, par indifférence ou par peur.

« Vous nous traitez de nazis ! », ont hurlé les soldates et en un instant ce mot leur que c'est à travers devenu un précieux atout. Elle se réjouissait de leur juste cause, il ne pouvait imaginer tous les gens sûrs de leur bon droit jubiler de l'usage de ce mot. En même temps, je ne pouvais m'empêcher de voir cet incident avec ce vieux Palestinien à travers ce prisme. C'est à travers ce prisme que j'ai vu une jeune femme, qui aurait pu être ma fille (par son âge, son allure), agir avec la totale certitude d'avoir raison. De là où elle était, il n'existait aucune fissure qui lui aurait permis de voir que la personne qu'elle détenait était un vieil homme sans défense de 70 ans, qui aurait pu être son père, son oncle où son grand-père. Elle ne pouvait même pas voir que j'aurais pu être sa mère.

J'ai alors été arrêtée pour avoir gêné une femme policier dans l'exercice de ses fonctions : « allez, Madame, on monte dans la voiture », a crié la fille aux piercing avec l'allégresse de la victoire. Ce clou minuscule, cette perle de métal brillant qui, dans un autre contexte, aurait été de la coquetterie espiègle était devenu le petit bout étincelant d'une totale perte des valeurs. Parce que cette femme n'a pas compris que son uniforme est le symbole d'une société et d'une nation, une responsabilité est un devoir. La perle brillante au bout de sa langue, combinée à son uniforme, attestait du contraire : pour elle, l'uniforme était un permis de faire ce qu'elle voulait.

Le bout étincelant de sa langue agressive est le bout de ce que nous sommes devenus. Tous les jours, encore et encore, nous voyons comment nous avons transformé nos enfants en soldats à bottes cloutées. Il ne s'agit pas là de position politique, ni de Shalom Arshav [La Paix Maintenant], ni de pourparlers de paix, mais de l'image et de la dignité de l'homme. »

Extrait de l'article traduit par Gérard Eizenberg, de l'association Les amis de Shalom Arshav.
(LDL)

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