Mémoire

Il est impossible d'affirmer à la fois que le passé doit nous servir de leçon et qu'il est absolument incomparable avec le présent

Tzvetan Todorov - "Les abus de la mémoire" - ed. Arléa (mai 2004) - pp.33 et suiv.

Tous ont le droit de recouvrer leur passé, certes, mais il n'y a pas lieu d'ériger un culte de la mémoire pour la mémoire; sacraliser la mémoire est une autre manière de la rendre stérile. Une fois le passé rétabli, on doit s'interroger : de quelle manière de s'en servira-t-on et dans quel but ?

Nombreux sont pourtant ceux qui refusent la mémoire exemplaire. Leur argument habituel est : l'événement dont nous parlons est absolument singulier, parfaitement unique, et si vous cherchez à le comparer à d'autres, cela ne peut s'expliquer que par votre désir de le profaner, ou bien encore d'en atténuer la gravité. Cet argument est particulièrement fréquent dans le débat sur le judéocide perpétré par les nazis au cours de la seconde guerre mondiale, sur ce qu'on appelle aussi, pour en souligner la singularité, l'holocauste, ou la Shoah.

Il m'est arrivé ainsi, en décembre 1993, de me rendre à un congrès organisé par le musée d'Auschwitz, en Pologne, et portant sur «L'unicité est l'incomparabilité de l'holocauste».

Dire qu'un événement comme le judéocide est à la fois singulier et incomparable et une affirmation qui en cache probablement une autre, car elle est, prise à la lettre, ou trop banale, ou absurde. En effet, chaque événement, et non seulement le plus traumatisant de tous, est absolument singulier. Pour rester dans le registre de l'horrible, n'était-elle pas unique, la destruction presque intégrale de la population de tout un continent, l'Amérique, au XVIe siècle ? N'est-elle pas unique, la réduction massive à l'esclavage de la population d'un autre continent, l'Afrique ? L'enfermement de 15 millions de détenus dans les camps staliniens n'est-il pas unique ? On pourrait ajouter, du reste, que, si on les examine de suffisamment près, les événements joyeux ne sont pas moins uniques que les horreurs.

À moins d'entendre, d'un autre côté, par «comparaison» identité ou au moins équivalence, on voit mal au nom de quel principe admis dans le débat public on pourrait rejeter toute comparaison d'un événement avec un autre. Je parle de «débat public» car il est clair que, dans d'autres circonstances, l'usage de la comparaison peut se révéler inconvenant, voire offensant.

On n'ira pas dire à une personne qui vient de perdre son enfant que sa peine est comparable à celle de beaucoup d'autres parents malheureux. Il faut insister là-dessus et ne pas négliger ce point de vue subjectif : pour l'individu, l'expérience est forcément singulière, et, du reste, la plus intense de toutes. Il y a une arrogance de la raison, insupportable à l'individu, qui se voit dépossédé de son expérience et du sens qu'il lui accordait au nom de considérations qui lui sont étrangères.

On comprend aussi que celui qui est engagé dans une expérience mystique refuse, par principe, toute comparaison appliquée à son expérience, voire tout usage du langage à son propos. Elle est, et doit rester, indicible et irreprésentable, incompréhensibles et inconnaissable, car sacrée.

Ces attitudes méritant en elles-mêmes le respect, mais elles sont étrangères au débat rationnel. Pour celui-ci, en revanche, la comparaison, loin d'exclure l'unicité, est le seul moyen de la fonder : comment, en effet, affirmer qu'un phénomène est unique si je ne l'ai jamais comparé à rien d'autre ? Nous ne voulons pas être comme cette épouse d'Usbeck, dans les Lettres persanes de Montesquieu, qui lui dit dans un même souffle, qu'il est le plus beau des hommes et qu'elle n'en a jamais vu d'autres.

Qui dit comparaison dit ressemblances et différences. Parlant des méfaits du nazisme, plusieurs comparaisons viennent à l'esprit, et elles nous permettent toutes - bien qu'à des degrés divers - d'avancer dans sa compréhension. Certaines de leurs caractéristiques se retrouvent dans le génocide des Arméniens, d'autres dans les camps soviétiques, d'autres encore dans la réduction des Africains à l'esclavage.

Il y a, bien entendu, quelques précautions à prendre; mais elles ne quittent pas le domaine du bon sens. Il est clair par exemple, il ne faut pas confondre les réalités historiques (régime hitlérien et régime stalinien, pour nous en tenir à cet exemple particulièrement sensible) et les représentations idéologiques que ces mêmes régimes ont choisies de se donner d'eux-mêmes : c'est une chose que de comparer deux doctrines, nazisme et léninisme, une toute autre, Auschwitz et Kolyma. On rappellera aussi que comparer ne signifie pas expliquer (par une relation causale), encore moins excuser : les crimes nazis ne s'expliquent pas par les crimes staliniens, pas plus que l'inverse, et, comme on l'a souvent dit, l'existence des uns ne rend nullement la perpétration des autres moins coupables.(...)

Si l'on croyait vraiment qu'un événement comme le judéocide se caractérisait par son «unique singularité», qu'il était incomparable à «tout autre événement passé, présent ou futur», on serait en droit de dénoncer les amalgames pratiqués ici ou là; mais non de s'en servir comme d'un exemple de cette iniquité dont on doit aussi combattre les autres instances - ce qu'on ne manquent pourtant pas de faire.

Il est impossible d'affirmer à la fois que le passé doit nous servir de leçon et qu'il est absolument incomparable avec le présent : ce qui est singulier ne nous enseigne rien du tout pour l'avenir. Si l'événement est unique, on peut le garder en mémoire et agir en fonction de ce souvenir, mais il ne peut être utilisé comme clé à une autre occasion; réciproquement, si nous lisons dans un événement passé une leçon pour le présent, c'est que nous reconnaissons aux deux des traits communs. Pour que la collectivité puisse tirer profit de l'expérience individuelle, elle doit reconnaître ce que celle-ci peut avoir en commun avec d'autres.

Proust, grand spécialiste de la mémoire, avait bien repéré cette distribution : «On ne profite donc une leçon, écrivait-il, par ce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et qu'on se figure toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a pas de précédent dans le passé.»

Ces principes semblent aller de soi; mais nous savons tous que lorsqu'il se trouve appliqué au nazisme, les passions se déchaînent et les désaccords sont légion. D'un côté on affirme, comme je le lisais récemment dans un petit texte diffusé par une fédération de déportés en France : «le système nazi n'a pas d'équivalent dans l'Histoire. Il ne peut être comparé à aucun autre régime, si "totalitaire" et même sanguinaire soit-il.»

De l'autre, on brandit la possibilité de la comparaison comme s'il s'agissait d'une justification, d'une minimalisation de ce qui a été accompli. C'est que, de toute évidence, ce n'est pas d'un débat abstrait sur la méthodologie scientifique qu'il s'agit ici. Mais de quoi ?

Quand on parle d'une qualité «singulière», ce qu'on a en vue le plus souvent est, en réalité, une qualité superlative : on affirme que c'est là le plus grand, où le pire crime de l'histoire de l'humanité; ce qui, soit dit en passant, est un jugement ne pouvant résulter que d'une comparaison. À notre époque, l'hitlérisme est apparu comme étant une incarnation parfaite du mal; comme le dit encore ce même texte de la fédération des déportés, il demeure «le symbole de l'horreur absolue».

Ce triste privilège fait que tout autre événement que l'on peut lui comparer est perçu à son tour par rapport à ce mal absolu. Ce qui, selon le point de vue auquel on se place, celui de hitlérisme ou celui du stalinisme, prend deux significations opposées : du côté hitlérien, tout rapprochement est perçu comme une excuse, du côté stalinien comme une accusation. En réalité les choses sont un peu plus complexes, car il faut distinguer dans chaque camp, les bourreaux et les victimes; ou plus exactement, car le passage du temps fait que nous avons de moins en moins à faire aux victimes et aux bourreaux réels, les groupes qui, pour des raisons d'appartenance nationale idéologique, se reconnaissent, serait-ce inconsciemment, dans l'un ou l'autre rôle. (...)

Il est permis, je crois, de ne pas s'intéresser aux hit-parades de la souffrance, aux hiérarchies exactes dans le martyrologe. Au-delà d'un certain seuil, les crimes contre l'humanité ont beau rester spécifiques, ils se rejoignent dans l'horreur sans nuance qu'ils suscitent dans la condamnation absolue qu'ils méritent; cela vaut aussi bien, à mes yeux, pour l'extermination des Amérindiens que pour la soumission à l'esclavage des Africains, pour les horreurs du Goulag ou celle des camps nazis.

Pourquoi l'exemplarité, donc ? Parce qu'il n'y a aucun mérite à ce que l'on se place du bon côté de la barricade, une fois que le consensus social a fermement établie où elle vient et où est le mal; donner des leçons de morale n'a jamais été une preuve de vertu. Il y a en revanche un mérite incontestable à passer de son propre malheur, ou de celui de ses proches, au malheur des autres, à ne pas réclamer pour soi le statut exclusif de l'ancienne victime. (...)

(LDL)

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