Apartheid

Etat "pour les Juifs" ? Etat juif ? Etat pour les Juifs seulement ?

Frédéric Koller - "Le Temps" (suisse) via Courrier International (21 dec. 2011)

Câest le débat qui échauffe les esprits en Israël : doit-on parler dâun Etat juif plutôt que de lâEtat dâIsraël ? Un Etat peut-il être juif et démocratique ?

Le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés de lâextrême droite, emmenée par le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, tentent dâimposer ce nouveau vocabulaire à leurs partenaires internationaux. Le parlement israélien (Knesset) a pour sa part été saisi dâune proposition de loi qui définirait de façon plus stricte la notion dâEtat juif en lâinscrivant dans la Constitution : lâarabe ne serait plus langue officielle et la loi hébraïque servirait de source dâinspiration au législateur.

En acceptant un plan de partage de la Palestine en 1947, lâONU avait présidé à la création dâIsraël comme un Etat pour les juifs, où les droits de la minorité arabe seraient préservés. Parler dâun Etat juif est de nature à changer lâidentité dâIsraël. La judéité devenant consubstantielle à lâEtat, quelle place sera dès lors faite aux non-juifs ?

La polémique fait rage dans la presse israélienne. Certains commentateurs parlent de guerre culturelle, dâautres du risque de voir leur démocratie virer à la théocratie. La question rebondit au sein de la "diaspora juive". Même les plus ardents défenseurs dâIsraël aux Etats-Unis sont soudain pris dâun doute.

"Quand on vote des lois qui étouffent la liberté dâexpression, cherchent à diminuer lâindépendance du système judiciaire et, au nom de la défense dâun Etat juif, tentent de réduire les droits des Arabes et dâautres minorités, alors le caractère véritablement démocratique sâérode", écrit Abraham Foxman, le président de lâAnti-Defamation League [association américaine de défense des juifs].

Il nâest plus un débat sur lâavenir dâIsraël ou de la Palestine sans que la question soit posée. Le mois dernier, à lâUniversité de Tel-Aviv, lors dâun colloque organisé par lâInstitut des études sur la sécurité nationale (INSS), plusieurs représentants palestiniens dénonçaient cette manœuvre du gouvernement pour éviter de négocier une solution à deux Etats. "Maintenant que nous avons reconnu un Etat israélien, le pouvoir israélien veut que Mahmoud Abbas (président de lâAutorité palestinienne) reconnaisse un Etat juif. Cela veut dire quoi ? Câest quoi un Etat juif ? Câest quoi un juif ? Pourquoi pas un Etat sioniste ou un Etat ultraorthodoxe ? Ce nâest pas notre affaire", sâest emporté Sufian Abu Zaydeh, ancien ministre des Prisonniers de lâOrganisation de libération de la Palestine (OLP).

Le directeur de lâINSS, lâancien ambassadeur Oded Eran, a répondu : "Certes, vous reconnaissez Israël. Mais du fait des évolutions démographiques, cela pourrait tourner en quelque chose dâautre. Ce que le gouvernement nâa pas dit, et je le regrette, câest quâil faut parler dâun Etat juif qui garantisse les droits de la minorité des 20% dâArabes". Lâidée dâEtat juif répond à une angoisse existentielle. Beaucoup dâIsraéliens pensent que leur légitimité serait renforcée avec cette reconnaissance.

"Ce nâest pas quâune question de vocabulaire mais dâinquiétude profondément ancrée dans la psyché israélienne", a renchéri lâancien brigadier général Shlomo Brom, interrogé par Le Temps. "Les Israéliens ont peur de ne pas être véritablement acceptés au Proche-Orient. Les Palestiniens ont accepté le processus dâOslo pour des raisons pragmatiques. Un jour, ce pragmatisme pourrait devenir autre chose et tout sâeffondrera. Dans 50 ans, quand les Israéliens seront plus faibles et les Arabes plus forts, comment les choses vont-elles tourner sâil nây a pas une réelle acceptation de lâEtat dâIsraël ? Le prix dâun accord de paix sera très coûteux, nous devrons déplacer 100?000 colons de Cisjordanie. Cela va déchirer la société israélienne. Câest notre inquiétude".

Israël en danger de paix ? Beaucoup le pensent. Une fois la question palestinienne réglée, la société israélienne, tiraillée par de multiples fractures entre les diverses strates de lâimmigration, entre religieux et laïcs, pourrait bien imploser. Parler dâEtat juif est une façon de renforcer la cohésion intérieure. Mais à quel prix ? La journaliste Avirama Golan écrit dans un court essai* que "pour le groupe qui règne aujourdâhui sur Israël, de même quâil nâexiste pas de frontières définies entre Israël et ses voisins et quâil est possible de garder éternellement des territoires occupés depuis 1967, parce quâ'Israël tout entier appartient aux Juifs', de même il nây a plus dâIsraéliens. Les Israéliens ont disparu de la scène pour faire place aux 'Juifs', confrontés, quâils le veuillent ou non, aux 'Arabes'. Les 'Arabes' sont tous ceux qui sont Arabes et, en lâoccurrence, leur nationalité est secondaire: israélienne, jordanienne, libanaise, ou palestinienne".

* Espoir d'un printemps israélien, Ed Galaade, 2011
(LDL)

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