Réfugiés

Au Liban, le double exil des Palestiniens

Marina Da Silva - Le Monde Diplomatique - Janvier 2011

A la suite des affrontements provoqués en 2007 par des islamistes infiltrés, le camp palestinien de Nahr Al-Bared, au Liban, a été détruit. Depuis, les habitants tentent de revenir. Mais la reconstruction réveille bien des craintes : chez les Palestiniens, la peur d’un contrôle et d’une répression accrus, et pour les autorités, celle de l’installation définitive des réfugiés.

« La situation à Nahr Al-Bared est un désastre. » Combien de fois avons-nous entendu ce constat sans appel ? Il nous a fallu huit jours pour obtenir l’autorisation d’entrer — et encore : sous escorte militaire — dans ce camp palestinien, à seize kilomètres au nord de Tripoli, où le groupe Fatah Al-Islam et l’armée libanaise s’étaient opposés du 20 mai au 2 septembre 2007 (1). A l’issue des combats, le saccage s’est poursuivi. Le vieux camp a été détruit à 95 %, et les alentours dévastés.

Parqués dans une zone d’attente effroyable, close à tous les regards, les deux tiers de ses trente mille réfugiés y sont revenus.

Nahr Al-Bared était le second camp palestinien du Liban en nombre d’habitants. C’était aussi l’un des plus paisibles et des moins enclavés. Edifié en 1949 sur une surface d’à peine 0,2 kilomètre carré, d’abord avec des tentes, ensuite avec des constructions en dur enchevêtrées, il est bordé au nord-ouest par la mer, « celle des pauvres », comme l’appelaient ses habitants parce qu’elle ramenait avec elle toute la pollution de la ville industrielle. Sa population ne cessant d’augmenter, le camp a mordu sur deux communes voisines, Bhanine et Muhmarra, sur une surface trois à quatre fois plus vaste mais moins peuplée, communément appelée « le nouveau camp ».

« C’était un véritable pôle d’activité, le seul camp où l’on trouvait nombre de bijouteries, raconte Hodda, qui venait régulièrement y travailler avec l’association de femmes Najdeh. Les Libanais aussi venaient y faire leurs courses, acheter parfois des marchandises de contrebande en provenance de Syrie. » C’est désormais du passé. Les habitants se sentent trahis : « Ils ont évacué le camp à la demande de l’armée et des organisations palestiniennes, mais, pour eux, la reddition de quelque quatre cents djihadistes ne peut justifier la destruction à une telle échelle. »

La première vague de réfugiés à revenir, en octobre 2007, a subi un choc terrible : « Le camp a été rasé au bulldozer. Nos maisons ont été saccagées, pillées, nos lieux de culte profanés. Nous avions tout laissé. Je n’ai même plus une seule photo. On a tout perdu ! Même notre mémoire », se lamente Abou Ghassan, rencontré au camp de Chatila, à Beyrouth, où se sont installées deux cents familles. Mais une grande partie des habitants, près de huit mille personnes, s’est retrouvée à Badaoui, un autre camp palestinien qui jouxte Tripoli et qui a vu sa population doubler en 2007.

Il a fallu plus d’une année pour résoudre, grâce à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (UNRWA) et à l’ensemble des organisations palestiniennes du camp, les problèmes posés par l’accueil de ces réfugiés. Deux écoles supplémentaires en préfabriqué ont été ouvertes. Quelques familles dorment encore dans des garages transformés en habitations, mais le plus grand dénuement se trouve du côté du « nouveau camp  ».

« On ne peut rentrer ni sortir sans montrer un permis attribué pour une journée, trois semaines ou de manière permanente, et qui peut être retiré à tout moment. Il arrive aussi qu’on passe la journée en détention sans motif », témoigne Khaled. Tout le secteur est devenu zone militaire, interdite aux étrangers. Seuls les Palestiniens qui y habitaient ou travaillaient et le personnel de l’UNRWA ou d’organisations non gouvernementales (ONG) peuvent y pénétrer.

Dans le vieux camp, les travaux viennent à peine de commencer. « Il a fallu plus d’un an et demi pour déminer le terrain, alors qu’après la guerre israélienne de 2006, les gens sont immédiatement rentrés chez eux, malgré les milliers de bombes à fragmentation déversées sur le Sud », précise Khaled. Dans le nouveau camp, les familles vivent au milieu des ruines et des gravats. Elles reconstruisent leurs maisons éventrées à mains nues. Des couloirs de préfabriqués délabrés servent d’abris provisoires. Quelques petits commerces ont rouvert, mais rares sont les clients à franchir les barrages de l’armée. L’accès à la propriété refusé par la loi.

« Il y aura, pour les Palestiniens, un avant et un après-Nahr Al-Bared », dit M. Ali Hassan. Ils avaient longtemps pensé que leur avenir se jouerait autour de Aïn El-Heloueh, le grand camp de Saïda qui a toujours focalisé l’attention. La présence des groupes djihadistes y est ancienne (2), les incidents fréquents. Mais les organisations palestiniennes y demeurent assez fortes pour maintenir la sécurité. Et surtout, « les extrémistes sont pour la plupart eux-mêmes issus du camp. Ils y ont leurs familles et ne sont pas prêts à l’embrasement. A Nahr Al-Bared, ils s’y sont introduits à partir de 2006 et, pour la plupart, ils n’étaient pas palestiniens, mais libanais, saoudiens, yéménites, irakiens, etc. D’où venaient-ils ? Quels intérêts servaient-ils ? » Des interrogations majeures (3), mais qui finissent par occulter la question essentielle : celle des droits des réfugiés palestiniens au Liban.

« Le refus de leur installation définitive (tawtin) est affirmé aussi bien dans la Constitution que rappelé dans les accords de Taëf (4). Mais ce refus sert de couverture à des traitements discriminatoires », résume ainsi Sari Hanafi, professeur de sociologie à l’université américaine de Beyrouth (5). A ses yeux, la récente modification de la loi sur le travail constitue une amélioration, car elle permet aux Palestiniens d’exercer un certain nombre d’activités jusqu’ici interdites — les professions libérales leur restant cependant fermées. Mais la loi leur interdisant l’accès à la propriété, promulguée en 2001, est, rappelle-t-il, toujours en vigueur et a constitué l’un des principaux obstacles à la reconstruction de Nahr Al-Bared, pour laquelle l’Etat a dû racheter le terrain.

Membre de la commission de reconstruction de Nahr Al-Bared, Sari Hanafi note : « Plusieurs camps palestiniens ont été détruits au Liban, mais c’est la première fois que l’un d’entre eux est reconstruit. C’est un projet pilote, tout à fait inhabituel, mené en coordination avec les réfugiés, les organisations palestiniennes, le Comité de dialogue libano-palestinien (6), les autorités libanaises et l’UNRWA. »

Pour cette dernière, il s’agit du plus important chantier de son histoire, où elle joue sa crédibilité. M. Salvatore Lombardo en est le responsable depuis deux ans et il s’y consacre corps et âme. « Nous ne pouvons pas échouer sans provoquer de grandes désillusions et des bouleversements sociaux qui pourraient avoir des conséquences sur la stabilité du Liban nord. J’espère que les Libanais ne vont pas faire preuve de cécité politique. »

Un an et demi a été nécessaire pour élaborer les plans : « Il fallait d’abord reconstituer chaque lieu, chaque rue, s’entendre sur leur localisation, leur surface, puis leur transformation, obtenir l’accord des familles. Vous imaginez les ressources qu’il faut déployer ! » Les architectes ont tenu compte du tissu sociologique de Nahr Al-Bared, organisé, comme dans la plupart des camps, à partir des relations de voisinage établies dans les lieux d’origine en Palestine avant 1948. Des groupes de réflexion ont été mis en place avec les habitants, dont une grande partie proviennent des villages de Safouri et Safsaf, en Galilée.

La situation s’est compliquée lorsqu’il a fallu soumettre le plan directeur au gouvernement, qui y a apporté un certain nombre de restrictions : pas plus de quatre étages pour les immeubles (la norme habituelle pour les camps), avec des possibilités de balcon ou de terrasse seulement pour les troisième et quatrième étages, de façon à en interdire l’accès à partir de la rue en cas de troubles. Aucune construction en sous-sol. Des routes plus larges : au moins quatre mètres et demi, une dimension qui permet le passage d’un char. Au final, une perte évaluée à au moins 15 % de la surface d’occupation pour chaque famille.

Enfin approuvé, le plan directeur doit encore être exécuté. Il a été découpé en huit zones de reconstruction (nommées packages), chacune devant à son tour être validée par le ministère de l’urbanisme.

D’autres obstacles ont surgi, comme la découverte, début 2009, des vestiges archéologiques d’Orthosia (7), qui ont bloqué les travaux durant de longs mois et contraint l’UNRWA à indemniser le département des antiquités. Le général Michel Aoun, dirigeant chrétien du Courant patriotique libre (CPL), en a profité pour demander un moratoire, entretenant ainsi le blocage. La crainte de l’installation des Palestiniens (8), qui viendrait altérer l’équilibre confessionnel du Liban et serait perçue comme un renoncement au droit au retour des réfugiés, est partagée par l’ensemble des partis politiques libanais.

La somme nécessaire à la reconstruction du vieux camp a été évaluée à 328 millions de dollars. Un tiers seulement, soit 119 millions de dollars, a été versé, et il manque encore 46 millions pour finaliser les packages 3 et 4, soit seulement la moitié du vieux camp. L’agence ne manque pas de communiquer sur l’avancée des travaux afin de convaincre les donateurs (jusqu’à présent essentiellement la Commission européenne, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite), qui s’étaient pourtant engagés dès la fin des affrontements et lors de la conférence de Vienne de juin 2008 (9).

Quant au nouveau camp, sa réhabilitation est laissée à la charge de ses habitants, l’agence n’étant pas mandatée pour le reconstruire. Elle a tout juste un budget d’aide d’urgence pour le faire fonctionner.

« Il reste environ trois cents unités en préfabriqué. L’UNRWA a offert à la population de les fermer, notamment cet été où il a fait 45°C, mais les gens refusent de s’éloigner, car ils sont trop inquiets et veulent marquer par leur présence leur détermination à rentrer chez eux. » Les familles hébergées hors du camp reçoivent une aide au logement. D’abord de 200 dollars, elle a été ramenée à 150 dollars à l’automne 2009. Tandis que le taux moyen des loyers dans la région est passé de 75 à 250 dollars. Check-points et barbelés.

Pour les organisations palestiniennes, la reconstruction du camp fait consensus. « Nous avons perdu la bataille de Nahr Al-Bared, reconnaît M. Jemal Chehabi, responsable politique du Hamas au Liban nord. Nous n’avons pas pu empêcher sa destruction et sommes maintenant responsables de sa reconstruction. » Quant au représentant du Fatah à Badaoui, M. Abou Jihad Fayad, il considère que « Nahr Al-Bared était un accident dont ont été victimes aussi bien les Palestiniens que l’armée », mais rappelle : « Les gens attendent avant tout de rentrer en Palestine. »

C’est le premier dossier sur lequel le Fatah et Hamas coopèrent, un pas important que souligne M. Abdallah Abdallah, nouvel ambassadeur de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Beyrouth : « Nous travaillons à la création d’une délégation unifiée. Nous ne voulons pas que ce dossier soit traité sous un angle uniquement sécuritaire, mais que l’on prenne en compte nos droits politiques et que l’on améliore la situation humanitaire. Nous voulons déconstruire les clichés qui collent à l’image des camps. Nous y avons besoin de sécurité, les autorités libanaises aussi. Nous devons travailler ensemble. Les traitements discriminatoires peuvent conduire à l’explosion (10). Pour nous, l’important est de garder le contact avec la population et la confiance en notre propre force. »

Responsable du dossier pour l’OLP et directeur du Haut Comité pour Nahr Al-Bared, M. Marwan Abdel-Al, connaît bien le camp, où il a passé les trois mois du siège. Selon lui, les différents obstacles à la reconstruction ont été franchis, mais demeure le problème de la liberté d’accès : « Les check-points arbitraires, les barbelés, le contrôle des déplacements à l’intérieur et à l’extérieur du camp avec des permis imposés à tous les résidents ne peuvent être maintenus ». « En février 2009, ajoute-t-il, le ministère de la défense avait tenté d’installer une base navale au bord du vieux camp. Il y a finalement renoncé, mais nous sommes inquiets d’un projet de poste de police à l’intérieur du camp. »

Cinq millions de dollars seraient en effet réservés à la sécurité dans le camp, jusqu’alors prise en charge par les organisations palestiniennes, selon une disposition du document de Vienne.

Ce dispositif effraie la population, qui y voit une menace pour tout le Liban. « Ce sera, se désole Oum Tarek, comme un test pour étendre le contrôle de l’armée aux autres camps de réfugiés. »

(1) Les affrontements se sont soldés par la mort de quarante-sept civils et de cent soixante-trois militaires, celle de deux cent vingt membres du groupe et l’arrestation d’une centaine d’autres, toujours en attente de jugement, tandis que quelques-uns parvenaient à s’enfuir.
(2) Cf. Bernard Rougier, Le Jihad au quotidien, Presses universitaires de France (PUF), Paris, 2004.
(3) Lire Fidaa Itani, « Enquête sur l’implantation d’Al-Qaida au Liban », et Vicken Cheterian, « Désarroi des militants au Liban », Le Monde diplomatique, février et décembre 2008.
(4) Accords signés le 22 octobre 1989, qui mirent fin à la guerre civile.
(5) State of Exception and Resistance in the Arab World, Centre for Arab Unity Studies, Beyrouth, 2010.
(6) Etabli en 2005 pour tenter de recréer des ponts entre les deux parties.
(7) Antique cité de la Phénicie hellénistique et romaine que l’on situe sur la rive gauche du fleuve Nahr Al-Bared.
(8) Le refus de leur implantation a été rappelé par le président Michel Sleimane lors de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) du 26 septembre 2010.
(9) Initiative des gouvernements libanais et autrichien, de la Ligue arabe et de l’Union européenne (UE) avec la participation de plusieurs pays du monde arabe, de l’Europe, des Etats-Unis, de la Chine, du Japon et des représentants des institutions financières impliquées dans la coopération et le soutien aux réfugiés palestiniens. Le document de Vienne prévoit aussi de renforcer la sécurité à l’intérieur du camp.
(10) Sur la situation dans l’ensemble des camps du Liban, cf. aussi le rapport de l’International Crisis Group (ICG), « Nurturing instability : Lebanon’s Palestinian refugee camps », février 2009.

(LDL)

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