Négationnisme

Des effets pervers de la prétention du législateur à écrire l'histoire

Dominique Vidal - http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article100

Lâhistoire, sa négation et la loi : si jâai choisi ce thème, câest devant le spectacle lamentable donné le 12 octobre 2006 par notre Assemblée nationale * lorsque, aux trois quarts vide, elle vota un projet de loi punissant dâun an de prison et de 45 000 euros dâamende quiconque nierait le génocide arménien. Les instigateurs avaient de toute évidence plus en vue les suffrages des Arméniens de France ou ceux des opposants à lâentrée de la Turquie dans lâUnion européenne que la mémoire des martyrs de 1915-1917.

Or, sur ce genre dâerrance, Pierre Vidal-Naquet nous a légué quelques idées simples et fortes, que je voudrais évoquer ici brièvement.

Il me faut dâabord souligner que, dans notre époque de grande confusion intellectuelle â je dirais presque mentale â, sâil est une qualité rare et néanmoins plus nécessaire que jamais, câest la cohérence. Par là, je nâentends évidemment pas le dogmatisme, grâce auquel certains traversent les décennies sans rien voir de ce qui change, se contentant dâappliquer une grille de lecture obsolète, et qui lâétait dâailleurs souvent dès sa création.

Non : je pense, au contraire, à cette capacité de comprendre et, si possible, de transformer la réalité mouvante sans que les préjugés la rendent inintelligible, mais sans non plus perdre de vue quelques points de repères philosophiques, moraux et méthodologiques, sans lesquels elle serait également incompréhensible.

Pierre Vidal-Naquet a consacré une partie de sa vie et de son œuvre à combattre pied à pied ceux quâil appelait les « assassins de la mémoire » â (...). Ce combat, faut-il le préciser, il le mena comme historien, comme citoyen et comme Juif, qui plus est fils dâun père et dâune mère disparus dans le camp dâextermination dâAuschwitz. Cela seul suffit dâailleurs à justifier la place de cette réflexion dans notre séquence.

Or voilà que, le 13 juillet 1990, sâajoute à la loi de 1881 sur la liberté de la presse un article 24 bis, dite loi Gayssot, qui punit « ceux qui auront contesté [â] lâexistence dâun ou plusieurs crimes contre lâhumanité ». La plupart des observateurs y voient alors une victoire du combat contre le négationnisme. Pas Pierre Vidal-Naquet : « Jâai toujours été absolument contre cette loi, avec dâailleurs la grande majorité des historiens, expliquera-t-il. Elle risque de nous ramener aux vérités dâÉtat et de transformer des zéros intellectuels en martyrs. Lâexpérience soviétique a montré où menaient les vérités dâÉtat. La loi de 1972 contre le racisme suffit amplement [1]. » Au nom de la liberté de la recherche, la Ligue des droits de lâhomme, avec sa présidente Madeleine Rebérioux, va dans le même sens. Une personnalité comme Simone Veil avait dâailleurs déclaré : « Il nâexiste pas de loi pour interdire dâaffirmer que Jeanne dâArc nâa pas existé, ou que Verdun nâa pas eu lieu. Si lâon fait une loi, câest que le débat est ouvert. Ce nâest pas le cas, même si quelques olibrius prétendent le contraire[2]. »

De fait, non seulement la loi Gayssot nâa pas mis fin à la propagande des négateurs du génocide nazi, qui a notamment envahi le cyberespace, mais elle a dissimulé aux défenseurs de la mémoire la nécessité dâune bataille dâidées implacable. Pis : elle a permis aux nostalgiques de lâantisémitisme nazi de se draper dans les plis du drapeau de la liberté â eux qui ne haïssent rien tant que la libertéâ

Quinze ans plus tard, sa position claire, bien que minoritaire, a permis à Pierre Vidal-Naquet de mieux contribuer à la défaite de la loi du 23 février 2005, qui prétendait imposer aux manuels scolaires la défense des « aspects positifs de la présence française outre-mer et notamment en Afrique du Nord ». Il lâa fait sans sâempêtrer dans les contradictions de ceux qui dénonçaient la loi de 2005 tout en défendant celle de 1990.

Ici se manifeste cette cohérence dont je parlais. Elle a trouvé son expression la plus nette, à mes yeux, dans lâappel « Liberté pour lâhistoire », que Pierre Vidal-Naquet signa avec plusieurs de ses confrères. Ce texte mérite dâêtre relu :

« Lâhistoire nâest pas une religion. Lâhistorien nâaccepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.

« Lâhistoire nâest pas la morale. Lâhistorien nâa pas pour rôle dâexalter ou de condamner, il explique.

« Lâhistoire nâest pas lâesclave de lâactualité. Lâhistorien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et nâintroduit pas dans les événements dâautrefois la sensibilité dâaujourdâhui.

« Lâhistoire nâest pas la mémoire. Lâhistorien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits.

« Lâhistoire tient compte de la mémoire, elle ne sây réduit pas.

« Lâhistoire nâest pas un objet juridique. Dans un État libre, il nâappartient ni au Parlement ni à lâautorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de lâÉtat, même animée des meilleures intentions, nâest pas la politique de lâhistoire [3]. :»

Ainsi Pierre Vidal-Naquet et ses confrères rejetaient-ils, dâun même mouvement, la loi Gayssot sur le négationnisme, la loi reconnaissant le génocide arménien, la loi faisant de la traite et de lâesclavage un crime contre lâhumanité et la loi sur le bilan positif de la colonisation qui, concluaient-ils, « ont restreint la liberté de lâhistorien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce quâil doit chercher et ce quâil doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons lâabrogation de ces dispositions législatives indignes dâun régime démocratique ».

En menant ce combat, Pierre Vidal-Naquet ne défendait pas que le principe de la liberté de la recherche. Il exprimait aussi et surtout sa confiance dans la capacité des historiens et, plus généralement, des intellectuels, à travailler pour la vérité et, ce faisant, à convaincre leurs contemporains.

Permettez-moi de conclure sur un souvenir personnel. Il y a cinq ans, je préparais une synthèse des travaux des jeunes historiens dâoutre-Rhin sur le génocide nazi. Pierre accepta dâen relire, crayon en main, le manuscrit. Certains chapitres pouvaient choquer, tant ils contredisaient lâhistoriographie traditionnelle. « Ne vous censurez pas, me dit-il fermement. Lâessentiel, câest de faire connaître aux lecteurs français lâapport de ces historiens, y compris ce qui, même troublant, permet dâapprofondir la compréhension du génocide. Cela seul compte. Et tant pis pour ceux que cela choquera. »

Notes
[1] Interview au Monde, 4 mai 1996.
[2] L’Express, 25 septembre 1987.
[3] Libération, 13 déc
* française
(LDL)

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