Génocide

Les nazis sont-ils, dans l'histoire de l'Occident, des inventeurs ou des héritiers ?

Sophie Bessis - L'Occident et les autres - Ed. La Découverte

Si l'échec, au moins partiel, du communisme à faire entrer les périphéries coloniales du monde occidental dans le domaine des relations égalitaires confirme l'enracinement de la culture de la suprématie, le nazisme pose, lui, des questions d'un autre ordre. En quoi le génocide perpétré sous sa bannière peut-il être qualifié d'unique et pourquoi les Occidentaux lui donnent-t-il ce caractère ?

Pourquoi, au sortir de la guerre, ont-ils montré une telle stupéfaction lors de la « découverte » des crimes nazis ? Le nazisme fait-il, dans l'histoire de l'Occident, figure d'inventeur ou d'héritier ? Doit-on le considérer comme un accident ou comme un aboutissement inscrit dans les possibles d'une histoire commencée des siècles auparavant, au temps de la limpieza de sangre espagnole, comme son apothéose monstrueuse mais logique ?

Allons un peu plus loin : l'entreprise d'extermination des juifs, des tziganes et des « dégénérés » de tous ordres qui devaient disparaître de l'Europe du IIIème Reich est-elle l'unique en ce qu'elle traduit une volonté programmée d'extermination, ou son unicité vient-elle seulement des formes qu'elle a pris ?

On a suffisamment souligné le caractère inédit de l'industrialisation du génocide par la mise en place d'une bureaucratie du crime chargée de gérer toute la chaîne menant au camp de la mort, on a assez insisté sur l'extraordinaire sadisme des bourreaux hitlériens, pour que je ne m'étende pas ici sur ce qui fait l'originalité de la machine à tuer nazie.

Mais l'acte génocidaire lui-même peut-il être qualifié de nouveauté dans l'histoire de l'Occident ? On a vu que, des plaines du Middle-West américain au Sud-Ouest africain, des fils de l'Europe ont usé sans aucun état d'âme de l'arme de l'extermination afin de faire place nette pour leur installation. On sait que de tels actes ont été légitimés ad nauseam par une longue théorie de penseurs honorables qui abusèrent des arguments de la supériorité de la race des conquérants et de la nécessité d'ouvrir de nouveaux espaces à leur vocation à l'expansion.

En s'engageant sur une voie si abondamment défrichée avant eux, les théoriciens du nazisme n'ont guère eu le sentiment d'innover. Ils ont, certes, puisé leur inspiration chez les tenants les plus radicaux de l'eugénisme, mais on a vu que ces derniers n'avaient pas le monopole du discours sur la race. Les dirigeants des démocraties s'en sont aussi largement servis.

En 1924, les États-Unis ont promulgué un décret sur l'immigration destinaient à restreindre l'entrée des personnes « racialement inférieures ». En Grande-Bretagne et en France, l'exaltation des vertus de la race blanche, dans ses habits gaulois ou anglo-saxons, a continué pendant tout l'avant-guerre à servir de justification à la domination impériale.

Ni l'obsession de la pureté, ni la conviction de faire partie d'une humanité supérieure, ni la volonté de se tailler un espace « vital » ne peuvent donc être portée au crédit des inventions hitlériennes. Et ni l'intention génocidaire, ni les arguments employés pour la justifier ne font le caractère unique de la barbarie nazie. Qu'on ne se méprenne pas : mon propos n'est pas de « banaliser le mal », il est de rappeler que le mal était depuis longtemps banalisé.

Hors les modalités pratiques de l'extermination, l'unicité du nazisme semble donc être due a deux faits : le passage à l'acte génocidaire en Europe même, et le caractère « inutile » de cet acte. En s'érigeant en sanctuaire de la civilisation, l'Occident s'est en effet convaincu que la barbarie lui est par essence étrangère, même s'il est fondé, par nécessité, à recourir à des méthodes qui lui ressemblent furieusement à l'encontre des « barbares » eux-mêmes.

Rappelons la ligne de défense du gouvernement français devant les critiques provoquées en 1845 par les enfumades algériennes : « en Europe, pareil fait serait affreux, détestable. En Afrique, c'est la guerre elle-même. Comment voulez-vous qu'on la fasse ? ». Les génocides commis en Amérique ou en Afrique ont, par ailleurs, tous étés « utilitaires » : il fallait libérer des espaces, ou briser définitivement la résistance des peuples conquis. On n'exterminait pas de gaieté de coeur, on y était contraint par le manque de place ou les réticences des autochtones à se soumettre à la férule du conquérant.

Les nazis auraient, en quelque sorte, porté à un degré déraisonnable leur obsession de la pureté, fondée sur la conscience de la supériorité de leur race, en procédant à une extermination dépourvue de toute utilité, à un génocide gratuit. Faut-il en conclure de avec [Aimé] Césaire que le nazisme n'a péché, aux yeux des Occidentaux, que parce qu'il a commis le crime de génocide au coeur même de l'Europe, et que c'est de cette transgression-là seulement qu'on a rendu l'Allemagne hitlérienne coupable ?

S'il paraît difficile de réduire à cette seule raison - encore qu'elle ait pesé très lourd - le caractère intolérable du nazisme pour la conscience occidentale, l'affirmation de Césaire doit mener à se pencher sur la façon dont les Européens ont tenté d'expliquer cette part maudite de leur histoire. Pendant les premières décennies de l'après-guerre, ils ont occulté le fait que la sinistre épopée hitlérienne pouvait en être la fille. Les héritiers de l'école de Francfort, Adorno et Horkheimer, sont alors les seuls à pousser les interrogations en questionnant la pensée des Lumières, remontant au-delà d'elle jusqu'à l'humanisme de la Renaissance pour y repérer, à l'inverse de ce qui s'y proclame, les signes d'un totalitarisme de l'intolérance. Ils restent longtemps les seuls à voir dans l'hitlérisme le résultat d'une filiation, et non d'une rupture.

De façon plus générale, les Européens ont mis du temps, et tous ne s'y résignent pas, à reconnaître que le génocide des juifs fut un passage à l'acte préparé par des lustres de haine religieuse et raciale, un long siècle de théorisation d'un antisémitisme laïque auquel toutes les familles idéologiques ont apporté leur pierre, et des décennies d'appels hystériques au meurtre des « ennemis du genre humain ».

Ils ont progressivement admis que ces siècles d'accommodements avec la haine ont permis à la majorité de la population européenne de ne pas voir l'horreur se perpétrer sous ses yeux, de ne pas vouloir savoir ce qui se faisait, et aux dirigeants des grandes démocraties en guerre contre l'Allemagne de ne rien faire pour empêcher une extermination dont ils eurent très tôt les moyens de mesurer l'ampleur.

Mais, si les Européens semblent désormais majoritairement prêts à assumer cette responsabilité, une grande partie d'entre eux n'admet pas encore que la multiplication - massivement acceptée - des massacres de masse et le recours au génocide dans des régions du monde soumises à leur domination aient pu jouer un rôle dans la diffusion des théories nazies et faciliter l'acceptation du crime en Europe même.

Ils mettent au compte d'une indifférence devant l'horreur la difficulté qu'éprouvent certains peuples ayant connu le pire de la cruauté coloniale à comprendre en quoi le nazisme est unique. Pire, hormis d'infimes minorités, ils ont expulsé ces massacres de leur mémoire, comme s'ils reprenaient à leur compte l'injonction de Renan : « L'oubli et je dirais même l'erreur historique sont un facteur essentiel de la création d'une nation ».

C'est ainsi qu'un historien français, en commentant un ouvrage d'histoire [1], pouvait - il n'y a pas longtemps - qualifier le XIXe siècle (1814 - 1914) de « relativement peu violent, si on songe aux carnages qui l'ont précédé et qui l'ont suivi », mettant ainsi d'une seule phrase sous le boisseau les sanglantes aventures qui ont accompagné l'expansion européenne.

Le traumatisme qu'a représenté pour les Occidentaux l'immense charnier légué par les nazis les a donc conduits à admettre une responsabilité collective dans le génocide des juifs européens, sans pour autant porter plus loin leur regard sur les retombées mortelles du discours sur la race. Cette prise de conscience incomplète a eu deux effets contradictoires : elle a démonétisé l'ensemble de l'argumentaire de l'eugénique raciale et rangé cette version du racisme au rang des opinions publiquement inavouables, mais sans modifier radicalement la nature du regard que l'Occident portait jusque-là sur l'autre non européen.

[1] Alain Corbin, "L'âge d'or de l'agressivité", Le Monde des Livres, 13 novembre 1998.
(LDL)

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