Serfaty (Abraham)

La fin des Juifs arabes

Mohammed Krichane - Al-Quds Al-Arabi (via Courrier International)

Avec Abraham Serfaty, grande figure de la gauche marocaine, disparaît l'un des derniers militants juifs du monde arabe, l'une de ces grandes figures qui ont préféré lutter dans leurs pays d’origine plutôt que d’émigrer en Israël.

Avec le décès [le 18 novembre 2010] du militant de la gauche marocaine Abraham Serfaty, 84 ans, on a probablement perdu le dernier représentant de ces voix juives ayant défendu des décennies durant la cause palestinienne avec autant d'acharnement que la justice sociale, les droits politiques et les libertés publiques. Bien qu'il ait passé dix-sept années en prison, avec tout ce que cela signifie en termes de supplices et de torture, ainsi que huit années en exil à Paris (pour avoir dirigé l'organisation de gauche En Avant), il restait ferme sur son refus d'émigrer en Israël.

Il en allait de même pour Georges Adda, mort il y a deux ans à l'âge de 92 ans [et père de feu Serge Adda, ancien directeur de TV5]. Il était une des figures de la gauche tunisienne, se définissait lui-même comme un "Juif tunisien antisioniste" et avait été dirigeant du Parti communiste tunisien pendant la colonisation française, qu'il a combattue vigoureusement, ce qui lui a valu l'emprisonnement dans des camps français entre 1935 et 1954.

Comme Serfaty, il considérait que l'engagement syndical et politique faisait partie de la même lutte que la libération du peuple palestinien.

Ces voix se sont quasiment éteintes. D'une part, la présence de Juifs arabes a presque disparu de la plupart des pays arabes; de l'autre, il n'y a de toute façon plus de militantisme politique qui pourrait permettre l'émergence de grandes figures, quelle que soit leur religion.

Par ailleurs, les pays arabes qui ont une "communauté" juive – que ce soit à l'étranger ou à l'intérieur – leur demandent de jouer un tout autre rôle, à savoir de faire le lien avec Israël. Ainsi, au lieu d'un Serfaty ou d'un Adda, on a affaire désormais à un autre modèle, celui de conseillers du pouvoir, d'employés en relations publiques et de chargés de contacts avec Israël.

Par ailleurs, même parmi les Juifs arabes ayant émigré en Israël, certains se sont opposés à de nombreux aspects de la politique israélienne. Latif Dori par exemple, un Juif irakien, lui aussi de gauche, qui a révélé le massacre de Kafr Al-Qassem [1] en 1956, qui a été l'un des premiers à entrer en contact avec l'Organisation pour la libération de la Palestine (OLP) pour rencontrer ses dirigeants à Tunis et qui a pris parti pour les Irakiens pendant les années d'embargo, collectant dons et médicaments afin d'essayer de les faire parvenir à l'ambassade irakienne au Caire.

Il existe certainement d'autres Juifs d'origine arabe vivant en Europe et ailleurs qui ont su rester fidèles à leurs racines et aux valeurs de justice, valeurs supérieures à toutes les considérations dans le domaine de l'appartenance religieuse et qui ne voient pas d'inconvénient à violer le droit d'autrui. Parmi eux, citons par exemple le journaliste et diplomate français d'origine égyptienne Eric Rouleau.

Le drame est qu'ils nous quittent sans laisser derrière eux une nouvelle génération de Juifs arabes qui pourraient continuer à faire entendre leur voix, une voix écrasée par tant d'extrémisme, mais qui n'en est pas moins indispensable.

[1] village arabe en Israël; le massacre perpétré par la police des frontières israélienne fit 49 morts parmi les civils arabes israéliens.

(LDL)

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