Camp de la paix

Le nouveau philosémitisme européen et le « camp de la paix » israélien

Yitzhak Laor - Le nouveau philosémitisme européen et le “camp de la paix” israélien" (Editions La Fabrique)

La relation est étroite entre ceux qui s’autoproclament « camp de la paix » en Israël et leurs homologues de la gauche européenne. Le livre de Yitzhak Laor "Le nouveau philosémitisme européen et le “camp de la paix” israélien" (Editions La Fabrique), éclaire sans indulgence cette relation, particulièrement marquée dans le domaine littéraire. Il analyse la réception en Europe des ouvrages d’Amos Oz, A.B. Yehoshua ou David Grossman, il explore la manière dont ces auteurs sont chez nous travestis en hommes de paix, et les raisons de l’enthousiasme de la critique.

Il montre que les intellectuels israéliens – ashkénazes pour la plupart, laïques et travaillistes – sont perçus par leurs pendants européens comme faisant partie « des nôtres », à condition qu’ils restent là-bas, en Orient. Et que, symétriquement, ces mêmes intellectuels ont pour principal souci d’appartenir – ou de paraître appartenir, par tous les moyens – à l’intelligentsia européenne. Et de fait, ce que tous ont en commun, c’est la peur et la haine de l’Orient. Voici un extrait dde l'introduction de l'ouvrage.

Malgré ses récriminations sur l’hostilité des médias, Israël a la cote en Europe. Non seulement les Israéliens sont très présents dans l’imaginaire occidental, mais les Occidentaux ont pris l’habitude de nous considérer comme une partie d’eux-mêmes, du moins tant que nous sommes ici, au Moyen-Orient, une sorte de dernière version de pieds- noirs.

Cette identification avec « nous » fonctionne mieux encore avec la culture de l’holocauste, en offrant au nouvel Européen, dans le contexte de la « fin de l’Histoire », une meilleure version de sa propre identité face au passé colonial et au présent « postcolonial ». Inquiet devant la masse des immigrés musulmans légaux et illégaux, cet Européen a adopté le nouveau Juif comme un Autre rassurant, moderne, ami du progrès, sans barbe, sans papillotes, avec une femme qui ne porte pas de vêtements traditionnels et ne dissimule pas ses cheveux –heureusement, ces nouveaux Juifs n’ont rien en commun avec leurs grands-parents.

Bref, cet Autre sympathique est assez similaire au Moi européen, toujours hostile à ceux qui ne lui ressemblent pas, qui ne s’habillent pas comme lui ou qui ne se conforment pas à ses valeurs. C’est ce que je montrerai avec une analyse politique de la culture de l’holocauste en Europe (chapitre i), puis une étude de la méthode d’Israël pour gagner les cœurs et les esprits dans l’opinion publique européenne, grâce à une utilisation particulière de vieux modes de pensée colonialistes.

Israël est comme ces périphéries de l’Europe, qui, suivant l’idéologie nationale, confèrent à leurs sujets le rôle de « dernier avant-poste » contre « la barbarie non-européenne ». Dans l’imaginaire européen, le critère qui permet d’identifier les membres de la communauté occidentale est fondé depuis toujours sur le mur de séparation qui délimite la chrétienté occidentale blanche.

Aujourd’hui, le cas le plus connu (et le moins imaginaire d’ailleurs) est l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Même les arguments des « libéraux » pour accepter la Turquie s’appuient sur cette démarcation : « Il faut encourager l’Islam modéré », « là-bas, le hidjab est interdit par la loi », etc. Dans cette géographie rêvée, où se situe Israël, où se situent les Juifs, après l’extermination des Juifs d’Europe ? (Auparavant, comme chacun sait, les Juifs ne faisaient pas partie de l’Occident, n’avaient jamais été acceptés par l’Occident, en dépit de la nostalgie à la mode pour les Juifs morts.) Israël partie de l’Occident : c’est une position éminemment politique.

Mais c’est une illusion que de tracer un trait là où finit Israël et où commence le monde arabe. (Je traiterai de ce fantasme, à propos de A.B. Yehoshua et de son désir de gommer sa « honte séfarade ».) En Israël, quelque 60% des Juifs ne sont pas des ashkénazes (Juifs d’origine européenne, occidentale). Faut-il en conclure que la majorité des Juifs en Israël ne sont pas des Occidentaux, que la frontière imaginaire doit être tracée entre les ashkénazes et les Juifs orientaux ? Ce serait une erreur, car il s’agirait alors d’une affaire de couleur, ou de lieu de naissance, d’accent, de cuisine, de traditions religieuses [1], selon un mode de pensée racial ou même raciste.

Ce que je pense, c’est que la ligne entre Occident et non- Occident, entre Ouest et Est ne passe pas entre les Juifs et les Palestiniens ni entre les Juifs ashkénazes et les orientaux, mais qu’elle traverse d’une façon très particulière le peuple juif – peuple ou nation. Nous autres, peuple ou groupe religieux, et même ceux d’entre nous qui venons d’Europe occidentale, n’avons jamais fait partie de l’Occident (chrétien), pas même après la nationalisation qu’a subie le peuple juif. Cette nationalisation n’a pas fait de nous des occidentaux [2].

Pour faire une analyse de cette ambiguïté des Juifs, il faudrait des historiens et des philosophes qui s’emploieraient à décrire en profondeur l’histoire de la vie des Juifs au cours des deux cents dernières années, depuis l’émancipation. Car même les critères utilisés par les Lumières occidentales pour faire la distinction entre le laïque le religieux, principe de base des sociétés modernes, sont des critères étrangers à l’histoire des Juifs et qui ne lui sont pas applicables. Sans parler des lois sur le mariage édictées par l’État, lois non démocratiques, qui nous sont imposées à tous, (les principales victimes étant les femmes) – en faisant cyniquement porter la responsabilité sur les partis religieux, alors qu’elles ne font que servir les intérêts racistes de l’État pour éviter les « mariages mixtes » entre Juifs et non-Juifs (c’est-à-dire Arabes) [3].

Plutôt qu’un exemple aussi évident, prenons celui des lois traditionnelles concernant la nourriture : en Israël, 60 % des Juifs observent les règles de la cacherout, non seulement en ne mangeant pas de porc mais en respectant tous les autres interdits. Ils le font par choix et non sous une quelconque coercition religieuse. Autre exemple éloquent : 99,9 % des gens font circoncire leurs fils et le font comme le prescrit la loi juive, huit jours après la naissance.

Pourtant, beaucoup d’entre nous se considèrent comme « laïques », ce qui ne tient pas si l’on se fie aux critères européens de la distinction entre laïques et religieux. Même la séparation qui semble aller de soi et que les Juifs ont acceptée comme mode de vie en se soumettant à l’impératif européen (chrétien) d’être « un Juif à la maison, un être humain à l’extérieur [4] », ne correspond pas à la diversité des histoires vécues par les Juifs.

Toutes les tentatives de réunir l’ensemble de ces expériences dans le cadre de l’histoire de l’Occident se sont soldées par des échecs.

[1] Les rites populaires et la vénération des « saints rabbins » chez les Juifs marocains est beaucoup plus proche des traditions musulmanes du Maghreb que de celles des Juifs ashkénazes.
[2] La dénonciation juive hystérique des « médias anti-israéliens », du « nouvel antisémitisme », reflète peut-être le sentiment d’insécurité de ceux qui se sentent toujours comme des outsiders. Mais là n’est pas la question.
[3] Les citoyens israéliens ne peuvent se marier que dans le cadre de leurs institutions religieuses. Le mariage civil n’existe pas en Israël.
[4] Célèbre slogan des Lumières juives qui entérine l’équivalence entre « être un être humain » et « avoir l’apparence et le comportement d’un chrétien ».

(LDL)

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