Négociations

Pourquoi Oslo a trahi Madrid

Moustapha Barghouti - "Rester sur la montagne" - Entretiens sur la Palestine avec Eric Hazan. Ed.La fabrique. 2005.

Le mouvement de résistance a atteint son sommet avec une immense manifestation à Jérusalem à Noël 1989. C’était un grand évènement qui, avec la pression américaine, a obligé Shamir, le Premier ministre à l’époque, à accepter les entretiens de Washington et de Madrid.

A l’époque les Israéliens refusaient de parler avec des membres de l’OLP, si bien qu’on avait choisi des personnalités qui n’en faisaient pas partie, comme Fayçal Husseini, Hanane Ashraoui ou le chef de la délégation qui était Haïdar Abdel-Shafi. Nous étions plein d’enthousiasme, sachant que 93 % du peuple palestinien approuvait notre démarche.

Tout au long des entretiens de Washington et de Madrid, Haïdar Abdel-Shafi et d’autres négociateurs importants allaient régulièrement à Tunis rendre compte et prendre les avis d’Arafat et de l’OLP. Sans cesse les négociateurs palestiniens insistaient sur le fait que c’était l’OLP qui représentait le peuple. A Madrid, nous voulions consolider l’unité palestinienne. (…)

L’équipe de Madrid suivait une ligne unique : ne rien signer tant que les Israéliens ne se seraient pas formellement engagés à geler les colonies dans les territoires occupés.

Mais à cette époque, les Israéliens jugeaient que la balance ne penchait pas assez de leur côté. C’est pour cela que plus tard, à Oslo, ils ont repoussé le calendrier. Ils ont utilisé le délais prévus par les accords d’Oslo pour modifier en leur faveur la situation sur le terrain, pour créer des faits accomplis. Ils ont changé de gouvernements, de ligne d’action, ils n’ont pas appliqué les accords d’Oslo et entre la signature des accords en 1993 et le début de la deuxième Intifada en 2000, ils ont construit 102 nouvelles colonies et doublé la taille et la population des colonies existantes.

A Madrid, nous avions prévu ce cas de figure, nous refusions de signer si le gel des colonies n’était pas clairement accepté, et c’est pour cette raison que les négociations n’avançaient pas. Et lorsqu’en avril 1993, une possibilité de manœuvre est apparue, la direction de l’OLP à Tunis, déjà engagée dans le processus d’Oslo, a bloqué les négociations de Madrid. Oslo a été décidé dans le dos de la délégation palestinienne de Madrid et, à travers elle, dans le dos du peuple palestinien.

Nous étions censés d’être partenaires dans la lutte et dans les négociations, et voilà que des entretiens secrets étaient menés sans même tenir au courant quelqu’un Haïdar Abdel-Shafi, le dirigeant le plus respecté de toute la Palestine, qui mettait toute son énergie dans l’unification de la lutte.

Les négociations d’Oslo ont été techniquement et politiquement désastreuses.

Les Israéliens arrivaient très bien préparés, connaissant parfaitement tout le dossier, alors que la délégation palestinienne n’avait même pas de cartes géographiques à elle. Ils ne se rendaient pas compte que dans une telle négociation, tous le papiers, tous les mots, tout est important. Pour les Israéliens, c’était une chance inespérée : au lieu d’avoir face à eux une délégation sérieuse et bien préparée (à Madrid, nous avions six cents experts à notre disposition), ils avaient une équipe d’amateurs…

Vers le mois de juin 1993, un des négociateurs, Singer, leur a posé la question : « Si vous avez l’autorité sur la Cisjordanie, voulez-vous avoir aussi l’autorité sur les colonies ? » Et ils ont répondu que non, parce qu’il faudrait que les colons soient d’accord. Ainsi ils acceptaient l’inacceptable : les colonies en Cisjordanie…

En août 1993, les accords d’Oslo étant déjà signés, la direction de l’OLP a invité Haïdar Abdel-Shai, Fayçal Husseini et Hanane Ashraoui à Tunis. Haïdar n’y est pas allé. Les autres pensaient exposer l’état de leurs négociations, mais du côté OLP, on leur a montré les papiers qui décrivaient les accords signés. C’est ainsi que les négociateurs de Madrid ont appris ce qui avait eu lieu derrière leur dos, c’est ainsi qu’ils ont vu l’absurdité de ce qui avait été signé.(…)

Mais même ces accords d’Oslo, qui étaient totalement en leur faveur, les Israéliens ne les ont pas appliqués. Je pense que cela s’explique par le grand tournant idéologique qui s’est alors produit en Israël. Après l’assassinat de Rabin (lui-même lié à ce tournant), un nouveau mouvement, mené par des personnages comme Nethanyahou – successeur de Rabin comme Premier ministre -, est devenu très puissant. Ces gens-là posaient plus ou moins ouvertement la question dans ces termes : « Si notre force militaire nous permet de mettre la main sur toute la terre de Palestine, pourquoi n’en prendre que la moitié ? » C’est pourquoi l’application des accords d’Oslo a été bloquée.

Avec le système des zones A,B et C, l’Autorité n’avait de véritable contrôle que sur 18 % de la Cisjordanie (42 % en additionnant les zones A et B). Si l’on observe le tracé du mur actuel, on s’aperçoit qu’il correspond exactement à ce qui a été réalisé avec Oslo. Ce qui n’a rien d’étonnant car c’est l’armée israélienne qui a dessiné la carte des accord d’Oslo et c’est la même armée qui a établi le tracé du mur. Dans les deux cas, il s’agit toujours d’annexer au moins 58 % de la Cisjordanie en gardant toutes les colonies.

(MDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site