Ghetto

Israël, le nouveau ghetto, gouverné par l'extrême-droite

Yossi Beilin - www.bitterlemons-international.org

Yossi Beilin, ancien ministre israélien "travailliste" de la Justice (1996-2001), livre sa vision de la situation d'Israël sur la scène politique mondiale au moment ou s'achève la première décennie du XXIème siècle : un nouveau ghetto. Le nom de Yossi Beilin est associé, pour les Israéliens, au "processus de paix", et notamment aux "accord d'Oslo", qui symbolisent au plus haut point la duplicité israélienne.

Evidemment, l'évocation qu'il fait de la "belle époque" des années 1990 et de la "relative prospérité" d'une minorité vivant dans "un niveau d'égalité largement plus élevé" (plus élevé que quoi ?) ne manque pas, selon l'interprétation qu'on voudra en donner, de cynisme ou d'aveuglement, comme d'autres points d'histoire d'ailleurs. Néanmoins, sa vision de la dégradation de la position d'Israël dans la "communauté internationale" est révélatrice.

« Le sionisme politique de Théodore Herzl n'aurait pas vu le jour sans l'antisémitisme en Europe, les pogroms en Russie, la peur née de l'émergence des Juifs du ghetto. Leur intégration dans les milieux politiques, économiques, sociaux ou universitaires a provoqué de violentes réactions contre eux. A l'époque, d'autres mouvements juifs souhaitaient déjà s'établir sur la Terre d'Israël pour construire une société fondée sur les coopératives agricoles et la justice sociale. Mais ce n'était pas le cas du mouvement sioniste de 1897.

Le vrai rêve de la plupart des dirigeants qui ont établi le sionisme à la fin du 19e siècle était de s'intégrer à l'Europe. Mais ils ont finalement conclu que cette option n'était pas adaptée, car ils ne voulaient pas revenir à une vie religieuse au sein du ghetto. Ils ont alors opté pour une solution de repli : le peuple juif irait vivre dans un Etat avec des Juifs qui, par définition, ne seraient pas antisémites.

Le terrible échec de cette vision sioniste aura été de ne pas s'être accomplie avant, mais après la Shoah. L'existence d'un foyer juif naissant sur la Terre d'Israël a certes sauvé des centaines de milliers de Juifs de la machine de destruction nazie, mais pas les millions pour qui les portes du monde entier étaient fermées. De mon point de vue, l'importance première d'Israël est d'être le seul endroit au monde ouvert sans conditions à tous les Juifs qui souhaitent s'y installer.

De la belle époque des années 1990...?

La vision d'Herzl décrivait un pays avec une minorité arabe autonome, vivant en bonne entente avec la majorité juive. Un pays en paix avec le monde et accepté par lui. Mais jusqu'au traité de paix de 1979 avec l'Egypte, Israël était un élément étranger dans la région, continuellement en guerre et boycotté par l'ensemble du monde arabe. L'exact opposé de la vision originelle.

L'Etat hébreu des années 1990 était le plus proche de la vision d'Herzl et de ses collègues. A l'époque, les Arabes d'Israël étaient relativement prospères, et bénéficiaient d'un niveau d'égalité largement plus élevé. Le boycott arabe était partiellement levé et 13 pays étaient engagés avec Israël dans des discussions sur le développement régional (négociations multilatérales sur l'eau, la coopération économique, les réfugiés, l'environnement ou le contrôle des armes). Le processus de paix encourageait de nombreux pays à établir des relations diplomatiques avec l'Etat hébreu, et les Israéliens étaient salués par le monde entier pour leur développement économique et scientifique, entre autres.

Le rêve sioniste originel, qui voulait qu'Israël soit un chef de file dans des domaines tels que les lois internationales, les droits de l'Homme, l'aide aux pays en développement, etc... était sur le point de se réaliser. Notre prestige aux Nations unies et au sein d'autres organisations internationales n'avait jamais été aussi grand.

Les dix dernières années ont dramatiquement bouleversé le statut global d'Israël. Sans chercher à se demander si telle est exclusivement la faute de l'Etat hébreu (je ne le pense pas), les faits parlent d'eux-mêmes : seconde Intifada, seconde guerre du Liban, "Opération plomb durci" à Gaza ou encore les événements autour de la flottille [1]. Tout ce contexte fait qu'Israël se retrouve dans une situation qui rappelle les années 1970, lorsque l'ONU avait adopté l'insensée décision (annulée seulement 17 ans plus tard) de définir le sionisme comme un mouvement raciste.

... à un retour vers les années 1970

L'Israël d'aujourd'hui a été totalement banni par le monde arabe, le boycott de ces pays est revenu à ce qu'il était par le passé et nos anciens alliés nous tournent le dos. Des institutions internationales ou des mouvements syndicaux adoptent des résolutions appelant au boycott de l'Etat hébreu. Les représentants du gouvernement ont du mal à finir leurs interventions, même dans les universités américaines.

L'actuel gouvernement israélien ne peut pas faire grand-chose chose pour changer l'attitude du monde envers Israël, combattre les velléités de boycott et neutraliser les tentatives de faire de l'Etat hébreu un nouveau ghetto, ghetto qu'il serait inopportun, voire gênant, de quitter. Le pays est gouverné par une coalition d'extrême droite, dont les porte-parole passent leur temps à se justifier face aux critiques internationales. Le premier diplomate d'Israël, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, est perçu comme un fasciste doublé d'un raciste. Il ne peut avoir d'entretien personnel avec aucun acteur influent du monde.

Pour sortir de ce nouveau ghetto, Israël doit changer sa politique. Si le gouvernement actuel était capable de le faire, on lui pardonnerait alors la composition de son leadership. Mais l'éventualité d'un tel scénario est mince, car les responsables israéliens croient dur comme fer dans le chemin qu'ils ont choisi. Certains se contenteraient de la paix du bout des lèvres, alors que d'autres ne s'embarrassent pas et disent tout haut qu'ils n'y croient pas.

Aucun n'est prêt à payer le prix pour la paix.

Dans cette réalité politique, il n'y a que deux possibilités pour un changement : une politique américaine forte qui puisse amener les deux parties à la paix ; ou attendre jusqu'aux prochaines élections. Pour l'instant, Israël continue de payer au prix fort son isolement du monde. »

[1] NDLR : la prise d'assaut par des commandos de marine israéliens, dans les eaux internationales, d'une flottille de navire civils tentant d'acheminer de l'aide humanitaire à Gaza, le 31 mai 2010. Cette opération de piraterie avait fait au moins 9 morts parmi les passagers d'un des bateaux.

L'auteur est un ancien ministre de la justice, qui préside actuellement l'initiative de Genève et est le président de Beilink.

L'article a été originellement publié en anglais sur le site www.bitterlemons-international.org.

(LDL)

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