Colonialisme

Israël et sa politique vis-à-vis des Palestiniens s'inscrivent dans une longue tradition occidentale

Christian De Brie - Le Monde Diplomatique - octobre 2001 (p. 3)

De lâaube du XVIe siècle à nos jours, la civilisation occidentale a construit sa suprématie universelle sur une pyramide de génocides et de crimes contre lâhumanité, dâune barbarie sans précédent dans lâhistoire, par son ampleur et sa durée. Insoutenable vérité pour les héritiers dâaujourdâhui, à peine disposés à reconnaître du bout des lèvres la culpabilité de leurs pères, pourvu quâils gardent les profits de leurs conquêtes.

Lorsquâen 1492 Christophe Colomb y débarque, lâAmérique compte quelque quatre-vingts millions dâhabitants (sur une population mondiale dâenviron quatre cents millions). Un demi-siècle après, il nâen reste que dix millions, soit 12,5 % - au Mexique, un million sur vingt-cinq, soit 4 %. La destruction des Indiens dâAmérique (qui se poursuit encore aujourdâhui) sâaccompagne du pillage systématique des richesses et du vol à main armée des terres. Commence alors la traite transatlantique et la mise en esclavage des Noirs dâAfrique sur le continent américain, évaluée à quinze millions dâhommes, de femmes et dâenfants, durant trois longs siècles. Interdite en 1807 par les Anglais, puis par dâautres nations, pour des raisons rien moins quâhumanitaires, elle se poursuit illégalement pendant des décennies.

Mais lâextinction de la traite transatlantique nâest pas celle de lâesclavage, qui, pour la France, aboli en 1794 puis 1848, perdure dans les faits pendant toute la période coloniale, jusquâà la suppression du travail forcé en 1946.

Chacun, à lâOuest, croit savoir ce quâa été cette expérience pour lâavoir découverte dans les livres dâécole, la condamne et sâempresse de faire table rase du passé. Mais le passé est éternel.

Que triomphent demain la paix et la justice, rien ne pourra jamais effacer lâinsondable détresse de ces myriades dâêtres humains dont la vie a basculé sans retour dans lâhorreur et la désolation. De ce que lâêtre humain est capable de faire de lâhomme, nous nâavons encore presque rien appris. Parce que ces crimes contre lâhumanité ne sont pas un accident de lâhistoire, quâils ont été prémédités, justifiés, codifiés, durant des siècles, ils ont laissé dans la conscience collective occidentale la trace profonde dâun racisme historique, racisme rampant, mais encore enraciné. Il serait donc bien léger de tourner le dos à un passé toujours présent.

Et il aura fallu que le racisme génocidaire culmine dans la destruction méthodique et accélérée de la quasi-totalité des juifs dâEurope - six millions en quatre ans -, la mise en esclavage de millions dâautres personnes, principalement des Slaves, par les nazis et leurs complices en Allemagne et dans la plupart des pays occupés, dont la France, pour que la conscience occidentale commence à vaciller. Forcée par lâimmense travail de mémoire de victimes rescapées, de témoins et de chercheurs, juifs pour la plupart, fouillant inlassablement pour tenter de comprendre pourquoi et comment lâimpensable sâétait réalisé.

Déshumanisation de populations entières stigmatisées, rationnellement justifiée, inculquée, acceptée ou tolérée ; terreur absolue rendant vaine lâidée même de résistance, exercée en toute impunité par des tueurs psychopathes, mais aussi par de bons pères de famille; participation forcée des victimes à leur propre destruction; exploitation jusquâà la mort de leur force de travail et cupidité effrénée des bourreaux : le processus semble enfin révélé.

Et pourtant, comme vient de le démontrer magistralement Rosa Amelia Plumelle-Uribe, auteure noire colombienne, dans un livre bouleversant (1), ce qui a fonctionné à lâencontre des juifs sâest appliqué durant des siècles, en particulier à lâégard des Indiens dâAmérique et des Noirs dâAfrique, sans que lâhomme blanc sâen avise.

Aujourdâhui encore, il nâest ni disposé à le reconnaître ni à lâassumer, semblant donner raison aux propos dâAimé Césaire :

« Ce que le très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle (...) ne pardonne pas à Hitler, ce nâest pas le crime en soi, ce nâest pas lâhumiliation de lâhomme en soi, câest le crime contre lâhomme blanc, et dâavoir appliqué à lâEurope des procédés colonialistes dont ne relevaient jusquâici que les Arabes dâAlgérie, les coolies de lâInde et les nègres dâAfrique (2).»

Tant il est vrai que, tandis quâofficiaient, à Nuremberg, les juges américain, soviétique, britannique et français, la ségrégation raciale restait légalisée aux Etats-Unis, le goulag tournait à plein régime en URSS, Grande-Bretagne et France traitaient à la bombe et au napalm la volonté dâémancipation des peuples colonisés quâils venaient de mettre durement à contribution pour leur propre libération.

Quelques années plus tard, lâOccident acceptait pour allié et soutenait militairement et économiquement le gouvernement raciste dâAfrique du Sud, truffé de néonazis, avant de le lâcher sous la pression de la communauté internationale et pour la sauvegarde de ses intérêts bien compris. A lâexception dâIsraël, dernier et indéfectible soutien du régime de lâapartheid, qui lui servit de modèle dans le traitement des Palestiniens.*

(1) Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La Férocité blanche, des non-Blancs aux non-aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours, Albin Michel, Paris, 2001.
(2) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1955, cité par Louis Sala-Molins, dans sa préface au livre de Rosa Amelia Plumelle-Uribe.
* souligné par nous

(LDL)

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