Exportation (du conflit)

Comment pourrait-on prendre au sérieux les appels à ne pas confondre les Juifs d'ici et l'Etat d'Israël quand les synagogues battent le tambour ?

Régis Debray - A un ami israélien (Ed. Flammarion - Collection "Café Voltaire" - 2010)

« Israël, issu d'une lutte de décolonisation, symbole du colonialisme ? (...) Le hic n'est pas là. Il est qu'Israël n'a cessé, depuis, d'enfoncer le fer dans la plaie en y jetant chaque jour du sel, en rendant insupportable l'inévitable. Il est que l'« Etat colonial » n'a pas cessé de coloniser, d'exproprier et de déraciner.

Dix-huit mille maisons palestiniennes détruites. Sept cent cinquante mille Palestiniens, depuis 1967, arrêtés à un moment ou un autre. Onze mille détenus pour l'heure. Cinq cents à six cents barrages en Cisjordanie, lieux de vexations et de brutalités gratuites.

En adoptant une loi du retour permettant à un coreligionnaire étranger tombé de la planète Mars, New York ou Odessa de traiter l'autochtone en étranger, lequel doit lui mendier ensuite une autorisation pour accéder à son champ et voir sécher ses oliviers. Il n'était pas écrit que la fierté retrouvée d'un peuple signifierait un jour la dégradation, le morcellement méthodique du voisin ni que "réprimer, faire peur et humilier" puisse devenir une consigne.

Il n'était pas dit que passer pour les uns de la survie à la vie en condamnerait des centaines de milliers d'autres, musulmans et chrétiens, à faire le chemin inverse (43 % des Palestiniens vivent au-dessous du seuil de pauvreté).

Dans une guerre coloniale vieille école, entre le mousqueton et la sagaie, le bombardier et le molotov, le napalm et le plastic, le ratio des pertes entre l'armée régulière et les irréguliers est en général à chaque cran de un à dix. Vous l'avez fait passer de un à cent. Sans coup férir. Impeccable. Mille quatre cent cinquante Palestiniens tués, dont quatre cent dix enfants et cent quatre femmes, contre treize Israéliens, d'après les chiffres de l'Unicef. [1]

Si la barbarie affecte l'ensemble du monde, par quel miracle les victimes de la plus grande des barbaries, et leurs descendants, y auraient-ils échappé ? A force de se répéter que pour faire la paix il faut de la force, ils se sont pliés à cette règle morne et jamais fatiguée qui veut que l'on soit barbare avec les faibles.

Aux dignitaires de la communauté

C'est une revendication élémentaire que les juifs de la diaspora ne paient pas les pots cassés, ici, du combat que vous menez là-bas. La distinction devrait aller de soi. Mais n'est-ce pas aux dignitaires de la communauté qu'il faudrait la rappeler ? Ne pourraient-ils se montrer quelque peu gallicans ?

La communion avec Rome ne conduit pas l'Eglise de France à prendre fait et cause pour M. Berlusconi. Et le recteur de la mosquée de Paris ne descend pas sur les Champs-Élysées quand triomphe l'équipe de foot algérienne. Voir le grand rabbin de France manifester dans la rue, sous le drapeau bleu et blanc, devant l'ambassade d'Israël, son appui à l'entrée de vos chars dans Gaza froisse les règles et l'instinct de laïcité. Enrégimenter le bon Dieu dans des combats par nature douteux est chose déconseillée en République. La religion, soit. Le nationalisme, hélas, même s'il déshonore le patriotisme.

Une singularité d'existence n'est pas une supériorité d'espèce. Mais la capucinade, halte-là. Question de principe. Et pour tes frères, de prudence. Si les synagogues déploient le drapeau et battent tambour, comment veux-tu que le Maghrébin de Barbès prenne au sérieux les appels à ne pas confondre les juifs de France et l'Etat d'Israël ?

De la mémoire

La mémoire a ses assassins. Elle a aussi ses envoûtés. Personne ne placera sur le même plan les pathologies négationnistes et les intoxications mémorielles. Un méchant délire et une mauvaise habitude. La tragédie du Proche-Orient, c'est que la rue arabe est aveugle à la Shoah, tandis que la rue juive - la nôtre aussi - est aveuglée par la Shoah.

La fixation hypnotique sur les traces et cicatrices d'un passé traumatisant, qui permet d'exorciser l'actualité avec toutes sortes de talismans rhétoriques et de fausses analogies, ne fabrique pas seulement le présent psychotique qui désole un Avraham Burg [3]. L'abus de mémoire ne permet plus de regarder l'histoire en face, et d'y faire face, hic et nunc [3]. Tellement victimes que plus responsables. Pour nous, Européens, le danger est autre : tellement pénitents que distraits.

"Il n'est de mémoire que sur fond d'oubli, cet oubli menaçant et pourtant nécessaire", écrit Vidal-Naquet.
Le bon usage du nécessaire doit admettre le jour, inéluctable, où il passera du psychique au culturel, de l'agenda à la chronologie. Des droits sur nous ? Peut-être. Mais votre droit de vivre dans l'indépendance, ce n'est pas de la Shoah que vous le tirez, mais d'une décision majoritaire de l'Assemblée des nations. [4]
La création de l'Etat d'Israël est la culmination d'une odyssée qui n'a pas commencé en 1942. Le génocide a hâté mais non déclenché cette naissance. Il a facilité son acceptation internationale, il n'en est pas à l'origine. La déclaration Balfour sur le foyer national juif date de 1917. La Shoah n'a pas fondé l'Etat. Elle fonde votre peur, qui fait de plus en plus peur à vos voisins : deux hantises de survie s'alimentent l'une l'autre.

Désacralisation n'est pas profanation. La déconsécration de la Shoah, que l'on peut retarder mais non empêcher, ne facilitera pas, bien au contraire, sa réécriture ou son escamotage. Elle rattachera la catastrophe à une longue enfilade, trois millénaires. Libérant l'horizon pour d'autres points de repère, d'autres racines, plus anciennes, plus profondes. La tradition juive, tout ce que les juifs ont construit, pensé, écrit pendant vingt-cinq siècles, dans toutes les langues, déborde et dépasse le fait culturel israélien, dont l'idée n'est née qu'au dernier quart du XIXe siècle.

[1] le bilan cité ici se rapport à l'agression israélienne contre la Bande de Gaza en décembre 2008- janvier 2010, connue sous le nom de "Opération Plomb durci". Le bilan complet des nombreuses agressions sionistes, dès avant 1948 et jusqu'à nos jours, en Palestine et dans les pays voisins, est infiniment supérieur. - NDLR
[2] « Vaincre Hitler. Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste » - Ed. Fayard 2008
[3] Locution latine signifiant : "ici et maintenant".
[4] Cette affirmation de R. Debray est contestable et contestée pour au moins deux raisons : d'une part ni le colonisateur britannique ni l'Assemblée générale des Nations-Unies n'avaient le pouvoir d'offrir à ce qu'ils voyaient comme un "peuple" la terre qui appartenait à un autre peuple : on ne peut faire don que de ce qu'on possède. D'autre part, la décision des Nations-Unies de créer un Etat ex-nihilo (qui n'avait aucun précédent et ne fut jamais suivie d'aucune autre de même nature) fut acquise notamment grâce à la corruption des délégués de certains pays (qui n'avaient strictement aucun rapport avec la Palestine) et aux menaces de représailles adressées à d'autres (par ex. le Libéria, totalement dépendant de sa production de caoutchouc, sur qui le producteur de pneus étatsunien Firestone exerça un chantage).

(LDL)

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