Extrémisme religieux

L'armée israélienne de plus en plus aux mains des nationalistes religieux

Amos Harel - Haaretz

Si la gauche a raté l’occasion de parvenir à un accord permanent avec les Palestiniens, ces derniers portent aussi une part de responsabilité dans cet échec. Mais, durant ces années perdues, celles des accords d’Oslo [1993-2000], l’armée israélienne a subi un profond bouleversement. Elle aura à jouer un rôle crucial dans tout accord futur, en organisant sur le terrain les retraits territoriaux et les évacuations de colons. Or l’armée de 2010 n’est plus celle de 1993.

La composition du corps des officiers d’infanterie, fer de lance de nos unités de combat, a été chamboulée. En 1990, 2 % des cadets étaient des religieux, ils sont désormais 30 %. Six des sept lieutenants-colonels de la brigade Golani sont des religieux et, dès l’été 2010, leur commandant sera lui-même religieux, tandis que trois des sept lieutenants-colonels de la brigade Kfir [infanterie anti-terroriste en Cisjordanie] portent la kippa crochetée [1]. De même, deux colonels sur six de la brigade Golani et des paras sont également des nationaux-religieux. Enfin, dans certaines brigades d’infanterie, plus de 50 % des commandants locaux sont des nationaux-religieux, soit plus de trois fois la proportion des nationaux-religieux dans la population totale.

Deux soldats israéliens ont été condamnés le 16 novembre [2009] à trente jours de prison pour avoir refusé d'évacuer une colonie illégale [3] en Cisjordanie. "Ces actes sont inacceptables et contraires aux valeurs de l'armée israélienne", a fait savoir l'état-major dans un communiqué. "L'insubordination est un problème grandissant", constate le quotidien conservateur. Tous les militaires insubordonnés appartiennent à la brigade Kfir, la plus importante de Tsahal, qui regroupe depuis 2005 les bataillons opérant en Cisjordanie.

Jerusalem Post du 17 nov. 2009

S’il ne s’agit pas ici de mettre en doute l’engagement de ces officiers envers Tsahal [2] et l’Etat, il n’en reste pas moins qu’ils sont désormais originaires de régions très différentes de celles des générations précédentes. Il y a vingt ans, les officiers étaient largement issus du Goush Dan [le Grand Tel-Aviv] et du Sharon [plaine côtière entre Haïfa et Tel-Aviv]. Actuellement, la proportion d’officiers issus de ces régions est devenue négligeable, et les quelques officiers encore originaires de Tel-Aviv sont en fait issus des quartiers méridionaux [pauvres et conservateurs].

En termes d’effectifs, une tendance lourde s’est dessinée depuis la fin des années 1990 : dans le sillage de la première guerre du Liban [1982-1984] et de la première Intifada [1988-1992], le nombre d’Israéliens issus de la gauche et de membres des kibboutzim inscrits à l’Ecole militaire numéro 1 [qui forme les officiers de l’armée de terre] n’a cessé de baisser. Désormais, cette frange de la population [sous-entendu : ashkénaze et travailliste] n’est plus présente que dans les rangs de l’Aman [renseignements militaires], de l’armée de l’air et des unités de reconnaissance.

Cette désaffection commence aujourd’hui à se ressentir dans le profil des officiers supérieurs qui postulent à la tête de l’armée, et ce phénomène ira en s’amplifiant au cours des quinze prochaines années.

Tsahal continue de se fourvoyer dans les Territoires palestiniens, en apportant une assistance discrète aux avant-postes illégaux [colonies sauvages]. Mais la gauche laïque porte une responsabilité car, en désertant les échelons régionaux et locaux de l’armée pour se concentrer dans l’aviation et le haut état-major, elle a créé un vide dans des pans entiers de l’organigramme militaire, vide qui a été rempli par d’autres. Nombreux sont ceux qui, à l’échelon supérieur de la hiérarchie, estiment qu’il n’y aura pas d’autre possibilité que de procéder à une évacuation massive des colonies. Mais ils savent pertinemment que le prochain désengagement sera beaucoup plus difficile à réaliser que celui du Goush Katif [bloc de colonies de la bande de Gaza, évacué en août 2005]. En cas de désengagement, nombre de commandants locaux obéiront sans doute aux ordres de leur hiérarchie. Mais il est difficile d’imaginer que les officiers originaires d’implantations comme Kedoumim ou Kfar Tapuah [colonies ultranationalistes autour de Naplouse] exécutent sans rechigner l’ordre d’“arracher des juifs à leurs foyers”.

Il n’est pas surprenant que la haute hiérarchie militaire ait peur de ce scénario. Lorsque sonnera l’heure du prochain désengagement, peut-être le gouvernement n’aura-t-il d’autre choix que d’envoyer des conscrits renforcer les effectifs des gardes-frontières [gendarmerie], car il semble désormais hasardeux de compter seulement sur les officiers de carrière de l’armée régulière.

[1] typique des nationaux-religieux
[2] appellation traditionnellement utilisée en Israël pour désigner l'armée, à connotation affectueuse. On lui préfèrera donc une expression plus neutre.
[3] Le quotidien de droite vise ici une colonie considérée comme illégale par les autorités israéliennes elles-mêmes. Il convient de rappeler qu'aux yeux de l'ONU et en vertu du droit international - norme supérieure aux droits des différents Etats - TOUTES les colonies établies en territoire conquis par les armes sont illégales, sans distinctions.

(LDL)

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