Terrorisme

Le concept fourre-tout de terrorisme

Alain Joxe, Directeur du Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques (Cirpes) - Le Monde Diplomatique

Depuis les années '70, à l’occasion des divers troubles qui ont agité le bassin méditerranéen et touché l’opinion française, le mot terrorisme a été galvaudé, risquant de brouiller les analyses. Dans son livre de 1977 devenu un classique, Walter Laqueur (1) insistait déjà sur la nécessité de distinguer clairement entre terrorisme et guérilla urbaine. D’autres analyses dénonçaient le terrorisme d’Etat le massacre à grande échelle destiné à imposer la soumission ou l’expulsion de la population par la terreur , bien plus dangereux que la violence des acteurs " sub-étatiques ".

Si on doit désigner sous le même vocable toutes les activités politiques ayant recours aux violences extrêmes, le terrorisme cesse d’être un concept utile à l’analyse stratégique car il recouvre toutes les actions de force, lesquelles visent toujours à terroriser. En revanche, le mot " terrorisme " a eu une grande utilité pour manipuler les opinions. Durant la guerre froide, il s’agissait de discréditer comme terroriste le mouvement des guérillas de libération nationale ou, plus tard, ceux de " deuxième libération nationale ", aidés par l’URSS. Aujourd’hui, la bipolarité a disparu et les violences locales paraissent être l’effet ou la substance même du système unique de l’empire universel du marché sous l’égide des Etats-Unis. Convaincues par l’usage constant du mot terrorisme que le monde entre dans une phase de désordre généralisée, les opinions publiques placent leurs espoirs d’ordre, à défaut de bien-être et d’emploi, dans la protection sécuritaire, promise par les gouvernements (dans l’optique française) ou par le leadership des Etats-Unis (dans l’optique d’outre-Atlantique). Le mot de terrorisme est, par sa résonance affective et son extension excessive, un instrument propre à effacer les limites entre menace intérieure et menace extérieure, à gommer la perception des frontières et des nations et à nier le facteur politique au profit de l’élément policier. Utilisé pour désigner toutes les sources du désordre, il minimise l’analyse sociopolitique des causes de la violence et comporte plusieurs effets pervers.

Il permet la promotion, à l’intérieur, de la gendarmerie comme paradigme du " militaire policier " et, à l’extérieur, celle des " casques bleus " (ou kakis), devenus pacificateurs modèles lors d’expéditions " humanitaires " (2).

A Washington plus qu’ailleurs la perception du monde de l’après-guerre froide est celle d’un désordre global prenant la forme de violences locales, que résume bien le néologisme "globcal". Le monde forme un tout (en grec holon) sous la direction des Etats-Unis ; ce tout a la morphologie exacte que les théoriciens de l’économie prêtent au libre marché concurrentiel parfait ; n’importe quelle menace peut surgir de n’importe où comme une offre ou une demande, par la grâce de chaînes de causalités qui transgressent les limites entre niveaux d’organisation, c’est-à-dire entre les individus et les groupes, entre les nations et les empires, entre les empires et les civilisations.

Dans cette perception holiste, il est pratiquement impossible de penser le retour à la paix sous la forme d’un "traité" ou d’un "pacte".

La guerre elle-même n’est plus imputable à un adversaire extérieur, soit parce que sa nature d’adversaire n’est pas patente, soit parce qu’il ne surgit pas de l’extérieur. Dès lors, le retour à la paix sous l’égide des puissances ne serait jamais qu’une tentative conjoncturelle, l’oeuvre de provisoires coalitions ad hoc. Tel est le sens symbolique de l’engagement d’un an pour imposer la paix en Bosnie, souscrit par le président William Clinton avec l’accord réticent du Congrès. Au-delà de cette période, les troupes américaines armées de leur morale globale devraient repartir, laissant la situation "en l’état", aux bons soins des Européens. Un tel gâchis risque alors, si on ne restaure pas une Bosnie pluriculturelle, de fournir son contingent de kamikazes, et on accusera sans doute les Iraniens d’en être les organisateurs.

La paix au Proche-Orient pourrait connaître le même sort si, là aussi, le "leader du monde" s’avisait que les deux parties globcales au conflit, Israéliens et Palestiniens, ne partagent aucune volonté d’accord ou que l’emportaient les forces de désaccord (victoire du Likoud aux élections de mai prochain). Le grand dessein américain, d’une paix relayée par une coopération économique globale (dans les domaines de l’eau, du pétrole, du commerce), pourrait alors être abandonné au profit d’un nouveau stage en enfer du couple israélo-palestinien. Les garnisons périphériques de troupes américaines et le gardiennage des stocks militaires prépositionnés retrouveraient tout leur sens autour des puits de pétrole; l’Amérique replacerait Israël sous perfusion, qui serait de nouveau coupé de ses voisins et maîtriserait par la force les bantoustans palestiniens ; le terrorisme arabe et le contre-terrorisme israélien reviendraient sur le devant de la scène. Si l’on veut faire en sorte qu’il n’en soit rien, mieux vaut, plutôt que du terrorisme, se préoccuper des sociétés palestinienne et israélienne.

L’usage du "terrorisme" comme concept fourre-tout pousse à prendre le symptôme pour la maladie travers dans lequel ne devraient pas tomber les Européens. Ils sont contraints par leur histoire, par la configuration hétéroclite du continent, par la tradition romaine des pactes contraignants celle précisément que repousse la tradition américaine de prendre au sérieux la question des causes sociopolitiques locales de la violence afin d’en finir avec les vendettas sans fin. L’élimination de la vengeance des lignées, symbolisée par les Erinyes, ces infernales divinités grecques, et l’institution du tribunal de l’Aréopage par Apollon, sont à l’origine de la civilisation, non pas judéo-chrétienne, mais méditerranéenne, qui s’est peu à peu répandue en Europe et dans le monde. Pour que la civilisation l’emporte sur la barbarie, il nous faut une définition plus rigoureuse du terrorisme, de ses causes locales et des moyens de son effacement.

Il semble ainsi préférable d’utiliser le terme de violence politique extrême, pour qualifier la liste suivante d’actions qu’on doit distinguer d’actes de guerre, mais qui ne sont pas des actes individuels puisqu’ils ont un objectif politique :

  • les assassinats ciblés de responsables politiques ou militaires. Exemples récents : Itzhak Rabin, premier ministre israélien, Fathi Chkaki, dirigeant du Djihad islamique, Yahya Ayache, artificier de Hamas;
  • les prises d’otages libérables sous conditions (actions du Front populaire pour la libération de la Palestine, FPLP, dans les années 70);
  • les attentats contre des soldats en uniforme faisant partie d’armées d’occupation ou d’intervention (comme les actions anti-israéliennes dans le sud du Liban).
  • les actes de kamikazes (fedayins en 1967-1971 ; commandos du Hezbollah après 1982 ; kamikazes actuels du Djihad islamique ou de Hamas);
  • les assassinats aveugles de civils sans défense appartenant à une communauté adverse (voitures piégées au Liban, avant 1982, attribués souvent aux Syriens et aux Israéliens);
  • les effets de sièges militaires prenant massivement des populations civiles en otages (comme celui de Beyrouth en 1982 ou celui de Sarajevo).

Cette classification permet d’opposer stratégiquement le ciblage précis au ciblage aléatoire, d’une part, le stade de la menace au stade de l’exécution, de l’autre. Seules les opérations de menace ou de massacre (les trois dernières mentionnées ci-dessus) sont des actes indiscriminés, et peuvent être qualifiées de terroristes. L’assassinat politique et la prise d’otage appartiennent, du fait de leur ciblage précis, à un autre type de stratégie que celle de la terreur. Quant aux actions armées contre des unités militaires, elles sont des actes de guerre. L’usage des actions extrêmes a toujours été lié à la lutte (inégale) contre la tyrannie, l’oppression étrangère ou la conquête coloniale. Certes, on peut distinguer, comme le fait Michel Wieworka, le "terrorisme par le haut" et le "terrorisme par le bas" (3), mais ils sont toujours liés. Comme l’a écrit Lao Tseu, "plus il y a de soldats, plus il y a de bandits".

Les vagues de violence politique extrême qui peuvent surgir sont, d’un côté, dirigées contre la tyrannie (réelle ou perçue comme telle), de l’autre une réponse aux actes d’oppression militaire ou policière. La lutte entre violence d’Etat et violence de base oppose deux structures stratégiques qui forment couple.

Dans ces conflits, les adversaires affrontent une inégalité structurelle et visent à compenser leur faiblesse politique par l’usage de la force. Les deux camps souffrent d’un handicap particulier : le manque de légitimité de la tyrannie, d’un côté, le manque de forces organisées de l’anti-tyrannie, de l’autre. On peut qualifier ces tactiques et ces stratégies violentes (de l’Etat ou des révoltés) d’immorales, d’absurdes ou d’erronées par rapport au but (c’est-à-dire vouées à l’échec). Mais les violences de l’opprimé ne sont pas plus immorales, ni plus absurdes, ni plus erronées que les systèmes violents des Etats tyranniques auxquels elles s’opposent. Elles ne sont pas non plus, par nature, vouées à l’échec. Il arrive que des terroristes et des guérilleros l’emportent et fondent un Etat ou une dynastie.

Le recrutement des agents des actions violentes peut être organisé par des forces politiques locales, régionales ou mondiales, mais il n’a de sens qu’en fonction des tensions sociales locales. Seules des motivations morales ou éthiques spécifiques permettent la formation des combattants volontaires très particuliers qu’exigent ces formes d’action quasi suicidaires.

Néanmoins la "personnalité terroriste" n’existe pas. Il faut écarter l’explication psychologique, voire culturaliste (4). C’est le contexte politique et social, la forme de l’oppression liée au combat souvent clandestin qui façonnent les rôles joués dans les groupes résistants. La simple chronologie montre que, dans l’histoire de la violence du mouvement palestinien, les sources religieuses du sacrifice sont très tardives. La religiosité islamique n’est pas nécessaire pour expliquer l’apparition de vocations terroristes. Le désir de "témoigner" fut longtemps géré par les partis laïcs palestiniens.

Nous sommes devenus sensibles au fait que les fondations d’Etats par les mouvements en lutte contre des tyrannies ont abouti en une génération à la constitution d’Etats tyranniques, croyant qu’il s’agit d’un paradoxe, alors que c’est un modèle récurrent dans l’histoire. Le cas d’Israël et de la Palestine est bien particulier, puisque sa logique échappe à celle de la bipolarité Est-Ouest, alors même que la double structure terroriste israélienne et arabe se met en place en 1946-1948 au tout début de la guerre froide. Israël est né d’un mouvement terroriste de libération, dont le fer de lance furent l’Irgoun et le groupe Stern (5), visant à expulser les Anglais de Palestine (attentat contre l’hôtel King David, en 1946 (6) ; mais il devient dans un même mouvement une structure terroriste et militaire d’Etat visant à expulser les populations arabes de Palestine pour unifier le territoire et élargir le périmètre alloué à l’Etat juif par le plan de partage voté par l’Asemblée générale de l’ONU, le 29 novembre 1947 (massacre de Deir Yassine, en avril 1948 (7).

Israël n’a jamais cessé de cultiver le savoir-faire terroriste de ses débuts et d’en faire le noyau doctrinaire de sa conception de la lutte contre ses ennemis. Bouclage de territoires et destructions des maisons des familles de fedayins font partie de ses actions de routine. De leur côté, les Etats arabes coalisés (qui sont tous des tyrannies) ont voulu alors éviter l’apparition d’une légitimité de "libération nationale terroriste" dans leurs propres sociétés et ont cherché à maîtriser au profit de la violence d’Etat le mouvement populaire anti-israélien ; il s’en est suivi une série de guerres classiques toujours perdues.

Grâce à l’occupation complète de la Palestine en juin 1967, Israël a été amené à construire une "structure tyrannique" visant implicitement à expulser lentement tous les Arabes de Palestine et à les rendre étrangers dans leur propre pays. Mais cette stratégie subit actuellement un coup d’arrêt du fait de l’intervention américaine qui, en tout cas depuis la guerre du Golfe de 1991, nourrit dans la région de nouveaux projets économiques. Le coup d’arrêt mis à la stratégie d’expulsion provoque l’émergence d’une structure de bantoustans, évidemment transitoire mais explosive. Le modèle sioniste extrême de colonisation des territoires occupés, qui a été organisé surtout par le Likoud, mais également par les travaillistes, s’est déployé sans porter atteinte au système démocratique en Israël. Le sionisme actuel, toujours démocratique à l’intérieur, est proche d’une structure coloniale finissante, gérée par une "république à principes" (comme le fut la France gaulliste) et le rétablissement des droits des Palestiniens est possible si la démocratie subsiste chez les deux peuples. Les deux peuples sont voués en somme à réussir, sur le territoire de la Palestine de l’entre-deux-guerres, une Algérie française qui n’aurait eu ni OAS ni métropole. Faute de quoi les actions terroristes de Hamas ou du Djihad islamique et le contre-terrorisme d’Etat, consubstantiel au fonctionnement d’Israël, feront échouer la paix. La prise de contrôle par les Etats-Unis des services spéciaux israéliens et la remise au premier plan, par la France, des problèmes dramatiques de la société palestinienne en état de siège, permettront, peut-être, d’éviter une telle évolution et d’aboutir à une maîtrise des causes sociopolitiques de la violence.

(1) Walter Laqueur, The Age of Terrorism, édition révisée de Terrorism (1977), Little Brown, Boston, Toronto, 1987.
(2) Lire Alain Joxe, " Humanitarisme et empires ", Le Monde diplomatique, janvier 1993.
(3) Michel Wieworka, Face au terrorisme, Liana Levi, Paris, 1995.
(4) Ibid.
(5) L’Irgoun Zvai Leumi (Organisation militaire nationale) fut l’aile armée du mouvement révisionniste en Palestine créé par Vladimir Zeev Jabotinsky et auquel succéda Menahem Begin. Le groupe Stern fut une scission de l’Irgoun.
(6) Attentat perpétré par l’Irgoun, le 22 juillet 1946, contre le siège du gouvernement et quartier général des forces britanniques en Palestine, à Jérusalem. L’explosion fit plus de cent morts.
(7) Le 7 avril 1948, des unités du groupe Stern et de l’Irgoun attaquent le village palestinien de Deir Yassine et massacrent 240 personnes.
* auteur de L’Empire du chaos, La Découverte, Paris, 2002.

(LDL)

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