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A Gaza, c'est dur pour les animaux aussi

Christophe AYAD - Libération

A Gaza, les animaux aussi ont la vie dure. Le zoo peine à se remettre de la dernière offensive israélienne [décembre 2008-janvier 2009] et dans une ménagerie désertée, des ânes teints font office de zèbres.

Au bord de la route Salaheddine, qui traverse la bande de Gaza du nord au sud, Marahland est un havre de détente aussi incongru quâun dromadaire sur la banquise. La façade, tout en galets, promet un parc de loisirs dont les lettres orange de lâenseigne lumineuse clignoteraient joliment dans la nuit si les coupures dâélectricité leur en laissaient lâoccasion.

Marahland est en réalité un restaurant avec un jardin et quelques animaux en cage pour attirer le chaland. Dont deux faux zèbres, devenus célèbres bien au-delà de la bande de Gaza. Câest Mahmoud Barghout et son frère, les fils du propriétaire, qui en ont eu lâidée. «Les enfants nous demandaient toujours : "Mais où est le zèbre ? Pourquoi il nây a pas de zèbre ?" On sâest dit que ça leur ferait plaisir. Nous avons aussi voulu proposer une nouvelle attraction pour attirer la clientèle.»

Lâopération zèbre leur a demandé deux jours de travail. Mahmoud, 20 ans, est très fier du résultat. Pourtant, lâattraction a tourné à la polémique le mois dernier. «Quoi, des ânes peints ?! Câest bien la preuve que ces Gazaouis sont sans cœur», se sont émues sur Internet des âmes plus sensibles à la cause animale quâà celle des Palestiniens. «Ceux qui racontent quâon a peint les ânes disent nâimporte quoi. Nous ne sommes pas cruels avec les animaux. On a choisi deux ânes blancs et on a appliqué de la teinture. De la teinture française, la meilleure.» Dâallure raffinée, presque précieuse, Mahmoud parle français autant que faire se peut. Il nâa jamais quitté la bande de Gaza.

Mais malgré le coup de pub des faux zèbres, le petit parc de loisirs reste désespérément vide. Le client est devenu rarissime depuis la guerre de janvier qui a laissé la bande de Gaza exsangue. «Les gens nâont plus les moyens de sortir et de dépenser, se désole Mahmoud. Et quand ils ont lâargent, ils nâont pas la tête à ça.» Les tables blanches aux parasols rouges resplendissent sur un coin de pelouse. Les autotamponneuses restent à lâarrêt.

Les animaux font la sieste dans leur cage. Leur entretien coûte cher: 300 dollars (200 â) de nourriture par jour, dont deux fauves se taillent la part du lion, avec 10 kg de viande quotidienne. «Si ça continue, on va devoir vendre le restaurant et la ménagerie.»

A qui? Des petites ménageries comme Marahland, il y en a quatre dans la bande de Gaza. Plus un zoo, tout près à 500 m au nord, juste de lâautre côté de la route Salaheddine, à hauteur du pâté de maison occupé par la famille Samouni. Cette grande famille gazaouie a vécu le pire drame de la guerre de janvier dernier : 33 de ses membres, rassemblés de force par lâarmée dans une maison appartenant au clan, ont péri dans un bombardement israélien.

Entouré dâun haut mur disgracieux, le zoo est annoncé par une tour Eiffel en fer forgé. Surmontant la guérite dâentrée, elle rappelle avec kitsch que la France a financé le bâtiment via lâAgence française de développement (AFD).

Câétait fin 2005, quelques mois après le départ de Tsahal et le démantèlement par Israël des colonies installées dans la bande de Gaza. Tous les espoirs étaient permis. Ils nâont pas survécu à la victoire électorale des islamistes du Hamas, en janvier 2006, synonyme pour les habitants de Gaza dâun blocus et dâun enfermement de plus en plus hermétiques. Coincés entre lâenclume du Hamas et le marteau israélien, les Gazaouis sont devenus des parias. Un sentiment renforcé par le bilan catastrophique de lâopération israélienne de janvier qui a laissé la population meurtrie et hébétée : plus de 1 300 morts palestiniens, dont une grande majorité de civils, 5 000 blessés et 10 000 logements détruits.

Le déchaînement sadique des soldats israéliens contre les animaux

Le zoo nâa pas échappé à lâimplacable violence des vingt-deux jours dâoffensive. Rien ne lui a été épargné : attaques aériennes, incursion de chars, mitraillage, occupation des locaux par une unité de soldats, saccage et graffitisâ

Faute de visiteurs, le directeur du zoo, Imad Qassim, un homme dââge moyen trapu et barbu, sâempresse de proposer une visite guidée. Il est partagé entre la fierté de montrer à un visiteur étranger son institution, quâil maintient tant bien que mal, et lâamertume des destructions laissées par la guerre et le passage des soldats. «Sept fois, vous vous rendez compte. Le zoo a été bombardé par des hélicoptères et des avions sept fois. Quand je suis revenu ici, au premier jour du cessez-le-feu, jâai trouvé le chameau étendu par terre, éventré par une roquette.»

Dès le premier jour des combats, le personnel, tout occupé à sa propre survie, est resté chez lui, abandonnant les bêtes à leur sort. La plupart nâont pas survécu à la guerre. Certaines sont mortes de faim, dâautres tirées comme des lapinsâ Un vrai carnage dont Imad Qassim a gardé des centaines de photos quâil distribue volontiers en CD-Rom. Les traces de balles dans les volières et sur les murs de certaines cages laissent deviner que les soldats sâen sont donnés à cœur joie. Le directeur assure avoir retrouvé les huit singes avec une balle dans la tête.

Le couple de lions, Sakher et Sabrine, fait partie des rares rescapés. «Leur cage était défoncée. On les a retrouvés réfugiés dans la salle de bain, complètement terrorisés. Il a fallu deux jours pour les faire sortir de là», raconte Imad Qassim. Depuis la guerre, Sabrine, la lionne, a accouché à trois reprises. «Les deux premières fois, les lionceaux étaient mal formés à la naissance. Ils nâavaient que trois pattes et nâont pas survécu. Grâce à Dieu, son troisième lionceau, né il y a un mois, est viable. Câest la première bonne nouvelle depuis la guerre.»

Si les animaux parlaient, Sabrine aurait de quoi raconter. Peu après son arrivée au zoo, en novembre 2005, la jeune lionne avait été kidnappée par un petit chef de bande mafieuse du quartier de Choujaya, à Gaza-ville. A lâépoque, la bande de Gaza, tout juste désertée par Israël, était en proie à une lutte à mort entre le Fatah et le Hamas. Profitant du chaos créé par cette guerre fratricide, des gangs armés faisaient régner leur loi, trafiquant de la drogue, des armes ou des voitures volées. Certains se sont mis au racket et aux enlèvements. «Câétait la jungle», sâexclame Imad Qassim, avec un sérieux trompeur. Les frères Hassanein contrôlaient le marché de la drogue dans tout lâest de la ville de Gaza. Nawaf, le chef du clan, ayant trop regardé Scarface, décida une nuit dâenfoncer la porte du zoo pour sâemparer de la lionne, qui ferait un accessoire convaincant pour sa panoplie de gangster. «Sabrine a passé deux ans en captivité chez ce fou», se désole le directeur. Elle était enchaînée dans la cour et Hassanein sâamusait à faire peur à ses ennemis ou aux mauvais payeurs en les menaçant de les livrer aux crocs de la lionne, qui nâavait aucune envie de croquer de lâhumain.

En 2007, le Hamas, ayant pris le pouvoir à Gaza à la faveur dâun coup de force militaire contre le Fatah, décidait dâen finir avec le clan Hassanein. La police a donné lâassaut au repaire du gang, tuant trois frères au passage et libérant la lionne. Les islamistes avaient trois bonnes raisons dâéliminer les Hassanein : les armes, qui menaçaient leur suprématie, la drogue, interdite par le Coran, et le désordre public. Si les habitants savent gré au Hamas dâune seule chose, câest dâavoir ramené le calme et la sécurité dans la bande de Gaza.

Mais le mouvement islamiste nâa jamais obtenu la reconnaissance à laquelle il aspirait. Chacun de ses gestes est interprété à charge. Le zoo de Gaza a été le théâtre dâun de ces innombrables malentendus. Al-Aqsa TV, la chaîne du Hamas, y a tourné un épisode des aventures de Nahoul, une petite abeille qui incarne lâhéroïne de lâémission pour enfants de la chaîne islamiste. Nahoul lâabeille se rend au zoo. Et, voulant incarner les enfants qui se conduisent mal dans un zoo, elle énerve les animaux en cage, martyrise ceux quâelle peut attraper. Jusquâà ce que sa maîtresse lui explique quâil faut traiter les animaux avec douceur et respect. Pas de chance : des associations ultra-sionistes américaines se sont emparées des extraits les plus choquants pour montrer comment le Hamas enseigne aux enfants la cruauté ; même envers les animaux. Imad Qassim nâaime pas trop sâétendre sur lâincident de peur quâon pense quâil critique le parti au pouvoir. «Nous aimons la vie et les animaux», jure le directeur du zoo, qui se définit comme apolitique. Après la guerre, son association, qui gère le zoo, a reçu 10 000 dollars à titre de dédommagement dâurgence du Hamas pour les dégâts occasionnés par lâinvasion israélienne. Outre les animaux perdus, le mur dâenceinte avait été abattu par un tank et les bureaux vandalisés, tout le matériel informatique mis hors dâusage, les gonds des portes arrachés. Certains murs restent maculés dâinscriptions laissées par les soldats, comme «Asstreme», jeu de mot anglais mélangeant «ass» (cul) et extrême.

Le mur a été reconstruit, les locaux nettoyés. Mais le problème, ce sont les animaux. «Nous avons fait appel à la France, mais on nous a fait comprendre que toute coopération était suspendue tant que les problèmes politiques nâétaient pas réglés, regrette Imad Qassim. Jâai alors fait appel au Premier ministre [du Hamas, non reconnu internationalement, ndlr] Ismaïl Hanyeh. Il a débloqué 46 000 dollars supplémentaires.»

Des babouins otages dâun passeur

Avec ce petit pactole, le directeur sâest débrouillé pour repeupler son zoo. Pas depuis Israël - qui continue de maintenir un strict blocus de la bande de Gaza, à lâexception de quelques produits de première nécessité -, mais via les tunnels de Rafah, à la frontière égyptienne. Ces voies de contrebande se sont multipliées depuis la guerre. Israël, qui bombardait systématiquement les tunnels il y a un an, laisse faire. Cela permet de maintenir officiellement un boycott du Hamas sans asphyxier totalement la bande de Gaza, ce qui pourrait provoquer des critiques internationales. Tout passe désormais par les centaines de conduits creusés le long de lâétroite bande frontalière : des motos, des frigos, du Coca, des cigarettes, du ciment et â des animaux. Les deux autruches sont arrivées comme cela, tout comme les deux babouins et le bébé crocodile qui patauge dans une flaque sous lâœil perplexe des cigognes. Parfois, le transport nâest pas facile. Les autruches, quâil a fallu entraver, portent encore les séquelles des liens trop serrés au niveau des pattes. Les babouins ont passé trois jours sans manger dans leurs boîtes au fond du tunnel : le passeur a soudain réclamé plus dâargent.

Pour compléter le tableau, le directeur du zoo a rempli quelques cages dâanimaux plus familiers : des chats de gouttière, des chiens errants et des pigeons qui ont échappé au plat farci. Les animaux, énervés dans leurs cages minuscules, tournent en rond comme des damnés, surtout le loup et le fennec. Un peu à lâimage du million et demi de Gazaouis encagés dans 360 km2.

(LDL)

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