Ambulance

Souvenirs d'un ambulancier à Jénine, 2002

La sta­tion du Crois­sant Rouge de Jénine a quelques « annexes », dont une qui se trouve hors de la ville elle-même. Chaque nuit, une ambu­lance et deux « infir­miers » passent la nuit dans un ce petit vil­lage annexe. Et cette nuit, jâen suis.

Câest moi qui conduis lâambulance. Natu­rel­le­ment, si jâose dire. Je pars avec Hus­sein et Moham­med (ce ne sont pas leurs vrais pré­noms; jâai oublié les vrais), avec les­quels je béné­fi­cie dâune avan­ta­geuse répu­ta­tion de porte-bonheur, depuis le temps que je conduis pour eux : jâai pu les mener à tra­vers tous les bar­rages. Je semble avoir un talent de diplo­mate, ce qui ferait hur­ler de rire les gens qui me connaissent « dans le civil ». Ma répu­ta­tion a dépassé le cadre de la sta­tion ce matin, car jâai réussi à faire pas­ser le bou­lan­ger et deux de ses employés entre leurs domi­ciles res­pec­tifs et la bou­lan­ge­rie centrale de la ville, qui appro­vi­sionne â entre autres â lâhôpital. Et depuis deux jours, plus de boulangerâ

Évidem­ment, trans­por­ter dans une ambu­lance des gens qui ne soient ni malades ni bles­sés me pose un pro­blème. Un pro­blème « moral ». Mais dans plus de 99% des cas, je sais qui je trans­porte. Et, pour être hon­nête, depuis le début de la semaine, seules les ambu­lances peuvent rou­ler sans â trop de â risques de se faire tirer des­sus sans som­ma­tions. Et il y a des gens qui doivent se dépla­cer. Les malades, les bles­sés, natu­rel­le­ment. Mais, excusez-moi de le dire comme je le pense, le bou­lan­ger aussi. Entre autres. Donc mon pro­blème « moral » est géné­ra­le­ment très rapi­de­ment réglé.

On mâa pro­mis un lit pour la nuit, ce qui est en fait un pro­grès en ce qui concerne le cou­chage : dans la sta­tion de lâhôpital, on dort à même le sol. Câest la rai­son pour laquelle je ne prends la nuit quâoccasionnellement. Le ser­vice de jour mâoccupe très faci­le­ment à plein temps.

Il va être lâheure. Jâachète à man­ger pour les trois, car je sais quâHussein est fau­ché : des sol­dats israé­liens « habitent » dans sa mai­son, avec sa famille comme otages depuis deux jours. Il est à bout de nerfs. Je nâai pas pu négo­cier sa visite à sa famille, mais jâai pu aller les voir moi-même. Piètre consolation.

La nuit tombe. On part. En petit en vacances. Câest la sta­tion calme. Câest pra­ti­que­ment une récom­pense dâêtre envoyé là-bas. Jâétais sur­pris quâAbu George mây envoie. Il rem­place le chef de sta­tion titu­laire : celui-là a été tué quand une balle israé­lienne a tou­ché une bou­teille dâoxygène. La car­casse de lâambulance cal­ci­née nâest pas loin de lâentrée de la sta­tion. Abu George ne parle pas un mot dâanglais, mais il ne manque pas de tra­duc­teurs. Avant le départ, il est venu en per­sonne me sou­hai­ter une bonne nuit.

Je sais que la route à prendre passe « pas loin » dâun camp mili­taire. Dans cette zone, je roule très len­te­ment, avec le gyro­phare, pleins phares. Pas ques­tion que qui­conque puisse croire quâon tente de pas­ser en cachette. Les sol­dats ont la détente notoi­re­ment facile, et je nâaime pas ce genre de jeux.

Dâun seul coup, je vois, en tra­vers de la « route », en tra­vers du che­min, un énorme bloc de béton. Cul de sac. Et merdeâ

Jâarrête le moteur, et je des­cends. À peine sorti de lâambulance, je me trouve ébloui par un pro­jec­teur. Et il y a une voix qui me crie des­sus. Natu­rel­le­ment, je ne com­prends rien de ce quâil dit. Enfin en tout cas pas les détails. Je peux devi­ner le sens géné­ral du dis­cours. Je com­mence à avoir de lâexpérience : je lève les bras, et je parle, len­te­ment, dis­tinc­te­ment, en anglais. « Jâai dû me trom­per de route. Je vais repar­tir dans la direc­tion dont je suis venu, si vous nâavez pas dâobjection ».

Je suis, à force, un fin psy­cho­logue. Je sais « tra­duire » le lan­gage, cor­po­rel ou pas, de mes inter­lo­cu­teurs. Par exemple, le sol­dat auquel je viens de dire ça a visi­ble­ment une objec­tion. Com­ment je le sais ? Facile : jâentends le bruit de la culasse de son trom­blon, quâil vient dâarmer. Com­ment je sais que jâai rai­son ? facile : il me hurle des­sus, pas trop dis­tinc­te­ment, quelque chose qui va dans le genre : « ne bou­gez pas, un offi­cier va venir vous parler. »

Je remonte à bord, et jâexplique à mes deux coéqui­piers ce qui se passe. Jâéteins les phares, et jâouvre une bou­teille de Coca. Je la fais tour­ner. On nâa aucune idée du temps que lâofficier va prendre pour arriver.

Après avoir pris le temps de regar­der autour de moi, je me rends compte que nous sommes pra­ti­que­ment devant lâentrée du camp mili­taire. Je vois le por­tail à peut-être cin­quante mètres sur la droite. Et je vois un type qui marche vers nous. Il ne traîne pas, lâofficier.

Et dâun coup, jâai comme un coup de panique : jâentends le bruit dâun moteur infer­nal. La seconde sui­vante, je vois un tube de métal, suivi de plus de soixante tonnes de métal.

Ça me donne une image curieuseâ je mâimagine dâabord que le monstre pro­mène son maître. Mais, la col­lec­tion de bruits que le char fait me met en tête Le jouet extra­or­di­naire de Cloclo :

Il fai­sait « Zip » quand il rou­lait
« Bap » quand il tour­nait
« Brrr » quand il marchait

Jâaurais pu en rire, dans dâautres cir­cons­tances, jâimagineâ

Lâofficier arrive jusquâà nous, le char sâinstalle juste devant nous. Je vois bien que lâofficier est en train de nous par­ler, mais en fait sa voix, comme le reste de lâunivers entier, est cou­verte par le bruit incroyable du moteur (900 che­vaux nour­ris au die­sel, tout de mêmeâ).

Lâofficier lève le bras, et le moteur démen­tiel sâarrête. Lâunivers sou­pire. Lâofficier est un gamin de peut-être vingt ans.

Il me demande en anglais mes papiers. Je lui donne mon pas­se­port, et je vois son visage sâilluminer. « Ho, un fran­çais ! Je viens de Besan­çon, moi. Je mâappelle Claude. ».

Jâimagine quâil nâinterprète pas exac­te­ment cor­rec­te­ment le sou­rire qui me passe sur le visage. Il sâimagine quâil sâest trouvé un ami, peut-être. Dans ma tête, câest Clo­clo, pas un offi­cier israé­lien. Une sorte de pan­tin mul­ti­co­lore et sonore.

Il mâinvite à des­cendre de lâambulance, et ordonne à Hus­sein et Moham­med dâen faire autant. Puis il leur parle (en hébreu, langue que chaque pales­ti­nien peut au moins com­prendre). Moi je ne com­prends pas un mot de ce qui se dit, mais je vois les consé­quences : mes deux coéqui­piers vont sâasseoir sur le talus. Clo­clo ne me demande même pas ce quâon fait là, et com­mence à par­ler dans sa radio. Pen­dant ce temps là, je rejoins Hus­sein et Mohammed.

Clo­clo mâappelle. Je ne bouge pas. Clo­clo se déplace.

â Quâest-ce que tu fais ?
â Comme les autres.
â Pour­quoi ?
â Tu nous as ordonné de nous asseoir, non ?
â Eux, oui. Pas toi. Toi, câest pas pareil !
â Pour­quoi ?
â Benâ tâes comme nous, toi. Eux ce sont des arabes. Allez, viens.
â [â]
â Tu veux visi­ter le char ?
â Est-ce que mes deux amis peuvent aussi le visi­ter ?
â Tâes chiant,toi.

La radio de Clo­clo gré­sille. Il se retourne, se déplace de quelques pas, et dis­cute. Je vois que lâéquipage du char est sorti. Ils sont assis sur la tourelle, et sont en train dâen griller une.

Hus­sein me demande dans quelle langue Clo­clo me parle. Je lui explique que, curieu­se­ment, jâai trouvé là un com­pa­triote. Enfin vague­ment. Moham­med me dit que je devrais me lever, que je ne devrais pas res­ter avec eux. Quand je lui demande pour quelle rai­son, il me répond, sur­pris : « Toi, câest pas pareil ! »

Ben tiens.

Clo­clo revient.

â Je suis désolé, il va fal­loir attendre un petit peu. Tu veux une clope ?
â Fume pas. Mais mes deux potes fument.
â Tâes vrai­ment chiant, toi. Sérieux.

Il tend son paquet de ciga­rettes à Hus­sein. Hus­sein, imper­tur­bable, prend une ciga­rette, et, sans un mot, lâallume. Clo­clo en pro­pose une à Moham­med, dont le visage sâéclaire. Il le remer­cie avec un grand sou­rire. Un dia­logue en hébreu com­mence. Sans moi, natu­rel­le­ment. Après quelques minutes, Moham­med éclate de rire. Clo­clo crie quelques mots en direc­tion de ses hommes. Ils le regardent tous avec lâair sur­pris. Hus­sein et Moham­med se lèvent, se dirigent vers le char. Un sol­dat les aide à mon­ter.

â Tâes content ?
â Sur­pris. Contentâ
â Je peux te poser une ques­tion ?
â Tant quâon est làâ
â Quâest-ce que tu fais là ?
â Je conduis une ambu­lance.
â Oui, jâai bien vu. Mais pour­quoi ?
â Câest simple : si jâétais pas là, quâest-ce qui se pas­se­rait, là ? Hon­nê­tement.
â Je sais pas. Mais pour­quoi tu es de leur côté ?
â Ils ont besoin dâaide, et je suis là.
â Et nous, on en a pas besoin, dâaide ?
â Com­bien dâambulanciers israé­liens tués cette année ? Com­bien bles­sés ? Com­bien arrê­tés ?
â Câest pas quâune ques­tion dâambulanciers !
â Si. Votre guerre ne mâintéresse pas. Entre les kami­kazes et ton engin, je ne fais pas la dif­fé­rence.
â Nous on se défend !
â Chez eux.
- Tâes chiant.
â Désolé. Avant-hier jâai un bébé qui est mort dans mon ambu­lance. Un type comme toi, dans un char, mâa inter­dit de tra­ver­ser la place pour ame­ner le gamin à lâhôpital. Note que je ne suis pas cer­tain que le gamin aurait été sauvé à lâhôpital : le per­son­nel a aussi inter­dic­tion de venir tra­vailler. Tu vois ce que je veux dire ? Tes bles­sés, quand tu en as, il nây a pas de barrages pour aller à lâhosto, je crois.
â Mais ils trans­portent des ter­ro­ristes dans les ambu­lances !
â Aha. Un ter­ro­riste de deux mois.
â Écoute, je suis désoléâ
â Jâen suis tout à fait cer­tain.
â Eh, tâes vrai­ment chiant, hein !

Clo­clo se retourne. Il reste silen­cieux pen­dant un petit moment. Sa radio lui parle. Il répond.

â Bon. Tu vas où, avec ton ambu­lance ?
â Tu le sais très bien. On passe ici tous les jours.
â On a décidé de cou­per cet accès.
â Et je fais quoi ?
â Pour toi, je vais faire une excep­tion. Je vais te lais­ser pas­ser, mais demain il fau­dra pas­ser ailleurs.
â Où ?
â Je vais expli­quer ça à tes gars.
â Merci.
â Je peux te poser encore une ques­tion ?
â Je tâen prie.
â Si Israël était envahi, et que les ambu­lances juives avaient des pro­blèmes, est-ce que tu serais là ?
â Juifs, non juifs, je mâen fous. À même pro­blème, même solu­tion. Oui, je serais là. Pareil.
â Merci.
â Jâtâen prie.

Clo­clo me tend la main. Je la prends. Il sâen va. Il grimpe sur son char. Hus­sein et Moham­med en sortent. Il leur parle, leur mon­trant une carte routière. Ils le remer­cient, visi­ble­ment, et grimpent à bord de lâambulance.

Le moteur du char démarre. Un membre de lâéquipage accroche un câble entre le bloc de béton et le char.

Il fai­sait « Zip » quand il rou­lait
« Bap » quand il tour­nait
« Brrr » quand il marchait

Le char remorque le bloc de béton. Pen­dant ce temps là, Hus­sein réper­cute ce qui sâest passé au télé­phone. Je redé­marre, jâavance, lentement.

Je mâarrête au niveau de Clo­clo. Il me fait un clin dâœil. Je hoche la tête. Dans ma tête, notre dia­logue. On roule en silence.

Clo­clo mâaurait-il laissé sau­ver le gamin dâavant-hier ? Mâaidera-t-il à sauver un gamin demain ? Et quand bien mêmeâ com­bien de Clo­clo dans lâarmée israélienne ?

Jénine, novembre 2002âBer­lin, mai 2010.

(LDL)

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