Arafat ( Yasser )

Arafat laisse un acquis indiscutable : personne ne dit plus que les Palestiniens n'existent pas

Elias Sanbar - Dictionnaire amoureux de la Palestine - Ed. Plon 2010 - p. 460

Jusqu'à son décès, Arafat, que nous appelions « Le Vieux », aura été la figure de proue du combat palestinien.
Personnage complexe, « insaisissable » pour certains, irritant pour l'autres, il fut et demeure regretté par les siens.
Non que les Palestiniens aient été « aveugles » à certains aspects de son commandement, mais parce que, comme l'écrivit Darwich à sa disparition, « personne ne nous ressemble autant que lui ».

Redoutable tacticien, obsédé à imposer tant la visibilité de son peuple que le droit des siens à parler « pour eux », à être maîtres de leur destinée, Arafat aura fait preuve d'un don surprenant de « navigation » dans une mer houleuse, soumise au bon vouloir des puissants.

Il fallait être doué, habité surtout par une foi inébranlable en son bon droit pour parvenir à gérer l'inextricable écheveau de contradictions qu'étaient les visées simultanées d'Israël, des gouvernements arabes, des deux « Grands », américain et soviétique, des autres puissances et grands blocs du monde.

Il réussit ce pari d'autant plus impressionnant que le Mouvement national palestinien qu'il incarna fut, on l'oublie, le plus long de l'histoire contemporaine.

Mesure-t-on aujourd'hui la foi, le souffle nécessaires pour lutter soixante ans durant ?

Le concernant, la clé du « souffle » était évidente, Il me l'a dit un jour : « Ne t'y trompes pas. On pense que nous, les dirigeants de la Palestine, portons notre cause. En fait, c'est notre peuple qui nous a en permanence porté, lui qui, dans les moments où tout semblait perdu, est venu à la rescousse ». Puis il ajouta, après que je lui eux confié à quel point nous étions blessés chaque fois qu'on lui manifestait haine et mépris : « Tu sais, je n'ai aucun orgueil personnel lorsque l'intérêt de mon peuple est en jeu ».

Pour comprendre, sans pour autant justifier ce que l'on pourrait appeler son « système de gouvernement », il faut associer plusieurs données. Comme tout personnage « historique » - Arafat en fut un -, le dirigeant palestinien était pleinement conscient de sa place symbolique , de son rôle déterminant et des acquis qu'il avait tant contribué à matérialiser. De ce fait, son exercice, sa vision de son pouvoir furent, sans l'ombre d'un doute, fortement personnalisés et sans réel partage.

Ensuite, la situation des Palestiniens encourant le risque de la disparition, de la sortie définitive de la scène, la multitude de leurs ennemis, l'état de siège permanent auquel ils furent soumis ne pouvaient que renforcer une allégeance à un chef qui, contre vents et marées, les défendit sans jamais se mettre à l'abri, sans jamais les laisser seuls en première ligne. Car ce chef ne se contentait pas de mener son camp, mais allait jusqu'à régulièrement s'infiltrer, pour se faire encercler avec les siens et risquer sa vie. Ce comportement fut déterminant dans l'attachement des Palestiniens. Je me souviens encore de son éclat de rire lors d'une rencontre à Tunis – Mahmoud Darwich, Farouk Mardam-Bey et d'autres amis étaient présents – quand je lui dis : « Abou Amar, finalement tu sais si bien retourner les situations difficiles que nous nous demandons si tu ne serais pas prêt à "payer" pour qu'on t'assiège ! »

Son pouvoir était sans nul doute patriarcal. Mais cela dit, il faut ajouter à cela une spécificité toute palestinienne.

Arafat, qui s'inscrivit dans la tradition de pouvoir de son pays, appliqua en permanence une règle bien antérieure à la Nakba de 1948, règle que l'exil allait d'ailleurs renforcer, cette « Loi » non écrite [...] : en Palestine, quiconque aspire à une direction « nationale » se doit de préserver, sauvegarder et protéger les pouvoirs et régionalismes locaux, qui en échange, lui font allégeance. Corollaire de ce système de pouvoir, non point un équilibre au sommet, mais le fait que tout dirigeant national prend en ligne de compte, comme en amont de ses propres décisions, les éventuelles réticences que tel ou tel autre dirigeant pourrait manifester.

C'est ainsi que le pouvoir d'Arafat fut en réalité moins absolu qu'il n'y paraissait. Dans la mesure où le chef palestinien devançait toujours les oppositions éventuelles, en les prenant en compte, en devançant les demandes ou critiques d'un Abou Iyad, d'un Abou Jihad, d'un Khalid al-Hassan pour nommer certains chefs du Fath, mais aussi d'un Georges Habache ou d'un Nayef Hawatmeh, à la tête d'autres organisations « opposantes », membres de l'OLP.

Car le maître-mot de ce pouvoir très personnalisé fut celui ce consensus, assise réelle de la légitimité du président palestinien. Règle qui ne sera abandonnée qu'en 1988 lorsque, pour la première fois au cours de leur exil, les Palestiniens décidèrent par un vote à la majorité d'opter pour la solution négociée du conflit, sur la base du principe des deux Etats.

Ce jour-là, conscient tant de l'enjeu que de l'opportunité qui se présentait de ramener son peuple sur la scène, Arafat prit, au parlement en exil réuni à Alger, le risque d'aller au vote et gagna son pari.

Arafat fut et demeure, je l'ai écrit plus haut, aimé de son peuple. Un attachement fait de confiance, de complicité avec un homme familier, rieur et prévenant, de la certitude surtout que « Le Vieux » était totalement dévoué à l'entreprise de « résurrection » de notre nom effacé Palestiniens.

Il fut et demeure aimé parce que cette période de notre histoire se confondit, pour la majorité écrasante du peuple palestinien, avec une aventure littéralement « familiale ».

Nous avons ainsi fonctionné des décennies durant comme une grande tribu menée par un homme qui jamais n'abandonna ses hommes, un personnage qui laisse un acquis indéniable.

Personne ne dit plus désormais que les Palestiniens n'existent pas.

(LDL)

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