Messie

Le grand malentendu de l'alliance entre chrétiens réactionnaires et sionistes conquérants

Ibrahim Warde - Le Monde Diplomatique - septembre 2002 (p. 10-11)

(...) La fièvre millénariste aidant, la présidentielle de l’an 2000 marqua le grand retour de Dieu dans le débat politique [aux Etats-Unis]. Le candidat républicain George W. Bush déclara que son philosophe politique préféré était « Jésus-Christ : il a sauvé ma vie », tandis que son rival Albert Gore annonçait que, avant de prendre une décision difficile, il se demandait : « Qu’aurait fait Jésus ? » En sélectionnant comme colistier le sénateur Joseph Lieberman, un juif orthodoxe connu pour son discours moralisateur, il fit la joie de tous les intégristes.

Mais ce sont surtout les attentats du 11 septembre 2001 qui ont cimenté l’alliance des néoconservateurs et des fondamentalistes, attachés à faire du "choc des civilisations " une prophétie autoréalisatrice. L’islam était en effet désigné comme le nouvel empire du mal. Le discours inlassablement martelé par les médias et repris par la quasi-totalité des parlementaires américains (1) adoptait les thèses du gouvernement israélien : M. yasser Arafat étant le " Ben laden d’Israël ", les deux pays sont unis dans un même combat. Ce sont d’ailleurs les faucons proches d’Israël (tels le secrétaire adjoint à la défense, Paul Wolfowitz, ou le stratège du Pentagone, Richard Perle) qui ont présidé à la remise à jour de la doctrine de défense : l’Amérique va désormais procéder à des frappes préventives contre les pays capables de se doter d’armes nucléaires, biologiques ou chimiques - d’où l’urgence d’un "changement de régime" en Irak...

L’esprit guerrier de M. Sharon

Tous les grands noms de la droite chrétienne - Ralph Reed, Gary Bauer, Paul Weyrich, etc. - se sont engagés dans la nouvelle croisade, souvent téléguidée par Israël. Ainsi, c’est M. Ariel Sharon lui-même qui a voulu que le rabbin Yechiel Eckstein, fondateur de l’International Fellowship of Christians and Jews, recrute M. Ralph Reed, ancien président de la coalition chrétienne, pour prêcher la bonne parole : 250 000 chrétiens ont ainsi envoyé à Israël plus de 60 millions de dollars. De même, l’organisation Christians for Israel/USA a financé l’immigration de 65 000 juifs, afin de réaliser, au dire de son président, le révérend James Hutchens, « l’appel de Dieu qui consiste à aider le peuple juif à revenir et restaurer la terre d’Israël (2) ».

La rhétorique du président Bush (« ceux qui ne sont pas avec nous sont avec les terroristes », « nous sommes bons », etc.) a favorisé un discours binaire et manichéen qui coïncide avec les schémas de pensée des intégristes. Selon un récent sondage Time/CNN, 59 % des Américains pensent que les événements décrits dans l’Apocalypse vont se produire (à Har Meggidar, situé dans la plaine de Jezréel aujourd’hui en Israël - « Armageddon » dans le Nouveau Testament) et 25 % croient que les attentats du 11 septembre étaient prédits par la Bible (3). D’où le succès phénoménal de la série Left Behind (50 millions d’exemplaires vendus) : dix volumes, à mi-chemin entre le roman d’anticipation et le guide pratique pour la fin des temps, qui prétendent offrir les clés des mystères de l’Apocalypse (4).

Dans certains milieux fondamentalistes, l’intransigeance de M. Ariel Sharon et son esprit guerrier sont accueillis avec exaltation. N’est-ce pas sa visite - de pure provocation - du 28 septembre 2000 au mont du Temple (l’esplanade des Mosquées) qui déclencha le cycle de violence dont on ne voit toujours pas la fin ? Or, selon les Ecritures, c’est sur ce lieu sacré que sera érigé le Troisième Temple, prélude aux sanglantes guerres eschatologiques. Dans ces conditions, une solution pacifique ou des concessions territoriales pourraient compromettre - ou retarder - la réalisation des prophéties. Comme l’a souligné le pasteur Hutchens : « Il ne peut y avoir de paix avant l’avènement du Messie. »

Malgré son apparente solidité, l’alliance entre extrémistes israéliens et fondamentalistes chrétiens repose sur un malentendu. En effet, la chronologie envisagée par les fondamentalistes a de quoi inquiéter : d’abord les fléaux, les souffrances et les guerres ; puis la reconstruction du Temple et l’arrivée de l’Antéchrist ; enfin le deuxième avènement du Messie et le combat final à Jérusalem entre le Bien et le Mal. Les Justes seront alors transportés en « ravissement » au ciel. Les deux tiers des juifs seront convertis, les autres éliminés ou voués à la damnation (10). Pour certains, la fin du monde est d’ailleurs plus proche qu’il n’y paraît. En janvier 1999, le révérend Jerry Falwell déclarait que l’avènement du Messie pourrait se produire dans les dix prochaines années. Il affirmait également que l’Antéchrist était déjà parmi nous, et qu’il était « juif et mâle (5) ».

(1) Par 94 voix contre 2 au Sénat et 352 voix contre 21 à la Chambre des représentants, le Congrès américain a proclamé qu’"Israël et les Etats-Unis sont engagés dans une cause commune contre le terrorisme".
(2) Jeffery L. Sheler " Evangelicals Support Israël, but Some Jews Are Skeptical", U.S. News and world Report , 12 août 2002.
(3) Time , 23 juin 2002.
(4) Dernier volume paru : Tim La Haye et Jerry Jenkins, The Remnant : On the Brick of Armageddon , Tyndale House, 2002.
(5) Voir par exemple les sites Bible Prophecy , BCI ou Rapture Ready .

( 11 ) The Washington Post , 16 janvier 1999.
(LDL)

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