Handicapés

Le massacre des innocents

Michel Revel, Professeur de médecine physique et réadaptation à Paris. - Le Monde Diplomatique - octobre 2002 (p.9)

Créé en 1996, l’hôpital El Wafa Medical Rehabilitation Hospital, petit établissement de 51 lits, est le seul véritable centre de rééducation de toute la bande de Gaza. Son directeur, le docteur Ibrahim Ghazal, le fait visiter et présente certains de ses patients. Car la guerre coloniale que le gouvernement de M. Ariel Sharon s’entête à présenter comme une autodéfense antiterroriste, n’a pas seulement tué 2 435 Palestiniens (1), dont 497 âgés de moins de 18 ans, entre septembre 2000 et le 20 août 2002 : elle en a aussi blessé des milliers d’autres, que leurs incapacités résiduelles laisseront handicapés à vie.

Que sera la vie de Fadi, 14 ans ? Il vit dans les hôpitaux depuis ce jour de janvier 2002 où, rentrant de l’école, il a reçu une balle dans la tête tirée depuis un char. Faute de parvenir à commander ses muscles, il ne peut pas encore se tenir correctement dans un fauteuil roulant. De plus, il est aphasique. L’essentiel de ses journées se passe en salle de rééducation entre les mains des kinésithérapeutes, qui essaient d’assouplir ses articulations.

L’un d’entre eux tente de plaisanter avec Fadi pendant qu’il tire sur les muscles pour les étendre et plier les genoux, mais les réponses du jeune garçon ne s’expriment que par une alternance de grimaces de douleur et de rires.

Aura-t-il au moins, plus tard, l’entourage familial dévoué de Riad Ali Nasser ? Agé de 43 ans, ce dernier a lui aussi été blessé par une balle à la tête, mais il y a 12 ans, pendant la première Intifada. Il ne peut pas se tenir debout, n’a plus que quelques dixièmes de vision à l’œil gauche et entend très mal, malgré l’appareillage obtenu grâce à l’aide d’organisations caritatives. C’est son fils Muhamad, 17 ans, et sa femme Itaf qui le transportent de la charrette dans laquelle il est allé rendre visite à son frère à son fauteuil roulant rudimentaire, qu’ils poussent jusqu’à la table où le thé de l’amitié a été servi par sa fille May.

Zenab El Falit, 45 ans, a onze enfants âgés de 6 à 23 ans, le plus grand se trouvant en dialyse. Son mari est au chômage, comme la majorité des Palestiniens. Le 8 avril 2002 à 13 h 30, elle sarclait les aubergines et les tomates de son jardin quand des tirs partirent du char protégeant la colonie israélienne voisine, distante de 150 mètres. Trois balles la touchèrent, dont une traversa sa colonne vertébrale lombaire. Depuis, elle est paraplégique. Sans tonus musculaire, ses membres inférieurs pourront - peut-être - la porter, avec difficulté et sur courte distance, sur un terrain plat, mais avec un appareillage lourd et à l’aide de béquille. Elle ne pourra uriner qu’avec une sonde, risquant en permanence une infection. Elle ne travaillera plus jamais dans son jardin...

Randa El Kassir a 38 ans. Son premier mari a été tué pendant la première Intifada. Son second est au chômage. Elle a quatre enfants, âgés de 6 à 15 ans. Le 1er mai 2002, dans la banlieue de Rafah où elle habite, elle a été la cible de tirs de char. Une balle a éclaté sa troisième vertèbre dorsale. Ses muscles du tronc et des membres inférieurs sont paralysés pour toujours et elle aura des difficultés à se déplacer avec stabilité dans un fauteuil roulant. Elle sera toujours menacée d’infections urinaires et d’escarres qui nécessiteront de multiples séjours à l’hôpital.

Ces hospitalisations répétées rythment aussi la vie de Alam El Kabta, âgé de 23 ans, tétraplégique C5 (cinquième vertèbre cervicale) depuis le 23 décembre 1992. Ce jour là, il a reçu une balle dans le cou au marché de Gaza où il se promenait avec son père. Ce bon écolier voulait devenir ingénieur. Désormais, il dépend de l’aide de son père et de ses six frères et sœurs pour sa toilette, son alimentation, ses transferts du lit au fauteuil et au WC, ses déplacements, etc.

Moins brillants à l’école, Kamal Britka, 16 ans, Nassar El Rizzi, 18 ans, et Youssef Mohamed El Mansi, 17 ans, se destinaient au bâtiment et à l’agriculture. Une balle les a frappés alors qu’ils déambulaient dans la rue : les voilà respectivement paraplégique D8, D10 (dorsales) et hémiplégique. Leurs déplacements seront toujours difficiles et limités.

Awad Sifi est resté huit semaines dans le coma après avoir reçu dans le cou et la mandibule une balle explosive tirée d’un char alors qu’il était chez lui, derrière la fenêtre, le 11 février 2002. Cet instituteur de 49 ans était toujours prêt à rendre service dans Jabalia, confie le docteur Amee Jameh. Il est tétraplégique et encore sous trachéotomie. Son épouse et ses dix enfants l’attendent avec impatience dans son domicile, très endommagé. Il devra compter sur leur aide le reste de sa vie.

Wail Joudia, 32 ans, a plus de chance. Le 4 mai 2002, il revenait d’Israël, où il travaillait à la journée comme charpentier, quand il fut la cible de tirs depuis la colonie de Netzarim. Une fracture complexe de sa cheville droite a dû être opérée en Egypte. Après une longue rééducation, il ne conservera qu’une raideur et des douleurs de l’articulation. Sans doute pourra-il reprendre son métier, mais non sans difficultés. Monter sur un échafaudage, passe encore : plus difficiles seront les longues marches dans les sentiers escarpés qui contournent les barrages routiers israéliens...

Impossible de dire combien, parmi les 40 000 blessés (dont 8 000 mineurs) de cette seconde Intifada resteront handicapés. Combien garderont des séquelles durables, voire définitives, et viendront grossir la population des handicapés victimes de maladies congénitales ou acquises, ou encore d’accidents domestiques, de la route ou du travail ? Comment évaluer la part des blessures morales dans cette population jeune qui, après les terreurs et paniques de la petite enfance, n’a connu qu’agressions et humiliations ?

(1) Selon l’AFP, de la fin septembre 2000 au 16 septembre 2002, 1842 Palestiniens, 604 Israéliens et 50 étrangers ont été tués.

(LDL)

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