Rabin (Yitzhak)

Qui a tué Yitzhak Rabin ?

Eric Rouleau - Le Monde Diplomatique - juin 1996 (p. 22)

[Un ouvrage publié par Amnon Kapeliouk, "Rabin, un assassinat politique : religion, nationalisme, violende en Israël"" (1) met en évidence le fait que] le meurtrier, Igal Amir, n’est pas, comme on l’a présenté, un tueur épaulé seulement par un frère et un ami. Ses complices, sympathisants, admirateurs, mais aussi ceux qui se sont faits les instruments involontaires de son crime, s’étendent à perte de vue autour de lui. (...)

On savait que ce jeune homme fluet et arrogant était un « intégriste », persuadé qu’il n’était que le bras séculier du Seigneur. Encore fallait-il mesurer l’influence des ultranationalistes qui, sous le couvert de la religion, l’ont inspiré tout au long de sa vie : ses parents d’abord, qui n’ont pas renié son crime, ses condisciples et amis, nombreux, qui connaissaient ses intentions et les approuvaient, ses maîtres à penser, en particulier des rabbins qui lui avaient donné leur aval pour tuer le premier ministre. L’auteur fournit, à cet effet, un chapelet d’écrits, de déclarations, de prises de position, d’édits rabbiniques, autant d’appels au meurtre. Les rabbins se croient tout permis puisqu’ils sont virtuellement « intouchables » , écrit Amnon Kapeliouk, malgré l’existence de lois permettant de les sanctionner, grâce notamment à la « re-judaïsation » de la société israélienne. (...)

Qui a tué Itzhak Rabin ? Les rabbins intégristes, les colons des territoires occupés, les groupuscules fascisants, mais aussi des politiciens « honorables » du Likoud, tel le général Ariel Sharon, qui ont chacun à sa manière armé le bras de l’assassin ; ils dénonçaient l’ancien premier ministre comme étant le Pétain ou le Quisling d’Israël pactisant avec le « Hitler palestinien », M. Yasser Arafat, et exigeaient dès lors qu’il soit traduit en justice et « condamné à mort pour haute trahison ».

La responsabilité des services de sécurité intérieure, le Shabak ? L’auteur est persuadé qu’il n’y a pas eu de « conjuration » contre le chef du gouvernement, bien qu’il signale que nombre des agents secrets sont affiliés à des formations de droite ou aux milieux religieux. Il attribue leur étonnante passivité, tant avant que lors de l’attentat, à deux séries de facteurs, l’une d’ordre technique (manque de rigueur, légèreté de comportement, négligences, baisse du niveau professionnel), l’autre de nature politique : myopie des services de sécurité quand ils soutiennent et encouragent les militants islamistes de Hamas dans les années 80 croyant ainsi affaiblir l’OLP ; cécité quand ils estiment - avec la majeure partie de l’opinion -, d’ailleurs qu’ « un juif ne tuera jamais un juif ».

Qui a tué Itzhak Rabin ? On pourrait répondre, avec Amnon Kapeliouk, que le gouvernement travailliste devrait admettre sa part de responsabilité : son indulgence à l’égard des colons, même quand ils organisent des pogroms anti-arabes, à l’égard des activistes de la droite et de l’extrême droite qui violent les règles les plus élémentaires de la démocratie, à l’égard des intégristes religieux qui noyautent et contrôlent nombre d’établissements d’enseignement. Tout se passe comme si les travaillistes avaient honte d’avoir choisi la voie du compromis pour aboutir à la paix.

En dernière analyse, conclut Amnon Kapeliouk, c’est le cancer de l’occupation, qui, inexorablement, dissémine dans la société israélienne chauvinisme, racisme et violence. Le mal ne sera éradiqué que le jour où les dirigeants renonceront définitivement à agrandir l’Etat juif au détriment des Palestiniens, tout en admettant le droit de ces derniers de se doter d’un Etat souverain.

(1) Le Monde Editions, Paris, 1996
(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site