Propriété

La propriété foncière en Israël : apartheid ethnique de rigueur

Joseph Algazy - Le Monde Diplomatique - septembre 1997 (p.17)

La bataille pour la terre nâa pas Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza pour seuls théâtres : en Israël aussi, elle continue. Près de cinquante ans après sa création, on aurait pu penser que lâEtat juif et ses principaux partis traiteraient enfin les citoyens arabes sur un pied dâégalité. Il nâen est rien, reconnaît M. Haïm Oron, député du parti Meretz : « Non seulement la lutte pour chaque pouce de terrain se poursuit, mais elle sâaccentue, même dans lâEtat dâIsraël. »

Les Bédouins du village Al-Waqili, dans le désert du Néguev, viennent dâen faire lâamère expérience. Lâautorité compétente - lâAdministration des terres dâIsraël - a exigé quâils quittent les terres sur lesquelles ils vivent depuis des générations. Assignés en justice, les habitants sont menacés dâêtre chassés par la force et de voir leurs logements détruits (1). Tout récemment, à la demande de lâAdministration des terres dâIsraël, la justice a ordonné à quelques centaines de Bédouins de la tribu Al-Azazmeh résidant dans la région de Ramat Hovav de quitter les lieux dans un délai de six mois. Or ils avaient été installés ici en 1953 par le gouvernement militaire, qui les avait auparavant expulsés dâautres régions. Un des notables dâAl-Azazmeh, M. Lebad Abou Afash, présente ce nouvel ordre dâexpulsion comme un «  transfert ». Des injustices de ce genre, les Arabes israéliens en ont subi beaucoup depuis la création de lâEtat juif. De 1948 à nos jours, Israël a confisqué la majeure partie de leurs terres en Galilée, dans les « triangles » nord et sud au centre du pays (où vivent dâimportantes communautés arabes) ainsi que dans le Néguev. Dans ce but, il sâest doté de tout un arsenal de textes « légalisant » la confiscation des terres des citoyens arabes. Dâoù la prolétarisation de cette population, longtemps en majorité paysanne : si les villages arabes ont conservé, dans lâensemble, leur caractère rural, la plupart de leurs habitants, devenus ouvriers, travaillent en ville.

La lutte contre la confiscation massive des terres arabes en Galilée est symbolisée chaque année par le Jour de la terre qui, le 30 mars, commémore les six Palestiniens tués et les dizaines dâautres blessés lors de la répression de la manifestation de 1976. Mais, dans le Néguev aussi, lâEtat a mis la main sur des centaines de milliers de dounams (2) - le nombre exact est inconnu - et expulsé de manière répétée des Bédouins. Ces derniers sont encore victimes de mesures prises sous prétexte de régulariser la propriété de quelque 700 000 dounams : non seulement on leur vole leurs terres, mais on leur refuse les permis nécessaires à la construction de logements, même provisoires ; et, sâils passent outre, on les force à détruire leurs habitations « illégales » et on leur impose de lourdes amendes... En fait, la moitié des 80 000 Bédouins du Néguev ont été regroupés dans sept agglomérations-réserves.

La surface totale de lâEtat dâIsraël est de 22,2 millions de dounams . Lâessentiel - 92 % - est la propriété, soit de lâEtat (14,6 millions), soit du Fonds national juif (en hébreu Keren Kayemet, 2,4 millions), soit de lâOffice de développement qui détient les terres (et les autres biens) des réfugiés palestiniens déclarés « absents » (2,6 millions). Toutes ces terres (19,6 millions de dounams) dépendent, depuis 1961, dâune seule autorité : lâAdministration des terres dâIsraël (en hébreu Minhlq meqarqeâé Israel). Seuls 1,3 million de dounams sont propriété privée. Le statut des autres terres reste à déterminer. Cette spécificité - 92 % de la terre appartenant, soit à lâEtat, soit à des organismes sionistes paraétatiques - a une conséquence importante : la grande majorité des Israéliens, quâils se trouvent à la campagne (dans les kibboutzim collectivistes comme dans les moshavim coopératifs) ou dans les villes, vivent sur des terres affermées par lâEtat, le Fonds national juif ou lâOffice de développement, et ce pour une durée (renouvelable) de 99 ans. Tout changement de main doit avoir lâassentiment formel de lâadministration des terres.

Si lâessentiel de la terre est ainsi « nationalisée », ce nâest évidemment pas dans une optique socialiste, mais sioniste : il sâagit dâaffirmer le droit du « peuple juif » en tant que tel sur la terre dâIsraël (Eretz Israël)... *

LâEtat dâIsraël est dâailleurs engagé dans une vaste réforme de sa politique foncière. Il sâagit dâun débat de longue durée, qui ne sera pas tranché avant plusieurs années. Dâautant que, pour certains, il serait temps de privatiser carrément le sol : ainsi « Sharon, soulignait il y a quelques semaines le journaliste Gideon Reicher (3), veut vendre lâessentiel des terres étatiques, essentiellement dans la zone centrale du pays, à ceux (près de la moitié de la population israélienne) qui la louent aux représentants du Fonds national juif ». Ce dernier, poursuivait lâarticle, sâoppose fermement à une privatisation qui « met en danger lâexistence juive en Palestine. Les propriétaires juifs de la terre privée pourraient la vendre à des non- juifs et menacer ainsi le sionisme ».

Or le point sur lequel toute le monde est dâaccord, câest la nécessité dâinterdire aux « étrangers » dâacheter des terres, quâelles soient privées ou non. Est étranger - précise le projet de la commission constituée par le ministre des infrastructures Ariel Sharon pour une réforme de la politique de lâAdministration des terres dâIsraël, présidée par le professeur Boaz Ronen (4) - quiconque nâest pas citoyen de lâEtat dâIsraël et nâa pas le droit de le devenir en vertu de la loi du retour : en revanche, des juifs citoyens dâun autre Etat pourront acquérir des terres en Israël avant même de venir y vivre *, de devenir oleh hadach (nouvel immigrant) et dâen obtenir la citoyenneté.

La propriété de la terre est réservée aux juifs, son utilisation aussi. En vertu du bail signé par chaque individu ou institution avec le Fonds national juif, il est interdit dâen transmettre le droit dâexploitation à un non-juif, quand bien même il serait citoyen de lâEtat dâIsraël. Conformément à la loi, les citoyens arabes ne peuvent pas être membres de kibboutzim, de moshavim ou de localités communautaires. * (...)

Les Arabes restés en Israël après lâexpulsion de 1948-1949 et leurs descendants forment près du cinquième de la population du pays. Théoriquement, ils en sont des citoyens à part entière. Mais la question de la terre symbolise toujours les discriminations qui les frappent.

( 1 ) Cf. Kol el-Arab et Al-Sinara, 1er août 1997,
( 2 ) Le dounam est une mesure ottomane qui correspond à un dixième d’hectare.
( 3 ) Yediot Aharonot, 7 mai 1997, cité par From the Hebrew Press, Woodbridge (Virginie), Etats-Unis, vol. IX, nø 7, juillet 1997.
( 4 ) Compte-rendu de la commission pour une réforme de la politique de l’Administration des terres d’Israël, présidée par le professeur Boaz Ronen, 7 avril 1997, p. 7.
* souligné par nous

(LDL)

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