Stratégie

Aucune logique révolutionnaire n'anima jamais ni le Fatah ni le FPLP, et les fedayin n'ont jamais représenté la moindre menace militaire pour Israël

Alain Gresh - Le Monde Diplomatique - septembre 1998 (p. 22)

(...) Depuis la signature des accords d’Oslo, le 13 septembre 1993, (...) l’OLP a pratiquement cessé de s’intéresser au sort des millions de Palestiniens exilés. Sa structure s’est fondue avec celle de l’Autorité mise en place, à Gaza, sous la présidence de M. Yasser Arafat. Seuls demeurent à Tunis le « département politique » de l’OLP et M. Farouk Kaddoumi, qui supervise les ambassades palestiniennes à l’étranger (1).

Depuis son retour à Gaza en 1994, M. Yasser Arafat s’est attaché, non sans succès, à asseoir son pouvoir sur une société qu’il connaissait mal. Mais son autorité ne va pas au-delà de quelques bantoustans surpeuplés, isolés les uns des autres et soumis au contrôle permanent des forces d’occupation israéliennes. Frustré par cette impasse, le vieux dirigeant menace, au terme de la période intérimaire d’autonomie qui s’achève en mai prochain, de proclamer unilatéralement la création d’un Etat palestinien.

Pourtant, il sait que ses atouts sont fragiles, face à un gouvernement israélien intransigeant, à une administration américaine veule et à une communauté internationale qui a abdiqué ses responsabilités. En « retournant » au Liban, M. Arafat cherche- t-il à élargir sa base de manoeuvre et à rappeler, aux Etats-Unis comme à Israël, que les Palestiniens sont un facteur politique de toute l’équation proche-orientale, et pas seulement de Gaza ?

Sans doute. Mais, au-delà de la tactique, la question posée est celle de l’avenir même du nationalisme palestinien. Pour y répondre, il est indispensable de se plonger dans l’analyse fouillée et subtile qu’offre Yezid Sayigh - directeur adjoint des études au Centre des études internationales de l’université de Cambridge et l’un des conseillers palestiniens durant les négociations de Madrid (1991-1993) - dans la somme irremplaçable qu’il a consacrée à ce nationalisme et à la lutte armée (2).

Au point de départ, le désastre de 1948, l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens (4) et l’éparpillement dans les camps. Les élites sont discréditées. Seul se maintient, durant les années 50, un patriotisme fait d’attachement à la terre ou au village. Ce sentiment se transforme en proto-nationalisme à la faveur de l’expérience de la marginalité sociale et politique : nulle part, dans le monde arabe, les Palestiniens ne sont les bienvenus , nulle part, ils ne jouissent des mêmes droits que les autochtones, même quand, comme en Jordanie, on leur octroie la nationalité.

Si l’éducation massive - rendue possible par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) - et « la transformation d’un peuple de paysans en peuple de fonctionnaires » favorisent cette affirmation identitaire, « l’émergence d’un nationalisme distinct (...) n’était pas inévitable, compte tenu de l’absence d’un cadre politique et institutionnel commun au sein d’un Etat ». La recherche de ce cadre commun, et c’est la thèse centrale de Yezid Sayigh, fut un élément crucial dans la reconstruction du mouvement politique palestinien.

Aucune logique révolutionnaire

Ce cadre allait naître d’une conjoncture presque fortuite, celle de la nouvelle défaite arabe de juin 1967, qui crée, pendant quelques mois, un vide politique, idéologique et militaire (discrédit du nassérisme et des idéologies panarabes, ébranlement du régime jordanien, etc.) dans lequel s’engouffrent les organisations armées palestiniennes - le Fatah de Yasser Arafat et le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) de George Habache et Nayef Hawatmeh (5). Elles s’installent en Jordanie, prennent le contrôle des camps de réfugiés, s’assurent une présence militaire autonome, déploient une rhétorique de la « libération totale de la Palestine » et de la révolution qui fait vibrer les coeurs, d’Alger à Bagdad.

La stratégie des fedayins paraît similaire à celle qui se déploie au même moment à travers le tiers -monde, du Vietnam à l’Amérique latine en passant par l’Afrique australe : une révolution nationale et sociale, portée par le fusil. En fait, il n’en est rien !
Aucune logique « révolutionnaire » n’anima jamais le Fatah (ni d’ailleurs le FPLP), et la lutte armée ne fut jamais pensée. Il n’existe aucune pensée stratégique, aucune texte militaire théorique palestinien. A aucun moment, les fedayins ne représenteront la moindre menace militaire pour Israël. *

La lutte armée fut avant tout, explique Yezid Sayigh, « la source de la légitimité politique et de l’identité nationale ». Elle donna une impulsion décisive à la dynamique nationale (« l’imagerie héroïque et le langage de la lutte armée donnèrent une nouvelle substance à la "communauté imaginée" des Palestiniens ») et assura à ceux-ci, notamment entre 1967 et 1982, grâce à leur présence en Jordanie puis au Liban, une autonomie politique.

Ce que cherche avant tout la résistance palestinienne, c’est la construction de ce cadre étatique qui manque pour que le nationalisme puisse vraiment prendre son essor. Elle va le trouver dans l’Organisation de libération de la Palestine, créée par la Ligue arabe en 1964 et que les fedayins avaient jusqu’alors critiquée âprement. Dirigeant de l’aile gauche du Fath, M. Naji Allouch avait raison quand il reprochait à sa direction d’abandonner la révolution et de vouloir transformer l’OLP en « Etat en exil ».

« La génération qui prit le contrôle de l’OLP en 1968-1969, note l’auteur, (...) était similaire de manière frappante aux "nouvelles élites" qui arrivèrent au pouvoir en Egypte, en Syrie, en Algérie et en Irak entre 1952 et 1968. » Le Fath, la plus puissante des formations de fedayins, mit ses cadres à de nombreux postes dirigeants et intégra certaines de ses propres organisations (Fondation des martyrs, Croissant-Rouge) au sein de l’OLP. D’un autre côté, elle multiplia les structures pour offrir des postes à sa base (une forme de clientélisme) ou aux autres organisations. Elle s’assura ainsi la loyauté de dizaines de milliers de fonctionnaires.

Ce qui « était loin d’être inhabituel » pour les jeunes Etats indépendants, mais l’originalité de cette politique dans le cas palestinien tenait au fait qu’ « elle se développait dans le cadre d’un mouvement de libération », qui ne contrôlait même pas une partie de son territoire. L’afflux d’une aide financière en provenance des pays du Golfe et d’autres pays arabes, une véritable « rente » politique, fut un élément décisif dans la construction de ce quasi-Etat et dans la possibilité d’une gestion clientéliste.

Ce choix « étatiste » fixait à la fois la force et les limites de l’OLP. Elle devenait, dans les années 70, le cadre de référence de toutes les organisations palestiniennes et, plus largement, de tous les Palestiniens éparpillés à travers le monde. Elle pouvait, à juste titre, revendiquer sa qualité de « seul représentant du peuple palestinien », mais au sens où un Etat représente ses citoyens.

Par ailleurs, malgré un certain pluralisme, l’OLP offrait les mêmes défauts que tous les Etats arabes environnants dont elle s’était inspirée : absence de contrôle des dirigeants, incapacité à l’autocritique, fonctionnarisation, patrimonialisme, pouvoir personnel, etc. Elle craignait toute initiative autonome de la société et conservera une méfiance tenace à l’égard de tous les mouvements en Cisjordanie et à Gaza dont le contrôle lui échappe en partie. Toutes les organisations, y compris celles de la gauche palestinienne, acceptèrent cette logique étatique et clientéliste, négociant avec M. Arafat la distribution des postes et des ressources.

Mais l’OLP n’était pas un Etat, et elle ne pouvait donc en assurer toutes les fonctions, sauf durant de courtes périodes - notamment les années 70 au Liban. Dans leur vie quotidienne, les Palestiniens dépendaient avant tout de l’Etat dans lequel ils vivaient. Chaque fois que le système étatiste de l’OLP se montrait incapable d’opérer de manière efficace - notamment en aidant concrètement les Palestiniens dans leurs problèmes quotidiens -, chaque fois que les Palestiniens se voyaient contraints de lier leur stratégie de survie à des centres étatiques rivaux (Amman, Damas...), le nationalisme palestinien était affaibli.

(1) Selon les accords d’Oslo, l’Autorité palestinienne ne peut avoir en tant que telle de représentation à l’étranger.
(2) Yezid Sayigh, Armed Struggle and the Search for State. The Palestinian National Movement, 1949-1993, Clarendon Press- Institute for Palestinian Studies, Oxford-Washington, 1997, 953 pages, 99 dollars.
* souligné par nous

(LDL)

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