Herzl (Theodor)

Le « nouveau Moïse du peuple juif » : sans talent, immature, infantile, refoulé, admirateur à demi fou de Drumont et obéissant à des illuminations...

Elisabeth Roudinesco - "Retour sur la question juive" - Ed. Albin Michel 2010, p. 99 et suiv.

« Le sionisme est bien né à Vienne en Autriche, dira Joseph Roth. C'est un journaliste viennois qui l'a inventé. Personne d'autre n'aurait pu le faire »[1]

Né en 1860 dans l'Empire austro-hongrois, Theodor Herzl, père fondateur du sionisme, surnommé le nouveau Moïse du peuple juif, était un mélange de Savonarole et de Sabbataï Zevi. Il avait été élevé dans une famille libérale et assimilée qui ne respectait pas les prescriptions alimentaires et pour laquelle le judaïsme était un pieux souvenir autorisant tout juste à respecter le rituel des fêtes [2].

Après avoir été ruiné par la crise financière de 1873, le père quitta Budapest pour s'installer à Vienne, où le fils poursuivit des études de droit tout en rêvant de devenir un dramaturge reconnu, alors qu'il n'avait guère de talent, sinon celui de savoir transformer magistralement sa vie en une permanente représentation théâtrale. Herzl était en effet un prodigieux acteur capable de fasciner autant les foules que ses interlocuteurs du moment.

Attaché de façon infantile à sa mère et souffrant de crises d'exaltation et de mélancolie, il vouait à la sexualité une sorte de répulsion qui se traduisait par la détestation de son pénis circoncis et par la honte de sa judéité. Durant toutes ses études, confronté à l'antisémitisme, il ne cessa de se sentir humilié tout en faisant siens les arguments de ses ennemis : il admirait l'idéal wagnérien et le pangermanisme « aryen », cherchant ainsi, comme le dira Stefan Zweig, à échapper « par la fuite dans le spirituel » ce qui « avait rétréci le judaïsme : la froide volonté de gagner de l'argent ». [3]

Mais à l'évidence, il fut habité très tôt par la haine de soi juive (la Selbsthass), passion suicidaire et aussi tourmentée et ambivalente que celle qu'il éprouvait pour sa femme Julie, instable, colérique, folle et menaçant périodiquement de se trancher les veines, de s'empoisonner ou de se défenestrer.

Trois enfants naîtront de ce tumultueux mariage : Pauline, la fille aînée, mourra dans l'errance après avoir été plusieurs fois internée. Hans, le fils, se convertira maintes fois – baptiste, quaker, unitarien -, avant de retourner à la synagogue puis de se suicider d'une balle de pistolet après l'annonce de la mort de sa soeur. Trude, la cadette, maniaco-dépressive, sera assassinée par les nazis à Theresienstadt en 1942, tandis que son fils, petit-fils et seul descendant de Theodor, se suicidera par noyade à Washington après avoir refusé de s'établir en Palestine.

Installé à Paris en 1891 comme correspondant du grand journal viennois Neue Freie Press, Theodor Herzl assista à la crise du boulangisme, à la montée du mouvement anarchiste – et surtout à la grande explosion antisémite drumontiste. Il fréquenta Drumont dans le salon d'Alphonse Daudet, et eut pour lui de l'empathie, admirant La France juive comme l'essai le plus brillant de l'époque sur la « question », après celui d'Eugen Dühring. A l'évidence, il avait à ce point intériorisé la haine qu'il vouait aux Juifs et à lui-même qu'il considérait que les antisémites avaient raison de chercher à se débarrasser de ces intrus : « Une bonne partie de ma liberté conceptuelle, je la dois à Drumont, car c'est un artiste ». Et encore : « Je comprend la nature de l'antisémitisme. Nous autres Juifs, bien que ce ne soit pas notre faute, nous sommes demeurés un corps étranger dans les différentes nations où nous vivons. Dans le ghetto, nous avons adopté un certain nombre de comportements antisociaux. Le harcèlement a corrompu notre caractère, et il faudra un contre-harcèlement pour l'amender. En fait, l'antisémitisme est la conséquence de l'émancipation des Juifs. Ce fut une erreur de la part des libertaires doctrinaires de croire qu'on peut rendre les gens égaux par un décret au Journal Officiel. [...] Lorsque les Juifs ne s'occupent plus d'argent et exercent des professions qui leur étaient interdites jusqu'alors, il s'approprient en grande partie le gagne-pain de la classe moyenne. Pourtant, l'antisémitisme, force puissante et inconsciente parmi les masses, ne fera pas de mal aux Juifs. Je considère qu'il aidera à forger le caractère juif » [4].

Ces mots, extraits d'une lettre rédigée en 1895, un mois après qu'Alfred Dreyfus eut été déporté à l'île du Diable, indiquait déjà combien Herzl avait pris en horreur ce qui pourtant avait été l'événement libérateur majeur dans la longue histoire de la persécution des juifs. Détestant la démocratie, méprisant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et plus encore l'acte fondateur de 1791 par lequel les Juifs avaient enfin acquis en France, et pour la première fois au monde des droits qui faisaient d'eux des citoyens à part entière, il rejetait d'un coup les Lumières comme il avait auparavant haï sa propre judéité.

Ainsi mobilisait-il les forces obscures de la passion antisémite pour en accepter le diktat et retourner en fierté d'être juif sa haine de soi juive. Et puisque les antidreyfusistes avaient réussi à faire condamner le Juif français le plus assimilé et le plus représentatif des grandes vertus de l'intégration républicaine, cela apportait une preuve définitive à ses yeux que l'émancipation, sous toutes ses formes, était la pire des solutions à la question juive. [...]

Tout son projet de transformer ainsi l'antisémitisme en force motrice, Herzl, s'il ne s'engagea pas dans l'Affaire, décida en 1895, à la suite d'une « illumination » [5] de mettre en oeuvre un vaste programme d'évacuation des Juifs européens vers un autre territoire : l'Argentine, l'Ouganda, puis la Palestine. Le plus inouï dans cette histoire, c'est qu'il a réussi à convaincre les puissances coloniales d'abord – Empire ottoman, Etats européens -, puis des milliers de Juifs de la diaspora que son projet était réalisable. [...]

Herzl était évidemment l'homme de la situation. Viennois étrange à demi fou, il fit passer dans la réalité ce qui n'avait été qu'un rêve [...]. C'est peut-être parce qu'il n'avait aucune connaissance sérieuse ni du judaïsme, ni de la géographie, ni de la différence entre les Juifs de l'Est, auxquels il reprochait de favoriser l'antisémitisme, et ceux de l'Ouest, qu'il détestait, que Herzl put être l'initiateur d'un tel projet. [...] Son obsession finit par avoir raison de la réalité, et son déni de la réalité fut plus inflexible que toute forme de rationalité.

[1] Joseph Roth, « Juifs en errance », Paris, Seuil, 1986, p. 19
[2] Cf. Ernst Pawel, « Theodor Hetzl ou le labyrinthe de l'exil », Paris, Seuil, 1992
[3] Stefan Zweig, « Le monde d'hier. Souvenirs d'un Européen », Paris, Belfond, 1993, p. 29.
[4] Cité par Ernst Pawel, op.cit., pp. 182-183
[5] Celle-ci a bien existé, contrairement à ce qu'avance Claude Klein dans son commentaire du livre de Herzl, L'Etat des Juifs (1896).

(LDL)

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