Gouvernance (bonne)

Le gouvernement israélien, ni plus "démocratique" ni plus vertueux que l'Autorité Palestinienne

Uri Avnery - Courrier International N°609 - 4 juillet 2002

En 2002, les Etats-Unis, et la soi-disant « communauté internationale » dans leur sillage (as usual), exerçaient une pression maximale sur l'Autorité Palestinienne pour qu'elle mette en oeuvre des « réformes », moyennant quoi l'administration Bush faisait miroiter aux Palestiniens la mirobolante perspective d'un « Etat provisoire ».

Fantôme d'Etat palestinien dont évidemment le premier ministre israélien de l'époque, le criminel de guerre Ariel Sharon, à qui G.W. Bush ne ménageait pas son appui, était bien décidé à ne jamais permettre la naissance, même « provisoire ».

Les Palestiniens étaient ainsi sommés de se conformer aux canons de la démocratie formelles occidentale. Outre une lutte contre la corruption effectivement bien nécessaire, Yasser Arafat était notamment mis en demeure de doter l'A.P. d'une Constitution et de créer un poste de Premier Ministre avec qui il lui faudrait partager l'exercice du pouvoir.

La « communauté internationale » exigeait aussi l'organisation d'élections démocratiques libres, ouvertes et bien préparées , qui eurent lieu en 2006, et se soldèrent par la victoire du Hamas (56% des voix). La même « communauté internationale » s'empressa alors de renier les résultats de ces «élections libres et démocratiques » dont elle avait scrupuleusement vérifié la régularité, refusa toute coopération avec le Premier Ministre Ismaïl Haniyeh qui en était issu et mis fin à toute aide financière... Mais ceci est une autre histoire.

Dans ce contexte, Uri Avnery adressa via le site AMIN.ORG, un ironique « rapport au Président des Etats-Unis » émanant d'une imaginaire « commission secrète », pour souligner qu'il serait bon que sa volonté réformatrice vise aussi à Israël. Ce pastiche dresse un portrait accablant de la prétendue « seule démocratie du Moyen-Orient » choyée par les puissance occidentales et dénonce quelques uns des mensonges de sa propagande.


A: Président des Etats-Unis,
De : Conseiller pour la sécurité nationale

 TOP SECRET 

Monsieur le Président [1],

Je vous soumets par la présente le rapport de la commission secrète sur la réforme d'Israël, qui a fonctionné en parallèle à celle sur la réforme de l'Autorité Palestinienne. Les défauts du système israélien sont connus de tous : règne autocratique d'un seul homme [2] entouré de sycophantes [3] et de béni-oui-oui, un gouvernement corrompu à tous les niveaux, des institutions démocratiques qui ne servent que de paravent, absence de Constitution, absence d'une véritable opposition, pluripartisme factice, et des média totalement mobilisés au service du gouvernement.

Ce système est incapable de se tourner vers la paix. Puisque vous avez décrété la paix dans l'intérêt national fondamental des Etats-Unis, nous devons user de notre pouvoir afin d'obtenir une réforme en profondeur.

Vous trouverez ci-après quelques unes des conclusions de la commission :

AUTOCRATIE :

En théorie, Israël est gouverné par une direction démocratique s'appuyant sur une autorité décentralisée et un système de contrôle et de garde-fous. Dans les faits, la situation est très différente. Grâce à un subtil labyrinthe d'institutions artificielles, gouvernement, cabinet, cabinet interne, « cuisine » [4], « kitchenette », la situation s'est développée au point de permettre à M. Sharon de décider et de faire tout ce qu'il veut. En pratique, M. Sharon agit par le biais d'un petit groupe de membres de sa famille et de fidèles qui lui sont dévoués depuis des décennies, mais qui n'ont jamais été élus (Les plus visibles étant son fils, Omri, ainsi que MM. Weisglass [5] et Genger). Les membres du gouvernement officiel n'ont absolument aucune influence. MM. Pérès et Ben Eliezer, par exemple, font de la figuration.

CORRUPTION :

Le système israélien actuel est fondé sur une corruption générale, systématique et institutionnalisée. De généreuses portions du budget de l'Etat sont transférées, à la fois ostensiblement et clandestinement, sous forme de pots-de-vin aux partis religieux et autres qui maintiennent M. Sharon au pouvoir. Cet argent se retrouve en partie dans la poche des fonctionnaires de ces formations. Ces sommes considérables sont dérobées au grand public alors que le chômage ne cesse de croître, que les infrastructures manquent cruellement d'argent, qu'il n'y a même pas de quoi assurer des conditions de vie décentes pour les invalides, les personnes âgées, les chômeurs et les enfants handicapés, des conditions d'hospitalisation correctes pour les malades, sans parler des conditions de vie des détenus, qui sont à la limite de la barbarie.

Le Premier ministre lui-même, propriétaire de la plus grande exploitation privée d'Israël, intervient dans la gestion de la politique agricole, décide du prix de l'eau et réglemente les importations. Comme dans l'Autorité Palestinienne, pratiquement toutes les positions clés du gouvernement, des services et des grandes entreprises sont distribuées aux fidèles du Premier ministre et aux membres du Comité central du parti au pouvoir (qui se comptent par milliers).

Par ailleurs, les contribuables doivent porter le fardeau d'une fraction importante des juifs orthodoxes, qui ne travaillent pas, ne paient pas d'impôts et n'effectuent pas de service militaire, accroissant d'autant la durée du service et des périodes de rappel de tous les autres [6].

Beaucoup de colons prospèrent également aux dépens du grand public. En Israël, la fracture entre riches et pauvres est plus profonde que dans n'importe quel pays occidental, ce qui fait de l'Etat hébreu un pays du tiers-monde.

MENSONGE :

M. Sharon est un menteur avéré. Dès le début de sa carrière, le Premier ministre de l'époque, M. Ben Gourion, soulignait sa tendance au mensonge. Ce n'est pas là un trait qui lui est personnel. C'est une méthode profondément inscrite dans la mentalité de la direction israélienne [7].

L'un des prédécesseurs de M. Sharon, l'ancien Premier ministre Yitzhak Shamir, avait d'ailleurs déclaré en public que mentir pour l'Etat était une vertu. Les exemples ne manquent pas. Le prédécesseur immédiat de M. Sharon, M. Barak, a présenté une version mensongère de la conférence au sommet de Camp David [été 2000] afin de rejeter l'échec de la réunion sur M. Arafat. Depuis, l'ensemble des média israéliens reprend quotidiennement cette légende, bien que la plupart des commentateurs connaissent la vérité. Il en va de même des accords d'Oslo [1993]. Les dirigeants israéliens, avec l'aide des média, dissimulent le fait que la plupart des violations ont été perpétrées par la partie israélienne. (Ils n'ont pas entamé le troisième redéploiement de troupes israéliennes, n'ont pas ouvert les quatre « passages libres » prévus par les accords entre la Bande de Gaza et la Cisjordanie, ont détourné les fonds des taxes et droits de douane collectés pour l'Autorité Palestinienne, ont refusé de négocier en toute bonne foi à propos de Jérusalem, des colons et des réfugiés, contrairement à ce qui était stipulé dans le texte des accords, etc...).

Rappelons que même Yitzhak Rabin avait annoncé qu'il « n'y a pas de dates sacrées », se libérant par conséquent du besoin de satisfaire à quelque obligation que ce soit dans le temps imparti.

Cela, Monsieur le Président, est un résumé du rapport. La commission propose de suspendre notre aide économique et militaire à Israël tant qu'une réforme en profondeur n'aura pas été entreprise, et de nommer une équipe chargée de superviser les résultats. Il faudrait en outre obliger les Israélien, comme les Palestiniens, à adopter une Constitution.

Le Conseiller pour la Sécurité Nationale

[1] G.W. Bush
[2] Ariel Sharon
[3] Selon Littré : nom qu'on donnait dans Athènes aux dénonciateurs qui livraient aux passions de la foule les citoyens éminents et surtout ceux dont elle redoutait le plus la raison ou la vertu.
[4] Allusion à la « cuisine de Golda Meir » : à l'époque où celle-ci était Premier Ministre, elle avait pour habitude de se concerter discrètement avec son ministre des Finances Pinhas Safir et avec Israël Galili, ministre sans portefeuille. Cela lui valut de vives critiques au lendemain de la "guerre de Kippour". En effet, on lui reprocha d’avoir pris des décisions vitales dans le cercle restreint et officieux de ce qu’on appela «la cuisine de Golda», au lieu de les prendre dans le cadre officiel des réunions gouvernementales. Cet usage s'est poursuivi par la suite, et l'expression « cuisine » est restée pour désigner cette pratique, encore aggravée dans certains car par la prise de décision dans une « kitchenette », c'est-à-dire un cercle encore plus restreint dénué de toute légitimité démocratique.
[5] Principal conseiller de Sharon, Dov Weisglass, décrivait le retrait de Gaza, dans une interview au quotidien Haaretz, en août 2004 : « Ce sur quoi je me suis effectivement mis d'accord avec les Américains, c'était qu'une partie des colonies [c'est-à-dire les principaux blocs de colonies de Cisjordanie] ne ferait l'objet d'aucune discussion, et que le reste ne ferait pas l'objet d’aucune discussions avant que les Palestiniens soient devenus des Finlandais [...]. La signification [de cet accord avec les États-Unis], c'est le gel du processus politique. Et lorsque vous gelez ce processus, vous empêchez l'établissement d'un État palestinien et vous empêchez une discussion sur les réfugiés, les frontières et Jérusalem. En réalité l'ensemble de ces propositions qu'on appelle l'État palestinien, avec tout ce que cela comporte, a été retiré de notre agenda, et ce pour une durée indéfinie. Et tout ça, sous l'autorité et avec la permission du [président Bush] et la ratification des deux chambres du Congrès. »
[6] On notera que l'auteur du « rapport » ne soulève pas le fait que les Arabes ayant nationalité la israélienne (20% de la population) n'ont pas le droit de servir dans l'armée, sans parler des autres discriminations dont il sont l'objet...
[7] Voir à ce propos : ce bref portait de Shimon Pérès

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site