Communautarisme

Le CRIF, vrai lobby et faux pouvoir

Esther Benbassa, directeur d'études à l’Ecole pratique des hautes études (Sorbonne) - Liberation.fr

Clermont-Tonnerre déclarait, le 24 décembre 1789, à la tribune de la Constituante, quâ«il faut refuser tout aux juifs comme nation dans le sens de corps constitué et accorder tout aux juifs comme individusâ». Catégorique, il rejetait alors tout «communautarisme». Lorsquâon se gargarise aujourdâhui en haut lieu ou dans les médias de communautarisme, on ne pense guère quâaux Arabo-musulmans. Loin de toute langue de bois, disons clairement que ce mot est devenu synonyme de «musulmans». Câest vers eux que, du voile à la burqa en passant par lâidentité nationale, tous les regards sont tournés, dans un pays pourtant laïque comme la France. Objet de cristallisation, comme les juifs lâont été dans le passé, la nationalité française de nombre dâentre eux passe au second plan après leur religion.

En revanche, lorsque le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) organise son dîner annuel et quâil lance des fatwas contre les uns et les autres, quand les politiciens de tout bord, y compris le Président et le Premier ministre, y accourent, personne nâose parler de communautarisme. François Fillon est allé jusquâà dénoncer ledit communautarisme lors de ce même dîner, au prétexte quâil «refuse lâégalité et la fraternité». Il faisait bien sûr référence au communautarisme musulman. Et pourtant, tous les ingrédients sont réunis pour parler aussi de communautarisme juif. Cette année, comme lâan passé, les mesures dâostracisme ont visé le PCF et les Verts, au motif de leur campagne de boycott des produits israéliens. Comble de lâhorreur, certaines municipalités communistes auraient fait citoyen dâhonneur Marwan Barghouti, lâun des responsables du Fatah, en geôle à vie en Israël.

On en vient à se demander si le Crif nâest pas plutôt le porte-parole dâIsraël en France, comme une seconde ambassade de ce pays. Il y a un siècle, ce qui aurait passé pour de la double allégeance sâappelle aujourdâhui soutien à Israël. Parce que les juifs de France collent, paraît-il, à la ligne politique dâIsraël, quâelle soit de gauche ou de droite, leurs institutions, dont le Crif, ne feraient que suivre le mouvement. Les voilà tous légitimistes. Après la victoire dâun Nétanyahou et de ses alliés en Israël, on ne sâétonnera donc pas de la forte droitisation du Crif, concrétisée entre autres par lâentrée dans son comité directeur de personnalités aux opinions radicales.

Mais qui représente véritablement le Crif et combien sont-ils en son sein ? On ne le saura jamais. Ce qui compte, câest quâil est perçu comme un lobby (mot horripilant en France) par les politiciens. Et considéré comme tel, il lâest bien, un lobby, en fait. Ceux qui sâagglutinent à son dîner croient vraiment quâil joue un rôle important dans la machine électorale. On y vient à la pêche aux voix juives, et pour être adoubé par des juifs dont lâinfluence serait déterminante, en raison de la place quâils occupent, ou sont censés occuper, dans la société française. De cet appui ne bénéficieront bien sûr que ceux qui soutiennent le plus Israël et qui donnent des gages clairs dans le combat contre lâantisémitisme. Un combat certes indispensable, mais qui mériterait de nâêtre pas instrumentalisé pour faire accepter toute politique israélienne, y compris la plus blâmable. Projetant sur la scène française ce qui se passe entre Israéliens et Palestiniens au Proche-Orient, le Crif ne manque aucune occasion pour appuyer la politique antimusulmane du gouvernement. En revanche, il a ses bons musulmans, comme Israël a ses bons Palestiniens, les seuls avec qui il daigne «dialoguer».

Aussi peu représentatif quâil soit, le Crif est sans doute au diapason des positions de bien des juifs français, de plus en plus conservateurs politiquement, supporteurs inconditionnels dâIsraël en toute circonstance et se réfugiant dans la mémoire de la Shoah et dans la dénonciation de lâantisémitisme, qui vont de pair. Celles-ci, forces rassembleuses indéniables, contribuent surtout à la survie dâun judaïsme qui le plus souvent sây résume, ayant par ailleurs grandement perdu sa pratique et la conscience de ses valeurs essentielles. Quâest-ce que le Crif sinon un groupuscule endogamique qui se donne des airs de petit Etat indépendant, agissant à sa guise, faisant plier les uns et les autres, tant par le biais de lâautocensure, sensible chez bien des journalistes, craignant à juste titre dâêtre soupçonnés dâantisémitisme dès quâils oseront critiquer la politique israélienne, que par lâinstrumentalisation de la culpabilité de la Shoah intériorisée par la classe politique ? Le pouvoir imaginé que cette minuscule institution a su se fabriquer se retourne hélas contre les juifs eux-mêmes, et dâabord contre ceux qui ne se reconnaissent nullement en elle. Il génère à son tour de lâantisémitisme et offre des arguments, certes fallacieux, à ceux quâobsèdent les vieux thèmes bien rôdés du pouvoir juif, du complot juif. La «servilité» de circonstance des professionnels de la politique face au Crif vient renforcer les anciens préjugés.

Cette foi trop partagée dans la puissance des juifs et de leurs instances représentatives nâaugure rien de positif. Le dîner du Crif enfin déserté, ses menaces ramenées à leur juste proportion de dangerosité réelle, voilà des mesures prophylactiques qui seraient susceptibles dâenrayer en partie une hostilité antijuive se nourrissant de fantasmes.


Un débat organisé par Télérama entre Esther Benbassa et Théo Klein, ancien président du CRIF

(LDL)

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