Colonialisme

La solution finale prend sa source quelque part dans le Far-West

Avraham Burg - "Vaincre Hitler - Pour un judaisme plus humaniste et universaliste" - Ed. Fayard - 2008 - p. 240 et suiv.

Alors que le continent noir était déjà largement colonisé et que l'Allemagne avait accumulé du retard dans ce domaine, l'Empire allemand jeta son dévolu sur des terres africaines encore vierges, comme la Namibie. L'idée des Allemands était simple : un empire sans colonies vient coloniser un territoire libre et sans population, sachent qu'une vraie population ne peut être que blanche et allemande. Pour les colons allemands qui défrichèrent leurs premières terres dans la région, les Hereros, la grande tribu indigène de la région, n'étaient nullement un obstacle.

Mais à leur grande surprise, ceux qu'ils ne considéraient pas comme des êtres humains se révoltèrent violemment contre l'occupation et l'expulsion, les implantations, les confiscations, l'indifférence, les mauvais traitements et les humiliations. Le commandant de l'armée allemande en Namibie, le général Lothar von Trotha, leur adressa un message sans équivoque : exilez-vous de votre plein gré ou vous périrez ! Les Hereros s'entêtèrent et défendirent leurs maisons et leur patrie bien-aimée. La réponse fut radicale : soixante-cinq mille d'entre eux furent massacrés. Les Allemands ne lésinèrent sur aucun moyen : meurtres par balles, fosses communes, empoisonnement des points d'eau, expulsions dans le désert...

Ainsi, au début du XXème siècle, il y a peu de temps encore, les Allemands recoururent aux méthodes utilisées par les pionniers américains vingt ans auparavant pour éliminer les peuples indigènes de l'Amérique.

Les pionniers américains, assez méchant il faut le dire, n'égalèrent jamais la cruauté, l'efficacité ni le détachement colonial des Allemands. Quoi qu'il en soit, il me paraît évident que la colonisation est un élément fondamental dans la compréhension de la Shoah. La solution finale prend sa source quelque part dans le Far-West. Soixante ans avant Auschwitz, on assistait à des massacres en Amérique du Nord. Et, quatre décennies avant les fours crématoires, l'Allemagne avait déjà conçu le modèle qui lui servit pendant la seconde guerre mondiale.

La Namibie fut une introduction à la Shoah, et les Hereros furent les « juifs » du continent africain. Certes, les descriptions qui vont suivre sont horribles, mais elles sont malheureusement nécessaires, car elle nous rappellent étrangement les affreux témoignages des rescapés et tout ce que nous voyons dans les innombrables musées de la Shoah qui s'ouvrent dans le monde.

Soixante-cinq mille Hereros furent massacrés en Namibie (80 000 selon certaines sources), un nombre insignifiant par rapport à la totalité des individus assassinés et tués sous le terrible joug du colonialisme européen. Mais leur extermination fut « plus sophistiquée », et la première commise dans le cadre d'un ordre officiel d'extermination. C'est le lieutenant général Lothar von Trotha qui donna cet ordre, avec le soutien total des autorités impériales et de la presse allemande du IIeme Reich.

von Trotha commanda les forces allemandes du « Sud-Ouest africain allemand » avant de devenir gouverneur de la Namibie. En bon Allemand qui se respecte, il laissa son enthousiasme à la maison et fit en sorte que les ordres soient exécutés posément, avec une application et une précision à faire frémir. Son prédécesseur, le gouverneur Theodor Gotthilf Leutwein, avait invoqué deux arguments pour s'opposer aux massacres : d'une part il n'était pas « si facile de tuer soixante ou soixante-dix mille personnes » et d'autre part cela présentait des inconvénients sur le plan économique. Mais ce ne fut pas le problème du général Lothar von Trotha, qui avait emporté avec lui, en Namibie colonisée, la mentalité impériale qui convenait : « J'extermine les tribus africaines par le sang et par l'argent. Ce n'est qu'après cette purification connaîtra quelque chose de nouveau ».

Telles furent les phrases que von Trotha consigna dans ses carnets, publié par la presse allemande en 2004, peu avant le centenaire de la Shoah des Hereros. C'est dans ce même état d'esprit qu'il adressa des consignes à ses subordonnés, ainsi que des rapports à Berlin et à ses antennes : détruire, exterminer et anéantir, comme l'avait ordonné Haman dans le Livre d'Esther.

Les témoignages recueillis par les descendants des survivants Hereros sont un triste rappel de ce que nous avons nous-mêmes traverser en tant que Juifs. Inutile de changer les noms des chasseurs blancs pour reconnaître les Allemands. Ce sont les mêmes, comme nous le verrons bientôt. En revanche si on remplace les prénoms africains par des prénoms juifs européens tels que Mendel, Yankel, Mordechai, Antek ou Abba, le lien avec la Shoah des juifs d'Europe ne fait plus de doute.

L'exemple suivant est édifiant. Sur le plateau du Waterberg, les Allemands encerclèrent environ trente mille Hereros, hommes, femmes, enfants avec leur bétail, ne leur laissant qu'une issue : le désert du Kalahari, un désert extrêmement aride. Puis il leur tirèrent dessus et les bombardèrent sans relâche, pendant plusieurs heures. Les Allemands encerclèrent ensuite le désert, construisirent partout des postes d'observation et empoisonnèrent toutes les sources d'eau à l'intérieur et sur le pourtour du désert. Et comme cela n'était pas encore suffisant, le commandant Lothar von Trotha envoya le message suivant au peuple herero : « Tout Herero aperçu à l'intérieur des frontières, avec ou sans armes, avec ou sans bétail, sera exécuté. Femmes et enfants seront reconduits hors d'ici - ou seront fusillés. […] Telle est ma décision prise pour le peuple herero. Signé : le grand général du tout-puissant Kaiser, le 2 octobre 1904 ».

En 2004, le quotidien Haaretz publia un article écrit dans un style qui rappelait des événements plus récents : « le grand général ordonna à ses soldats de tirer au-dessus des têtes des femmes et des enfants pour les contraindre à fouilles, mais c'était du pur cynisme car il les autorisait à fuir uniquement dans le désert. Tous ceux qui tentèrent de se réfugier ailleurs furent assassinés » [1]. Un vrai Babi Yar [2] de la lointaine Afrique.

Les fonctionnaires de Berlin mirent du temps à gracier les survivants. Il est vrai qu'à l'époque il n'y avait ni fax ni e-mails, ni avions ni bipers. Le téléphone n'était pas encore répandu et les bateaux étaient à peine plus rapides que certaines bicyclettes modernes. Quand arriva enfin l'ordre de cesser les tueries, on s'aperçut qu'il n'était pas conforme aux dispositions de la Convention de Genève (celle-là même qui nous pousse aujourd'hui vers la cour suprême et qui en fait courir d'autres au tribunal international de La Haye ). En vertu des nouvelles directives de l'empereur, ceux qui s'étaient rendus furent internés... dans des camps de concentration.

Pendant la longue marche de la mort qui les mena vers ces camps, un tiers des réfugiés périt. Dans les camps, la moitié des internés succomba au typhus, à la variole, à des infections pulmonaires, où mourut d'épuisement. Comme ma chère grand-mère, « morte du typhus » dans le camp de Theresienstadt. Ces endroits étaient loin d'être des lieux de villégiature ou des maisons de convalescence. Les travaux forcés (construction de voies ferrées, creusement de carrières dans les terres des paysans allemands) et les coups de fouet imposés aux détenus hâtèrent leur fin. Pour les colons, cette force de travail était une aubaine. Tout comme pour les industries allemandes, qui tirèrent profit de la guerre et de l'asservissement des détenus. Sauf qu'en Afrique il n'y eut ni liste de Schindler ni Spielberg pour le rappeler. Parallèlement, les pendaisons et les carnages menaçant tous les hommes en âge de combattre continuèrent, tout comme le viol des femmes et leur asservissement sexuel. (…)

Tout cela est douloureux et par trop familier, quoique très éloigné de nous, de notre entendement, de la conscience humaine et historique du peuple juif. Personne ne nous enseigne l'histoire des Hereros en cours de Shoah obligatoire. Personne n'en parle pendant les « voyages » en Pologne et dans les camps, et personne n'y fait allusion non plus dans les nombreux musées de la Shoah qui prolifèrent aujourd'hui.

La ressemblance va bien au-delà de l'usage de la torture et des mises à mort. En effet nous avons quelques points communs avec les Hereros, ces « Juifs » du Sud-Ouest africain. Le port d'armes leur était interdit, ainsi que la possession de terres et de bétail : en revanche ils furent une main-d'oeuvre très bon marché. De plus chaque Herero âgé de quatorze ans et plus devaient porter autour du cou une plaque avec son numéro. Dans les camps de prisonniers, les Allemands se livrèrent à leurs premières expériences raciales et médicales sur des êtres humains. Des cadavres, des squelettes et des crânes nettoyés par les femmes hereros furent envoyés dans des laboratoires pour « analyse anatomique raciale » ou pourraient être exposés dans des musées. Les « recherches » de l'anthropologue Eugen Fisher sur les enfants autochtones démontrèrent que la « mixité raciale » provoquait la dégénérescence de la « race supérieure ». N'est-ce pas là comme un écho lointain des lois de Nuremberg ?

Quelle fut, en Europe, le contexte politique, culturel, scientifique et intellectuel qui grandit de tels actes possibles ? Quelles forces obscures du monde blanc s'étaient déchaînées dans le tiers-monde noir ? Ian Kershaw, le biographe d'Hitler, rappelle le contexte historique allemand du II ème Reich, au lendemain de la Grande guerre :

Né en Angleterre, le mouvement eugénique avait trouvé des partisans en Scandinavie et en Amérique. En Allemagne, il reçut cependant un écho sans précédent, fomentant des peurs de dégénérescence raciale, confinant à la paranoïa, résultant du déclin de la natalité parmi les meilleurs groupes sociaux et d'un essor de la proportion des « inférieurs » au sein de la population. Considérés comme un fardeau pour la société, les asociaux dont « la vie était sans valeur », les handicapés, les « inférieurs » et surtout les malades mentaux, dont les prétendus pulsion sexuelles effrénées étaient censées accélérées encore la dégénérescence […][3]

La superposition des sentiments de supériorité raciale et de grandeur nationale était une donnée naturelle à l'époque. [...]

En 2004, année du centenaire de l'extermination des Hereros, le premier génocide du XXème siècle, la ministre allemande de la Coopération économique et du Développement, Heidemarie Wieczorek-Zeul, se rendit en voyage officiel en Afrique australe, où elle reconnut officiellement et publiquement la « responsabilité historique et morale » de son pays dans la tragédie.

« Des excuse, on veut des excuses ! » crièrent les descendants des victimes hereros qui se trouvaient dans le public. « Toutes les déclarations que je viens de faire sont déjà des excuses pour les crimes de la période coloniale allemande », répondit la ministre.

La presse allemande fut très prolixe sur la tragédie africaine, alors qu'en Israël on resta assez discret. Sans commune mesure avec « notre » Shoah, omniprésente dans les colonnes de tous nos journaux. Pour nous, la règle est simple : la Shoah oui, surtout quand c'est la nôtre. Pour les autres, non merci. [...]

Le massacre des Hereros fut une sorte de Shoah lointaine, un entraînement avant l'épreuve fatidique. Personne, dans la sphère politique de l'époque n'ouvrit la bouche pour dénoncer le massacre des Indiens d'Amérique; personne ne connaissait dans les faits la tragédie des Hereros, et personne ne s'intéressait à Franz Werfel et à ses « Arméniens ». Tous les holocaustes du passé furent niés. Et la somme de toutes ces négations servit de base psychologique et de terreau à la plus grande de ces exterminations – la nôtre. Cela débuta quand les Blancs massacrèrent les Noirs, très loin de chez nous. Puis on se rapprocha de l'Europe, et, après avoir acquis une certaine expérience, les Blancs exterminèrent d'autres nations blanches – Juifs, Tsiganes, catholiques, intellectuels polonais, communistes, Slaves, malades mentaux et homosexuels...

Tout cela nous apprend que la destruction des Juifs d'Europe, notre Shoah, n'a pas seulement été un événement juif et l'apogée d'une haine antijuive ancestrale, mais aussi, voire plus encore, une tragédie universelle et mondiale inscrite dans d'autres processus historiques. La Shoah n'est pas exclusive aux Juifs. Elle résulte de l'évolution de l'histoire des génocides et des théories sur la prétendue supériorité de l'homme blanc, théories élaborées au fur et à mesure des interactions avec les « races inférieures » au XVIIIème siècle, au XIXème et dans la première moitié du XXème.

[1] Aviva Aviram, "Haaneechemet Guermania, Haishoum hahachmada" ("L'inculpée, l'Allemagne, le chef d'accusation, l'extermination"), Haaretz, août 2004
[2] Nom d'une localité près de Kiev où les Allemands massacrèrent dans un ravin 33.700 Juifs, les 29 et 30 septembre 1941.
[3] Ian Kershaw, "Hitler, 1889-1936", p. 138

(LDL)

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