Refuzniks israéliens

Témoignage d'un objecteur de conscience sur les exploits criminels de « l'armée la plus morale du monde »

Adam Maor, objecteur de conscience -

Adam Maor a refusé de servir dans l'armée israélienne et d'accepter d'autre mode de défense que le sien. Après quelques mois de prison, il a été jugé en janvier 2004 avec quatre autres refuzniks : Haggai Matar, Matan Kaminer, Shimri Tzameret et Noam Bahat. Ils ont tous les cinq été condamnés à un an de prison (renouvelable).

Ils ont subi un harcèlement continuel, et ne voyaient la lumière du jour qu'une heure sur vingt-quatre, ils ont été qualifiés d'«empoisonneurs de puits» (et l'on sait la puissance de cette évocation - peu d'antisémites l'oseraient) par le colonel Ochana, commandant en chef des forces de police militaire israélienne.

Voici le témoignage de Adam Maor devant la Cour martiale de Jaffa, le 14 juillet 2003.

Lorsque j'essaie d'expliquer mon refus de servir dans l'armée, je trouve très difficile de raconter l'itinéraire qu'a pris ma conscience pour m'interdire de servir, car c'est en contradiction avec la plupart de mes valeurs. Je veux décrire le processus qui m'a fait parvenir à la conclusion que rejoindre l'armée est pour moi être le complice du mal fait à environ dix millions de personnes; ceci parce que l'occupation n'est pas notre seul péché depuis 1967, ce n'est pas non plus parce que l'occupation comporte une série de péchés qui découlent de mauvais traitements ou d'une action morale.

L'occupation est une activité immorale continue, c'est un péché sans cesse renouvelé, qui entraîne des centaines et des milliers de péchés quotidiennement; même au moment où nous parlons ici dans ce beau bâtiment, l'occupation fait rage tout autour en Palestine: elle n'oublie personne. Les check-points, l'interdiction de mouvement, les couvre-feux fréquents, mais surtout l'oppression suffocante de la présence d'une armée conquérante: voilà ce qui tourmente les habitants de la Palestine actuellement, comme ils ont été tourmentés au cours des trente-six dernières années.

Et puisque je dois témoigner ici, en dépit de toutes les difficultés, j'ai choisi quelques exemples représentatifs dont j'ai été témoin et qui m'ont affecté plus que tous les autres. Je vais vous présenter en mon âme et conscience les cas et les faits dont j'ai entendu parler, mais aussi mon opinion personnelle sur ce sujet, et mes propres conclusions sur ce chapitre-là. À la fin de mon témoignage, je vous parlerai des facteurs qui ont été cruciaux dans mon regard sur le monde et les choses, ma conscience et mes idées à l'égard de l'occupation israélienne de la Cisjordanie et du service militaire.

Une action de Taayoush*

Dans le village de Yanoun: c'est un village minuscule non loin du village palestinien d'Akraba et de la colonie israélienne d'Itamar. Avec les accords d'Oslo entre Israël et la Palestine, et la recherche d'une solution permanente, Itamar devait être évacuée. Afin de retarder l'évacuation de la colonie, on décida d'essayer de créer une ligne continue de colonies entre Itamar et la vallée du Jourdain, région à laquelle tous les gouvernements israéliens ont déclaré qu'ils ne pourraient pas renoncer. Pour maintenir la ligne continue, on a fondé quatre colonies: Guidonim 1, 2 et 3; et le «Ranch à tout Jamais». C'étaient des implantations illégales au regard de la loi israélienne; ces implantations entourent les ruines de Yanoun et dominent les collines qui l'entourent. À ce propos, Yanoun est interdite de développement économique par le gouvernement civil d'Israël depuis 1992: en lui interdisant l'expansion et la construction de nouveaux bâtiments sans raison apparente, le gouvernement a conduit tous les jeunes couples à habiter hors de leur village et, de ce fait, il limitait la population à des tranches vieillissantes et à des petits enfants.

Quand a éclaté la deuxième Intifada, des colons se sont mis à persécuter les villageois pour les terroriser jusqu'à ce qu'ils partent. Ils entraient dans les maisons des villageois, les battaient, se lavaient, ainsi que leurs chiens, et faisaient leur lessive dans l'eau potable du village. Ils pillaient les villageois et les empêchaient de cueillir leurs olives, leur seul moyen de subsistance. La nuit, les colons de Guidonim marchaient sur les toits de Yanoun, avec le seul but de terroriser les habitants. Toutes ces actions horribles étaient connues de l'armée et des autorités civiles, puisqu'elles étaient perpétrées dans la zone C qui est toujours restée sous le contrôle total d'Israël; de la même façon, dans toutes les régions occupées par Israël, l'armée et les autorités civiles consentent à de telles actions en ne les empêchant pas, tout en sachant qu'elles sont contraires à tout critère moral.

Au cours de ces agressions, le chef du village s'est approché des colons qui étaient occupés à polluer l'eau du village et leur demanda de ne pas polluer cette eau qui était la seule potable du village. Quelques jours plus tard, plusieurs hommes sont arrivés chez lui et lui ont administré une «raclée» qui le laissa inconscient, en présence de sa femme et de ses enfants.

Le même jour, il reçut un appel téléphonique d'un homme nommé Avri Ran qui endossa la responsabilité de la «raclée» et l'avertit qu'il ferait mieux de ne pas intervenir dans les actions des colons. Cet homme, Avri, lui dit que ce n'était qu'un avertissement et qu'une prochaine fois ce serait beaucoup plus douloureux.

Ces actions n'étaient pas uniques, elles devinrent une routine par leur fréquence et leur intensité croissante. À l'issue de deux années de mauvais traitements, les habitants de Yanoun abandonnèrent leur village. Juste avant, les colons avaient assassiné Hani Ben Mania dans l'oliveraie près de son village, Akraba.

Je suis arrivé dans ce village comme participant à l'action de Taayoush au cours de laquelle les activistes pour la paix dormaient dans le village en essayant de protéger les villageois des colons, dont un bon nombre rentrèrent chez eux, en effet.

Accéder au village n'était pas chose facile. L'armée israélienne est très hostile à ce genre d'action et tente de les arrêter et de les interrompre partout. On nous dit qu'il y avait un barrage de l'armée sur la route d'Akraba et nous avons dû faire un détour par une route détruite par l'armée pour empêcher les Palestiniens de l'utiliser.

Nous venions aider à la cueillette des olives mais, comme nous étions en retard, nous sommes allés directement au village. En route, nous avons vu des gens au travail qui essayaient de réparer un générateur, incendié par les colons. À l'arrivée au village, nous nous sommes installés dans une maison qui nous avait été prêtée. Ensuite, nous nous sommes promenés dans le village avant le coucher du soleil. Dans le crépuscule, j'ai vu des gens assis en train de parler et des enfants qui jouaient non loin d'eux. Je me suis attardé sur la vue imprenable dont jouit le village et j'ai vu sur chaque colline, semblables à d'anciennes forteresses des croisés, les fermes des Guidonim qui jetaient leur ombre sur toute la région.

Je n'ai pas eu à aller très loin pour découvrir que l'atmosphère d'une vie paisible que désiraient les gens sur ma gauche n'était qu'une illusion. La maison dont je sortais faisait partie d'une rangée donnant sur la vallée. À l'arrière de la maison, je vis le village désert, ses maisons hantées dans la pénombre, et me rappelai les atrocités commises ici: Yanoun n'était pas seulement ce que je voyais, mais le symbole de villages ravagés tout au long de l'histoire de pogroms en d'autres contrées, en d'autres temps; seulement, cette fois, nous étions les cosaques.

Quiconque pourrait voir ce qui se déroulait à Yanoun ou en entendre le récit serait horrifié.

Nul être humain sensé ne pourrait remettre en question le fait que Avri Ran, l'homme qui mène toutes ces actions dans la région, est un terroriste, un modèle de terroriste. Mais j'aimerais souligner que ma colère n'est pas dirigée que sur lui ou ses bandes. Le fondamentalisme religieux et national, et les manifestations racistes et les manifestations racistes qui leur ressemblent, font partie de l'histoire humaine, et le peuple juif en tant que groupe minoritaire a eu à en souffrir à plusieurs reprises. La question est, de mon point de vue: que fait la majorité saine d'esprit, en de tels cas ?

Il est tout à fait certain que si Avri Ran et sa bande s'étaient introduits chez moi, m'avaient volé et battu, nul n'aurait permis qu'il continue pendant deux ans ou même plus d'une fois. Il est aussi évident que si les villageois de Yanoun avaient approché une quelconque colonie, l'armée aurait été prompte à réagir. Mais Avri et sa bande jouissent d'une immunité, si ce n'est d'une coopération de l'armée et de toutes les autorités israéliennes dans les Territoires occupés.

La majorité saine d'esprit, dans ce cas, ne fait pas que laisser faire ces terroristes, mais elle les finance, les protège et coopère avec eux. Ainsi, les gens qui n'ont rien à voir avec ces hooligans fanatiques les protègent vraiment en établissant une discrimination entre eux et leurs victimes et en soutenant beaucoup d'autres actes accomplis par l'armée afin de promouvoir les installations criminelles en Cisjordanie: par exemple, l'annexion des territoires au faux prétexte de besoins sécuritaires et dans le but d'y construire plus de colonies plus tard et d'y commettre encore plus de crimes de discrimination et d'apartheid. Quand l'armée de défense d'Israël devient l'outil des fondamentalistes fanatiques, chacun de ses soldats devient un fondamentaliste fanatique, que ce soit sans le savoir ou même sans s'en soucier.

Les grottes du versant sud du Mont Hébron

Une autre action de Taayoush* à laquelle j'ai participé fut le voyage aux Grottes de Hébron. Comme on nous l'avait dit avant le voyage, les colons empêchaient les enfants d'atteindre leur école par la route qui passait par une implantation! Ils leur jetaient des pierres et les menaçaient de leurs armes.

En conséquence, les enfants devaient marcher sept kilomètres au lieu d'un, deux fois par jour. Résultat: un tiers des enfants, surtout de première et deuxième année, manquèrent l'école parce qu'ils ne pouvaient pas marcher autant. Notre mission était d'accompagner ces enfants et de les protéger contre leurs assaillants. Nous avons aussi amené deux camions de fournitures scolaires et d'eau. Je suis venu moi-même aider ces enfants contre les colons que personne n'avait tenté d'arrêter quand ils les maltraitaient; j'appris bien vite que les colons étaient le moindre de leurs problèmes.

Ici, contrairement à Yanoun, le rôle que jouent l'armée de défense israélienne et les autorités civiles ne consiste pas qu'à aider les colons, mais plutôt à en recevoir de l'aide pour commettre ses crimes.

Le flanc sud du Mont Hébron est en zone C, lui aussi, ce qui signifie entièrement contrôlé par Israël. Ses habitants y vivent depuis 1830 en observant un mode de vie et une culture spécifiques.

Dans les années soixante-dix, la région a été déclarée «zone militaire fermée», à nouveau au prétexte inexpliqué de besoin sécuritaire. Mais depuis, il n'y a eu aucun entraînement militaire; en 77, 82, 97, il y eut une tentative massive de chasser les habitants par la destruction de leurs cabanes et de leurs habitations reconstruites plus tard par leurs propriétaires. En 1984, expulsion véritable des habitants de Hirbet Algeneba: les grottes où vivaient les gens depuis des générations furent fermées et les puits remplis de gravats.

Le statut de la région sud de Hébron a totalement changé en 1994 au moment où l'option d'une solution permanente israélo-palestinienne fut évoquée. Moshé Yaalon, chef d'état-major actuel, déclara au cours d'un échange avec des écrivains israéliens le 15 février 2000 que puisque Israël est au bord d'un accord final sur les frontières, il y a un intérêt israélien à conserver cette zone en mains israéliennes, à savoir la nettoyer de ses habitants originels et la peupler de citoyens israéliens. En d'autres termes : déporter les Arabes.

En Novembre 1999, Tsahal chassa 750 êtres humains de leurs foyers, les contraignant à passer un hiver glacial sans abri. Les bulldozers de l'armée détruisirent chaque abri, cabane de bois, hutte de paille, maison, bâtiment. Au printemps, après la rigueur d'un hiver sans abri et d'une lutte continue du mouvement pour les droits humains, la Cour Suprême ordonna de permettre aux habitants de rentrer chez eux.

Un autre transfert radical fut perpétré en juillet 2001, après le meurtre de Yair Har Sinaï, colon de la région. Les soldats de Tsahal arrivèrent quelques jours après le meurtre et mirent à sac le village d'une façon inouïe. Les cavernes auparavant fermées furent totalement détruites. Les récoltes furent détruites et le bétail abattu. Les puits furent totalement détruits. Les objets qui appartenaient aux habitants furent ravagés et ils eurent à subir des actes de violence impitoyable. Des grenades de choc furent lancées contre des civils désarmés qui se cachaient dans leurs foyers et ceci pour hâter leur départ. Des innocents furent battus, bien qu'aucun soupçon ne pesât sur eux. Parmi les expulsés, il y avait des gens pour lesquels la Cour Suprême avait stipulé le retour au foyer. Cette fois, Tsahal fut si pointilleuse que même les tentes fournies par la Croix-Rouge furent détruites et que toute aide humanitaire fut interdite; ces actes furent perpétrés au défi total des ordres de la Cour Suprême. D'après des témoignages recueillis par l'organisation humanitaire B'Tselem, quinze civils accompagnaient les militaires, certains coiffés de la kippa. Les soldats annoncèrent qu'ils avaient tué le père de neuf enfants et que leur punition était trop légère.

Les villageois, bergers pour la plupart, étaient obligés de rester sur place sans abri, privés d'eau et de leurs moutons.

En arrivant sur la zone, on fut averti par l'armée que c'était une zone militaire fermée. L'eau que nous avions réussi à amener fut perdue le lendemain parce que les soldats firent exploser le seul puits qui avait résisté à la destruction précédente, tout en terrorisant les gens jusqu'à ce qu'ils s'enfuient en jetant des grenades sur leurs tentes.

Puisque nous ne pouvions pas faire ce pourquoi nous étions venus, nous avons parcouru la région, voyant une nouvelle fois ce que j'avais vu à Yanoun: destruction, ruines, des gens ravagés. Nous avons branché nos haut-parleurs de façon à pouvoir parler aux gens et, ce que je n'oublierai jamais, ce sont les chants de paix qu'ont entonnés les enfants que nous étions venus accompagner à l'école, qui montaient de l'autre côté de la ligne de démarcation. J'étais une fois de plus face à une situation intolérable. Cette fois, ce n'était pas l'action d'une poignée de marginaux fous, mais une criminalité organisée, conduite par des soldats de mon âge et même plus jeunes que moi, des garçons qui n'étaient pas forcément d'accord, qui ne comprenaient pas forcément ce qu'ils faisaient. Ils avaient reçu l'ordre d'opérer un transfert et ils obéissaient. Ils obéissaient à des ordres totalement immoraux.

Uri

Malgré tout, je ne peux laisser la totale culpabilité pour ces actions terribles que je viens de décrire aux soldats qui les ont vraiment commises, parce que je considère ces soldats comme je considère les Palestiniens ou même les victimes des kamikazes: comme des victimes de l'occupation israélienne.

C'est pourquoi je voudrais vous parler de Uri, que j'ai rencontré en prison, il ne refusait pas de servir, bien évidemment.

J'ai rencontré Uri lors de ma première nuit à la prison numéro 6. Je n'avais pas de lit, il me remarqua et en «organisa» un pour moi, ce qui n'était pas facile.

Quand vous arrivez en prison, vous êtes très rapidement mis au fait de la loi de l'endroit, ce n'est que plus tard que l'on vous demande la nature de votre crime, d'où vous venez et pourquoi vous vous retrouvez là. Les réactions à l'objection de conscience sont diverses, mais elles sont généralement plutôt du côté de l'approbation. La plupart des questions portent habituellement sur l'aspect technique et les conséquences d'un tel acte. Parfois, les gens interrogent sur la motivation. Ce soir-là, les réactions témoignèrent de colère et d'intolérance.

Par exemple, un prisonnier était en train de m'invectiver, et Uri le fit taire, en disant qu'il voulait écouter ce que j'avais à dire. Plus tard, nous avons discuté, assis, chacun à raconter sa propre expérience des Territoires occupés. Toute la discussion se déroula dans le calme, le silence, le respect.

Uri venait de Yeruham, pauvre petite ville défavorisée du Néguev, où la plus grande partie de la population est d'origine marocaine, très orthodoxe, au plan religieux. Uri déclara qu'il s'était engagé dans l'armée, non par goût pour la politique.

Hormis sa profonde haine de toute la nation arabe et son vœu de tous les tuer, ce qu'il put mettre en œuvre à l'armée, la politique et les politiciens ne le concernaient pas. Il ne savait pas ce qu'était la Ligne Verte **, pas plus que les Accords d'Oslo. Tous ces termes politiques n'avaient aucun sens pour lui. Uri sert dans un régiment normal et nourrit un orgueil énorme pour son unité. Quand je l'interrogeai sur la façon dont il évaluait certains de ses actes, il répondit sans aucune hésitation: «Ça ne compte pas. Les Palestiniens ne sont pas des êtres humains.»

Une nuit, Uri et son unité capturèrent un homme sur le point de s'introduire dans une colonie. Ils le livrèrent aux colons pour la nuit. Au matin, ils le trouvèrent attaché à un arbre: il était contusionné, saignait, et il lui manquait des ongles, des dents. Les soldats lui dirent de faire un dernier vœu. Il demanda une cigarette, ils en allumèrent une et la lui écrasèrent sur la langue. Ils étaient sur le point de l'abattre, ordre du commandant, quand un colon arriva en disant que la capture avait été rendue publique et que des journalistes étaient en route.

À une autre occasion, Uri et ses amis prirent les trois enfants d'une famille et simulèrent leur exécution, un par un, pour obtenir la coopération de leurs parents. Il y a peu de gens dont je chérisse l'amitié autant que je chéris celle de Uri, mais je ne pouvais pas imaginer que cet homme sensible, attentionné et tendre soit la personne qui avait commis tous les actes dont il m'avait parlé. J'en compris plus en consultant la littérature psychologique.

Uri sert l'armée dans un climat de peur. La peur a suscité en lui la pulsion d'agressivité. Même une fois la menace disparue (l'homme n'était pas armé), il demeurait submergé par des pulsions d'agressivité. Il détestait cet homme et voulait le tuer. Il souffrait de dédoublement de la personnalité, ne pouvant réconcilier l'homme moral, Uri, avec l'homme agressif, Uri. De la sorte, il déniait à l'autre (le Palestinien) toute humanité et ainsi s'absolvait de toute culpabilité pour l'avoir torturé.

Un autre aspect à prendre en compte est l'aspect social: si Uri ne peut déclencher ses mécanismes de défense qui le rendent agressif, il risque d'être la cible de mépris, critiques et même de sanctions de la part du commandement. Très peu de jeunes supportent de payer ce prix.

Un des documents que j'ai lu se termine ainsi: «Voici comment un lycéen devient juge bourreau, fossoyeur tout d'un coup à dix-neuf ans... Voici comment un garçon innocent sensible, devient violent.»

Une mise en place puissante des mécanismes de défense rend une personne vide, rigide et fermée. C'est l'un des signes d'une personnalité malade et l'une des raisons d'une possible dépression nerveuse réactionnelle, comme cela est prouvé à plusieurs reprises dans des rapports psychologiques qui ont trait aux militaires et aux anciens combattants.

Culpabilité insupportable, honte, cauchemars, inaptitude au calme, bouffées d'angoisse sont quelques-uns uns des symptômes consécutifs à la perpétration d'actes terribles que la conscience n'a pas intégrés. Voilà ce que nous savons des gens qui viennent nous demander de l'aide. La plupart des gens sont submergés par un tourbillon de sentiments sans savoir ce qui leur arrive.

Sachant que des gens sont envoyés pour vaincre et coloniser une population, je ne tiens pas à être en quoi que ce soit responsable de l'état mental des soldats, ni de ses actes: ni en qualité d'associé, ni en qualité d'accessoire civil, il est inutile mais aussi criminel, sachant qu'un tel service confond notre entendement, nous invalide mentalement pour le reste de notre vie, je ne peux ni ne veux le faire. Je ne me soucie pas de mon âme, parce que je fais confiance à ma propre prise de conscience et à ma force à faire la différence entre ce qui est moral ou ce qui est immoral. Je ne désire pas coopérer à ce double crime: celui contre la population palestinienne, et celui contre la jeunesse d'Israël.

Je suis encore plus sûr, après ma rencontre avec Uri, qu'un être humain dans une telle situation ne peut exercer son jugement moral. Sa capacité à juger est faussée par la peur et la colère dont sont la cible des gens qui ne peuvent pas se défendre, alors que lui est armé de pied en cap.

Brian

Voici une citation du rapport des événements du 5 novembre 2003 à Jénine écrit par Brian Avery, volontaire du Mouvement International de Solidarité.

«Ce jour-là, je m'éveillais d'une longue sieste, après avoir passé la veille dans des ambulances du secours palestinien local. Des amis arrivaient et nous avons décidé de descendre au village. Nous savions que les enfants jouent dans les rues et nous craignions qu'ils ne soient blessés parce que le couvre-feu sévissait comme à l'ordinaire. Nous portions nos vestes fluorescentes.»

«Aucune présence militaire n'était en vue dans les rues et nous nous dirigeâmes vers le sud, à la rencontre de nos amis. C'est alors que nous avons entendu des véhicules approcher, et décidé qu'il était sage de nous arrêter pour les laisser passer pour ne pas éveiller leur suspicion. Les véhicules étaient équipés de canons. Nous avons levé nos bras pour prouver que nous ne constituions aucun risque. C'était au crépuscule, et les lumières étaient allumées. Soudain, les véhicules ouvrirent le feu, je suis tombé à plat ventre, frappé au visage, pour essayer de survivre.»

«Quand je me suis réveillé, j'étais à l'hôpital Rambam, à Haïfa, dans le service bouche-mâchoires.»

«Tout ce que je sais, c'est que pendant la fusillade nous seul étions présents et que les soldats ne se sont pas arrêtés pour nous porter secours.»

J'ai rencontré Brian à l'hôpital où j'étais traité moi-même. Les docteurs avaient réussi à lui réparer la mâchoire avec de ses os prélevés de son cerveau, à lui restructurer la bouche et une partie de la pommette supérieure, de façon à pouvoir lui remettre l'œil en place pour lui permettre de voir. Entré dans sa chambre, je le trouvai en train de lire et je me présentai.

Au premier coup d'œil, c'était insupportable. Il était terriblement maigre, s'étant seulement alimenté par sonde gastrique, on lui avait fait une trachéotomie et il avait une immense balafre qui lui barrait la tête.

Il m'est difficile de décrire l'intensité du choc de ma rencontre avec Brian, non parce que son aspect était terrifiant, mais parce que j'étais confronté avec ce qu'il avait eu et aurait encore à subir. J'étais sûr qu'il ne voudrait voir personne, surtout pas des Israéliens, mais je me trompais. Brian fut accueillant, gentil, intelligent, et nous avons eu de nombreuses conversations intéressantes.

Il était arrivé dans les Territoires occupés comme membre du Mouvement International de Solidarité dont les actions variées vont de l'enseignement à l'accompagnement dans la vie quotidienne pour les habitants et jusqu'à la protestation active contre la démolition des maisons et autres actes impitoyables de Tsahal. Ils sont aussi observateurs en ce qui concerne les droits humains afin d'en rapporter toute violation. Voilà pourquoi il était dans la rue ce soir-là, vêtu de son costume spécial qui le rendait reconnaissable.

Tsahal fait tout son possible pour entraver l'action des volontaires. Certains ont été arrêtés pendant de longues périodes sans procès, d'autres battus, les bureaux cambriolés, et les ordinateurs volés. La pire action à leur égard fut celle au cours de laquelle Brian fut blessé: tir inattendu en pleine figure ou écrasement par bulldozer, comme ce fut le cas pour Rachel Corrie, autre volontaire. Ici, je dois mettre en marge que c'est ce que je pense, Tsahal dément que l'assassinat des trois volontaires en un si court laps de temps ait été intentionnel. Il n'en reste pas moins qu'aucun des assassins ne fut puni.

Brian ressentait de la colère mais aussi de l'amour, et il appelait Haïfa son second foyer, à cause de tous ces gens qui venaient le voir et pour qui il comptait. C'est un optimiste et il surmontera cette épreuve.

Brian rentra chez lui où il eut à subir d'autres interventions pour lesquelles Tsahal refusa de payer. Son seul péché a été de croiser la route de Tsahal, et qu'il ne savait pas s'accommoder du mal qu'on faisait à des êtres humains, à quelque distance qu'il soit de leur pays natal. Tsahal l'a choisi comme victime exemplaire, une de celles sur lesquelles elle fonde son fameux pouvoir de dissuasion.

Mes avant-derniers mots

J'atteins la fin de mon témoignage et j'aimerais dire quelques mots sur moi-même, sur les éléments qui fondent mon appréciation du monde et qui m'ont mené, directement ou indirectement à ce que j'ai fait.

Je commencerai avec la musique. J'ai commencé à jouer de la guitare classique à l'âge de treize ans. À mesure que je grandissais, la musique prenait la part la plus importante de ma vie.

Pour moi, la musique n'est pas un loisir, c'est la communication et la beauté. C'est à travers la musique que j'ai fait l'expérience de la beauté et de la communication, totalement et complètement. C'est dans la musique que j'ai fait l'expérience de mes pensées de la façon la plus complète et la plus puissante. La musique m'a appris la merveille et la profondeur de l'humanité, profondeur dont je crois qu'elle existe en chacun de nous. C'est en réalisant cela que j'éprouvai une empathie plus forte à l'égard des êtres humains. Comme le dit Léonard Bernstein: «Par ce mot, je fais allusion à cette sensation agréable qui nous enveloppe chaque fois que nous reconnaissons et partageons avec un autre être humain une forme ou un ton si profond, si indéfinissable et qui dépasse le royaume des sentiments.»

Ma passion pour le savoir et ma volonté de progresser m'ont appris à adorer l'étude. En outre, je me suis toujours considéré comme socialiste, c'est ainsi que j'ai été élevé. J'ai toujours cru que la seule façon de vivre en société, c'est en créant l'égalité entre les gens, dans un monde où chacun puisse vivre une vie gratifiante, sans différence ni discrimination. J'ai protesté quand j'ai découvert qu'il y avait de la discrimination en Israël entre différents groupes de citoyens, et entre différentes régions. Quand j'ai découvert que non loin de chez moi des gens vivent dans une pauvreté écrasante, coincés dans un cercle vicieux dont seul un petit groupe peut s'échapper, et sont condamnés à y demeurer à cause des décisions de politiciens et leurs béni-oui-oui.

Un jour, après une merveilleuse leçon de musique, je pensais naïvement comme le monde serait exceptionnel si chacun pouvait partager ce que je ressentais à cet instant-là.

C'est alors que je me rappelai que, pour certains, l'éducation musicale telle que je la recevais n'était qu'un rêve. C'est alors que je ressentis ce que j'avais toujours su inconsciemment. Je ressentais le devoir de donner la musique à d'autres. Donc, je me portai volontaire pour un an de service à Kyriat-Gat, autre petite ville pauvre du Néguev. Pendant cette année, j'enseignai la musique à «des jeunes à risque». À l'age de dix-huit ans, j'avais trente élèves.

Et ensuite, un an après avoir donné ce que je chérissais le plus, je fus appelé pour voler cette chose même à de jeunes Palestiniens. Ma nation, l'État d'Israël, prive tous les Palestiniens de toute sorte de vie normale, les prive de développer leur économie, d'étudier et de se développer. Le fait de leur voler leur terre, de leur interdire de se développer ou de construire des maisons pour leurs enfants, de détruire leurs objets personnels, empêcherait le développement normal de quiconque. Il est certain aussi que l'État d'Israël prive également les citoyens juifs pauvres de vie normale, en utilisant la plus grande partie de son budget pour développer les colonies et maintenir l'occupation.

Je m'oppose à refuser toute chance à quiconque: c'est un droit qui revient à tout être humain. Je considère le service militaire comme l'inverse total de mon année de service volontaire. Servir dans l'armée signifierait défaire tout ce que j'ai fait en conscience.

Une des déclarations les plus claires de Tolstoï dans son roman Guerre et Paix, c'est que les choix historiques ne sont pas faits par les chefs seulement. C'est aussi que les décisions des chefs sont une partie d'un ensemble plus grand de décisions prises par chacun concerné par la situation. Pour moi, cette déclaration vaut non seulement pour l'analyse des événements historiques, mais aussi pour la responsabilité chaque fois que je suis confronté à des décisions cruciales.

Il ne fait aucun doute dans mon esprit que la décision de coloniser une autre nation est immorale et compromettante. C'est le fondement de tous les actes immoraux de Tsahal, qui est l'outil de l'application de cette décision. Cette décision est la cause principale de toutes les activités des terroristes palestiniens.

Mais la question de la responsabilité est beaucoup plus complexe. Je pense que quiconque participe à l'occupation est responsable de l'occupation et, de là, responsable de la terreur. Je ne pense pas que ce qui est arrivé sur le flanc sud du Mont Hébron est plus ou moins horrible que ce qui arrive aux enfants israéliens tués par des kamikazes. Les deux actions sont égales dans l'horreur, ce sont des atrocités préparées, menées de sang-froid dans un but politique. Mais je sais aussi que ces actions, toutes deux, jaillissent d'une même source, et que si j'accepte de servir, je serai responsable pour les deux.

Conclusion

Le soir où j'ai décidé de refuser de servir dans l'armée israélienne, j'étais chez mon père et je regardais mon petit frère d'un an faire ses premiers pas. Aucun mot ne peut décrire mes sentiments à ce moment, mais je me souviens l'imaginant plus tard, occupé à écrire, lire, jouer de la musique; j'imaginais les voyages que nous pourrions faire ensemble.

C'était vendredi soir; en fond, la télévision israélienne égrenait les évènements de la semaine écoulée et je vis de jeunes Palestiniens qui jetaient des pierres sur de monstrueux chars israéliens: on leur tirait dessus en réponse. D'énormes véhicules sophistiqués étaient à l'œuvre: détruire l'infrastructure de ce qui restait des villes palestiniennes, y compris écoles et hôpitaux. Des dizaines de personnes tuées et blessées chaque jour.

C'est ce soir-là que je réalisai que rejoindre l'armée signifie voler à ces enfants tout ce dont je rêvais pour mon frère. Même les choses les plus simples leur sont arrachées: maison, nourriture, loisirs, santé et sécurité.

Je ne pourrais plus dire que j'aime mon frère, que je pourrais rêver d'enfance heureuse pour lui, si je participais à un système qui opprime d'autres enfants; parce que là où on arrache des enfants du lit, où on les retient prisonniers pour extirper de fausses confessions de leurs parents, il n'y a pas de place pour l'enfance. Je ne veux pas participer à la création d'un endroit pareil.

Et encore... Les évènements que je viens d'évoquer ne sont qu'une parcelle de tout ce que je sais, qui n'est qu'une parcelle de ce qui se déroule. Le colonialisme a toujours suscité la protestation, qui n'a jamais cessé avant la fin de l'occupation. La terreur touche notre vie dans tous les domaines possibles et elle est la cause de la détérioration de la société israélienne. Poursuivre l'occupation, la maintenir, c'est poursuivre et maintenir la terreur.

Souvent, j'ai été trompé par les leaders israéliens qui nous promettaient la paix et n'ont pas tenu parole. Je regarde l'effritement de l'État d'Israël et je ne veux pas contribuer à cet effritement. Je ne veux pas participer à la création d'un endroit où mon frère risque d'être blessé chaque fois qu'il met le nez dehors.

Je ne sais pas ce que le gouvernement israélien tente de réaliser dans son refus permanent d'en finir avec l'occupation, ou dans son obstination à commettre les crimes les plus horribles contre la population palestinienne. Est-ce la volonté de susciter l'«auto-déportation» ou de casser l'esprit du peuple palestinien et son aspiration à l'indépendance et la liberté? Je ne sais. Tout ce que je sais, c'est que le mal seul peut résulter de ces actions qui sont mauvaises, corrompues et immorales. Je ne peux y participer.

Je ne me rappelle pas le nombre de fois où j'ai vu mon frère au cours de mes trois mois de prison; j'essayais d'expliquer à cet enfant de trois ans ce qu'est la prison et pourquoi il m'était impossible d'aller le voir. Mais quand il sera grand, je pourrai lui dire que j'ai fait tout ça pour lui, grâce à lui, et que je n'avais pas d'alternative.

* « Vivre Ensemble » en arabe
** la limite entre Israël et les Territoires occupés, de facto frontière jusqu'en juin 1967.

Traduit de l'anglais par Rachel Choukroun
(LDL)

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