Enfants

A Hébron, l'armée israélienne s'en prend aux enfants pour pousser les parents à partir

Amir al-Mohtaseb a souri tendrement quand je lui ai demandé de me dire quelle était la couleur quâil préférait. Assis dans le salon familial, cet après-midi de jeudi dernier, 5 mars, dans la vieille ville dâHébron, le garçonnet de 10 ans, avec ses taches de rousseur et ses longs cils, mâa répondu, « le vert ». Puis, il a poursuivi en me racontant, en détail et péniblement, son arrestation et sa détention, et lâemprisonnement de son grand frère de 12 ans, Hasan, par les soldats de lâoccupation israélienne, le dimanche 28 février.

Quelques heures après cet entretien, à 2 h du matin, les soldats israéliens ont fait irruption dans sa maison, ils ont arraché Amir de son lit, menacé ses parents de les tuer si jamais ils tentaient de le protéger, ils lâont descendu au rez-de-chaussée, sous la cage dâescalier. Là, ils lâont roué de coups si méchamment quâil a fait une hémorragie, dans le ventre, et il fallut lâhospitaliser dans la nuit. En état de choc et en plein désarroi, Amir restera pendant un jour et demi sans pouvoir ouvrir la bouche ni sâexprimer.

Lors de notre entretien de cet après-midi qui précède cette violente agression, Amir mâa raconté que le dimanche 28 [février 2010], il jouait dans la rue, près de la mosquée Ibrahimi, tout en allant avec Hasan voir leur tante.

« Deux soldats nous ont arrêtés et menottés » dit Amir. « Ils nous ont conduits vers deux jeeps séparées. Ils mâont emmené dans la colonie et mâont mis dans un coin. Jâavais toujours les menottes. Ils ont mis un chien à côté de moi. Jâai dit que je voulais rentrer à la maison. Ils ont répondu non, et ils mâont dit que jâallais rester là toujours. Ils ont refusé que jâaille aux cabinets. Ils ne mâont pas laissé appeler ma mère. Ils mâont bandé les yeux et je suis resté comme ça jusquâà ce que mon père puisse venir me chercher, tard le soir. »

La détention dâAmir, dans la colonie, a duré près de dix heures. « Je ne pensais quâà une chose, câétait à quel point jâavais peur, surtout avec le chien tout près de moi. Je voulais mâenfuir et retourner chez moi », dit-il.

La mère dâAmir et dâHasan, Mukarrem, mâa dit quâAmir avait manifesté des signes de traumatisme, dès son retour à la maison. « Il essayait de blaguer, et de rire. Mais ce nâétait pas un rire normal. Il était content et terrifié en même temps ». « Il avait uriné sur lui à un moment pendant sa détention. Il était vraiment effrayé. »

Amir a confié que les nuits qui ont suivi sa première détention, il nâa pas pu dormir, malade dâinquiétude pour son frère en prison, et effrayé à lâidée que les soldats puissent revenir (ce quâeffectivement, ils ont fait). Actuellement, il y a environ 350 enfants qui croupissent dans les prisons et les camps de détention israéliens, subissant des interrogatoires, des tortures et des condamnations interminables, quelquefois sans inculpation. Leur nombre varie constamment, mais des milliers dâenfants palestiniens, entre 12 et 16 ans, sont passés par le système judiciaire militaire israélien au cours de la décennie passée, depuis le déclenchement de la deuxième Intifada palestinienne. Israël a fixé lââge adulte pour ses propres citoyens à 18 ans, mais par ordre de lâarmée, et en violation du droit international, il a décidé que pour les Palestiniens, ce serait 16 ans. De plus, des ordres militaires spéciaux dâIsraël (n° 1644 et 132) permettent dâarrêter et de juger les enfants palestiniens - désignés sous le nom de « délinquants juvéniles » - dès lââge de 12 ans.

« De cette façon, ils ont une couverture "légale" pour agir comme ils le font, même si câest contraire aux lois internationales » dit Abel Jamal, chercheur à Défense de lâEnfance internationale - section Palestine, (DCI-PS), à son bureau dâHébron. « Cependant, dans le cas dâAmir, ils ont même violé leurs propres lois en lâarrêtant et en le mettant en détention alors quâil nâa que dix ans. Ces lois sont manifestement extensibles au bon vouloir dâIsraël. Nous nâavons jamais vu quâil y ait des poursuites pour de tels crimes ».

Jâai demandé au père dâAmir et dâHasan, Fadel, de me dire comment on pouvait être parents, sous un tel siège permanent. « Ce nâest pas sans danger pour les enfants dâaller à lâextérieur, car nous sommes confrontés constamment aux agressions des colons et des soldats » explique-t-il. « En soi, câest inimaginable pour nous. Et maintenant, nous avons un fils qui est en prison et un autre qui est traumatisé... ils sont si jeunes. »

Le dimanche 7 mars, exactement une semaine après lâarrestation dâHasan et la détention dâAmir, la famille et des journalistes de la presse locale, tôt dans la matinée, se sont rendus à la prison dâOfer où Hasan est détenu depuis son arrestation du 28. Après un long cheminement, le juge militaire israélien a reconnu que le garçon était trop jeune pour rester en prison, Hasan a été relâché mais à la condition de revenir au tribunal, à une date ultérieure, pour finir la procédure judiciaire. Ce procès faisait suite à la première audience de mercredi dernier, à Ofer, où Maan News Agency rapporte que le juge a exigé que Fadel verse au tribunal 2 000 shekels (390 â) pour la caution dâHasan.

Dâaprès Maan, Fadel a alors demandé, publiquement, au tribunal, « quelle est la loi qui permet quâun enfant soit jugé devant un tribunal et que lâon exige de son père de payer une amende ? Je ne paierai pas lâamende, et vous devez libérer mon enfant... câest la loi de lâoccupation dâIsraël. »

Tenaillés par les situations de leurs fils, Mukarrem et Fadel disent quâils font tout ce quâils peuvent pour leur famille sous lâagression israélienne. « Que pouvons-nous faire ? » demande Fadel. « Nous verrouillons les portes. Nous verrouillons les fenêtres. Nous nâavons rien pour protéger notre famille et nos voisins contre les soldats et les colons. Si câétait un Palestinien qui enlevait, frappait et emprisonnait un enfant israélien, le monde entier se mettrait en rébellion contre cela. On le verrait partout dans les médias. Mais les Israéliens rentrent dans nos communautés, avec des jeeps, des chars dâassaut et des bulldozers, ils prennent nos enfants et les jettent en prison, et personne ne sâen soucie. »

Jamal, de DCI-PS, redonne son opinion sur le droit international qui est fait pour protéger les enfants sous occupation militaire, et qui est ignoré par Israël depuis le début de lâoccupation en 1967. « La plupart du temps, nous utilisons, autant que nous le pouvons, la loi, les Conventions de Genève, la Convention des Nations-Unies pour les droits de lâEnfance contre cette violence » dit Jamal. « Toutes ces lois existent, mais Israël se sert de ses propres lois militaires comme excuses pour défier le droit international. Nous, Palestiniens, devons travailler ensemble à la création dâune solidarité contre cette brutalité. En oeuvrant ainsi, nous disons à la communauté internationale, voilà ce qui se passe avec les enfants palestiniens, ceci afin dâacquérir une large base de soutien contre cette situation. Nous croyons que la seule façon dâarrêter cela, câest par le soutien de la communauté internationale. »

Amir commence doucement à parler, 36 heures après les coups des soldats israéliens. Selon Zahira Meshaal, travailleuse sociale à Bethléhem, spécialisée dans les effets du traumatisme chez lâenfant, « le mutisme électif » dâAmir, symptôme dâun choc psychologique extrême et provoqué par les coups et sa détention, est une réaction courante, mais le fait quâil ait commencé à parler est un bon signe. « Il sâagit dâune réaction de peur à beaucoup de niveaux. La maison dâAmir et sa famille représentent sa seule source de sécurité » dit Meshaal. « Tout cela lui a été enlevé quand les soldats ont envahi sa maison. Il est aisé de suivre son trauma immédiat, mais les conséquences à long terme seront sans aucun doute difficiles à traiter. Il aura besoin de beaucoup de soins psychologiques, en commençant maintenant. »

Meshaal commente la nature de cette agression dans le contexte de la situation telle quâelle se développe dans Hébron. « Nous parlons dâun endroit qui se trouve en première ligne pour le traumatisme » dit-elle. « Câest un mal permanent et qui empire pour la communauté tout entière. Les parents doivent être au centre de la sécurité pour leurs enfants, mais cela leur est ôté. Spécialement à Hébron, et les colons et les soldats israéliens le savent, ils se servent de cette tactique pour obliger les gens à partir dâici. Câest une guerre psychologique. Il sâagit dâun acte délibéré pour effrayer les enfants et obliger les gens à partir ailleurs, où leurs enfants se sentiront plus en sécurité. »

Au terme de notre entretien du jeudi 5 mars, Amir avait envoyé un message aux enfants dâAmérique. « Nous sommes des enfants, tout comme vous. Nous avons le droit de jouer, dâaller librement. Je veux dire au monde quâil y a tant dâenfants dans les prisons israéliennes. Nous voulons juste la liberté de bouger, la liberté de jouer. »

Amir a dit quâil sera cardiologue plus tard, quand il aura grandi. Sa mère et son père, eux, espèrent que le propre cœur dâAmir - et le leur - guérira du trauma répétitif et cumulatif de la semaine dernière, aux mains dâune occupation israélienne interminable.

* Nora Barrows-Friedman est co-animatrice et principale productrice de Flashpoints, magazine quotidien d’investigations sur Radio Pacifique. Elle est aussi correspondante d’Inter Press Service. Elle écrit régulièrement depuis la Palestine où elle dirige aussi des ateliers de communication pour les jeunes du camp de réfugiés de Deishé, près de Betléhem, en Cisjordanie occupée.
(LDL)

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