Apartheid

Dès 2002, "le visage hideux de l'apartheid" en Palestine, décrit par un écrivain sud-africain

Rien nâest plus exaspérant que la manière dont Nelson Mandela et les responsables de la lutte contre lâapartheid sont transformés en icônes (un bon exemple en est le film Invictus). On tente ainsi dâôter à leur lutte son caractère révolutionnaire, de faire oublier que lâOccident a largement soutenu le régime de lâapartheid, que Mandela et ses camarades étaient dénoncés comme des terroristes. Que, lors de sa prise de fonctions comme président de lâAfrique du Sud libérée, Mandela a invité Fidel Castro (dont les troupes en Angola, dans les années 1970, ont contribué à la défaite du régime de lâapartheid) et Yasser Arafat.

On oublie aussi de mentionner la collaboration permanente dâIsraël avec le régime de lâapartheid et lâengagement de nombre dâintellectuels et de responsables sud-africains, y compris juifs, aux côtés des Palestiniens. Et la condamnation par le gouvernement sud-africain actuel des politiques israéliennes, notamment à Gaza.

Récemment, un des plus grands écrivains sud-africains, André Brink, a publié ses Mémoires, intitulés Mes bifurcations (Actes Sud, Arles, 2010). Le livre a reçu, à juste titre, un accueil très favorable de la critique. Mais personne, à ma connaissance, nâa relevé ce passage :

« Mais lâexpérience déterminante de ce voyage (de 2002) fut la visite à lâuniversité palestinienne de Birzeit. Jâavais beaucoup lu sur le conflit au Moyen-Orient; à Salzbourg et ailleurs, jâavais eu de longues conversations passionnées avec des écrivains palestiniens. Je me rappelle encore ma discussion avec Hanan Mikhail-Ashrawi quand elle était venue au Cap des années plus tôt. En plusieurs occasions avant sa mort prématurée, jâavais aussi pu bénéficier de la grande sagesse et de la douce humanité dâEdward Said.

Mais cette immersion dans la terrible réalité de cet endroit tragique, de cette terre et de son peuple, mâa éprouvé comme peu dâexpériences lâont fait dans ma vie. Je crus redécouvrir le cœur hideux de lâapartheid : la manière dont les Palestiniens, y compris certains des êtres les plus merveilleux que jâai jamais rencontrés, sont soumis à lâune des oppressions les plus cruelles ici-bas, le tissu dâhypocrisie et de mensonges qui, du côté israélien, tente dâobscurcir et de déformer la vérité.

Au cours de ce séjour se produisit un événement particulièrement choquant : la bicoque dâun vieux Palestinien fut rasée par les bulldozers de lâarmée israélienne parce quâil avait osé installer une citerne sur sa toiture afin de récupérer les quelques gouttes de pluie qui tombaient là. »

« Jâai vu le réseau dâautoroutes modernes construites pour les Israéliens et les misérables petites routes auxquelles les Palestiniens sont confinés ; jâai vu les oliveraies, souvent seul moyen de subsistance des agriculteurs palestiniens, arrachées par les Israéliens ; jâai vu la prolifération de nouvelles colonies israéliennes en plein territoire palestinien, établies là à lâencontre de tous les accords signés, simplement pour renforcer la présence et le pouvoir des Israéliens dans un territoire qui ne leur appartient pas.

Jâavais déjà vu cela, du temps de lâoppression des Noirs par les Blancs en Afrique du Sud. Jâavais déjà entendu les mêmes excuses et explications pieuses. »

« Quand jây repense aujourdâhui, je ne peux écarter de mon esprit le souvenir des terribles vestiges de Dachau et dâAuschwitz : si Israël ne sâest jamais lancé dans un génocide de lâampleur de lâHolocauste, le nettoyage ethnique que cette nation inflige aux Palestiniens équivaut, moralement, à une version lente et en mode mineur des camps de la mort. Jâai du mal à comprendre comment un peuple pour lequel il a été si difficile de se relever des horreurs de lâHolocauste peut ensuite infliger à dâautres ce quâon lui a fait. »

« Tout cela est projeté, concentré avec lâintensité dâun laser sur une confrontation spectaculaire entre un jeune écrivain israélien et une jeune femme palestinienne, belle et furieuse, lors dâune conférence au Shloss Leopoldskron à Salzbourg, où il se peut que jâaie passé, je crois, certains des moments les plus mémorables de mon existence. »

De telles déclarations prononcées par un intellectuel français susciteraient, sans aucun doute, un procès de Avocats sans frontières, lâorganisation de Gilles-William Goldnadel, récemment élu à la direction du CRIF et qui symbolise la droitisation de cette organisation.

(LDL)

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