Retour ( droit au )

Les intellectuels sionistes et leurs acrobaties historiographiques pour justifier le « droit au retour » après un « exil » fantasmé

Shlomo Sand - "Les mots et la terre - Les intellectuels en Israël" - Champs Essais Flammarion

Au XIXème siècle, Ernest Renan avait déjà constaté que les erreurs et l'oubli sont des conditions essentielles de la formation d'une nation. Les écrits de la plupart des historiens des peuples et des nations ont confirmé ce constat, auquel les agents de la mémoire sioniste, avec leur imaginaire fertile, ne font pas exception. Un exemple saillant l'illustrera : comme l'existence du judaïsme traditionnel s'est fondée sur la croyance en un « exil » métaphysique et sur l'aspiration religieuse à un lieu sacré, il était nécessaire pour les agents nationaux juifs de s'employer à inventer un discours historique impliquant « l'exil du peuple juif » à la suite de la dernière destruction du Temple, au première siècle de l'ère chrétienne, afin de justifier le « droit au retour » laïc dans la « patrie ».

Il était pourtant assez difficile de concevoir un peuple fondamentalement agricole, et non pas un peuple de marins comme les Grecs ou les Phéniciens (pas plus qu'un peuple de marchands en quête de gains, comme l'imaginaire antisémite a aimé le rêver), ait pu soudain se lever et, sans y être poussé par la force, se « disperser » si vite.

Il a fallu de subtiles acrobaties historiographiques pour contourner le fait qu'il y avait déjà plus de juifs croyants vivant au dehors du territoire de Judée qu'à l'intérieur bien avant la destruction du Temple, et qu'à cette période le nombre de ces croyants aurait quadruplé, si ce n'est plus (dans une société agraire qui ne pouvait se permettre une telle croissance démographique) !

Toutefois, supposer que, dans le monde hellénistique et dans l'Empire romain, le judaïsme constituait la première religion monothéiste et à faire du prosélytisme, à s'étendre et à se développer, jusqu'à ce qu'une grande partie de ses fidèles décident de se convertir au christianisme – ou, en d'autres termes, préfèrent « un logiciel plus convivial » pour atteindre la révélation divine –, relevait d'une hérésie inacceptable au moment de la formation de la nation. De là naquit la nécessité impérative de produire un métadiscours narrateur sur un peuple entier déraciné par la force, un peuple-race qui se serait mis à errer de par le monde à la recherche d'une terre d'asile.

Le regard froid et lucide de Renan sur la mémoire collective reposait, entre autres, sur sa conception libérale de la nation : il avait bien compris qu'existaient divers choix possibles quant aux modalités d'invention moderne des groupes nationaux. Comme les dreyfusards un peu plus tard, il a finalement opté (mais non sans ambiguïté) pour la composante d'adhésion volontaire de la citoyenneté, qui s'intégrait bien à l'esprit républicain dominant après la défaire de 1870.

Les intellectuels sionistes, eux, ont préféré délimiter les contours de la nation juive à l'aide non pas d'un « plébiscite de tous les jours », mais plutôt d'un imaginaire fondé sur une origine commune et un lien du sang; dès lors, il devenait impossible de se joindre à la nation persécutée et, à la vérité, il était aussi impossible de s'en détacher. Contrairement au Bund, par exemple – un mouvement dont le champ d'activité s'étendait à l'Europe orientale et qui s'est forgé une idée nationale ouverte et souple, fondée sur une culture yiddish riche et vivante –, les intellectuels sionistes, en s'adressant aux juifs du monde entier, ont dû, à cause des grandes différences de culture entre les communautés, découper les lignes d'identité nationales sur une base biologique et/ou mythologique-religieuse.

Cet imaginaire identitaire problématique a gagné en puissance et s'est trouvé une justification renforcée à la suite de la grande destruction des juifs d'Europe par les nazis. Pour beaucoup, le sionisme semblait avoir raison du fait non seulement de la justesse de son pronostic sur les dangers de l'antisémitisme, mais aussi de sa définition des juifs en tant que peuple « arraché à sa terre » et supposé venir s'y ré-enraciner au plus tôt. Il était assez difficile, en vérité, de s'opposer à l'argumentaire sioniste séparatiste alors que l'Europe, avec ses élites politiques et culturelles, avait, dans sa grande majorité adopté l'attitude d'un témoin passif au moment du grand massacre. Ensuite, les Européens se sentirent soulagés de pouvoir attribuer à l'entreprise sioniste une terre qui le leur appartenait pas.

(LDL)

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