Shoah

«Mes grand-mères, mes grand-pères et ma tante n'avaient rien d'unique, et leur mort dans les chambres à gaz ne les a pas fait gagner le statut de victimes élues»

Shlomo Sand - "Les mots et la terre - Les intellectuels en Israël" - Champs Essais Flammarion

Continuer de bénéficier des dividendes du capital de souffrance des générations précédentes est un phénomène culturel assez répandu. On le retrouve parfois chez des intellectuels du tiers monde, habitués des salons parisiens, comme chez les descendants d'Amérindiens, ou de réfugiés palestiniens, et bien sûr aussi parmi les descendants de Français juifs. Mais autant j'éprouve de l'admiration pour les cinéastes des années cinquante tels qu'Alain Resnais, Gillo Pontecorvo ou Armand Gatti, qui, au moment où les survivants de l'extermination étaient oubliés et parfois rejetés avec mépris, ont produit des oeuvres de mémoire universelle afin de secouer l'Europe héroïque et de la sortir du confort de l'oubli, autant je formule aujourd'hui des réserves à l'égard des cinéastes et des intellectuels qui ne cessent de valoriser l'unicité des victimes juives, d'en faire des sains suppliciés exclusifs, et imposent l'interdit de la comparaison avec d'autres victimes.

Mes grand-mères, mes grand-pères et ma tante, conduits dans les chambres à gaz (ils ont été parmi les premiers déportés du ghetto de Lodz), n'avaient rien d'unique, pas plus que d'autres personnes. Ils n'étaient ni meilleurs ni pires que leurs voisins non juifs. Ils n'ont jamais cru appartenir à un peuple élu et leur mort ne les a pas fait gagner le statut de victimes élues. Ce sont les bourreaux qui ont voulu les présenter comme uniques et étrangers à l'histoire, ou mus par une volonté de domination. Il importe de le rappeler à tous ceux qui refusent de le voir : l'unicité du grand projet d'extermination ne réside nullement dans l'identité des victimes (ni même des collaborateurs), mais bien dans la terrible efficacité des bourreaux et la perversité extraordinaire de leurs crimes.

Par mon métier d'historien, je contribue directement, même sans le vouloir, à l'élaboration de la mémoire collective. J'avoue éprouver une certaine satisfaction face au fait que le meurtre « non conventionnel » de juifs, de tziganes et d'homosexuels soit sorti de la marginalité dans laquelle l'écriture de l'histoire européenne l'avait confiné et qu'il ait pris la place qui lui revient aux côtés du souvenir des millions d'autres victimes assassinées par des moyens plus « conventionnels ». Mais, en même temps, je ressens un certain malaise du fait que les morts et la terre soient devenus les instructeurs et les guides principaux de la mémoire nationale israélienne, et, plus grave encore, qu'ils constituent désormais le marqueur commun unique de l'identité juive moderne.

En Israël mais aussi à l'étranger, les agents de la mémoire de tous bords s'emploient à rappeler et à reconstituer sans cesse l'acte de mort collective, mais ils se consacrent très peu à la vie de la culture yiddish d'avant-guerre, disparue dans la tourmente (en Israël, comme l'on sait, on a aussi jeté à la poubelle de l'histoire la culture judéo-arabe). En ce qui concerne la mémoire de la Shoah, en revanche, et sans investissement particulier, il est possible de jouir d'une plus-value morale, et ainsi de clouer le bec aux critiques de l'occupation israélienne.

(LDL)

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