Tsahal

"Tsahal", armée populaire et criminelle

Gideon Levy (Haaretz, le 26 février 2009 ). Titre original : "Une balle dans le ventre" -
publié dans "Gaza" - Recueil d'articles 2006-2009 - aux Editions La Fabrique (2009)

Pendant que la guerre fait rage à Gaza, tout est permis, pensent les réservistes [de l'armée israélienne]. Sous couvert de la guerre, il est permis, et peut-être même nécessaire, de tuer des innocents aussi en Cisjordanie. Puisqu'on se bat à Gaza, pensent-ils, on peut bien tuer un Palestinien qui a les mains liées par des menottes en plastique. on pourra toujours dire qu'il a essayé de s'emparer de nos armes, bien qu'il eut les mains entravées par des menottes dont il est pratiquement impossible de se libérer.

Une balle dans le ventre à bout portant ! Voilà comment on a tué Yasser Temeizi, un homme qui, depuis l'âge adulte, avait toujours travaillé en Israël. L'an passé, il travaillait pour une entreprise de métallerie d'Ashdod. Ce jeune père de famille avait un permis de travail en règle et n'avait jamais eu maille à partir [1] avec Tsahal [2].

Les soldats l'ont arrêté sans raison, l'ont molesté sous les yeux de son jeune fils sans raison et, pour finir, l'ont tué. Un mois et demi après cet horrible incident, la Police militaire enquête toujours. Cette enquête qui aurait pu être bouclée en une heure n'en finit pas. Aucun Palestinien n'a été interrogé, comme d'habitude. Aucun soldat n'a été arrêté, personne ne risque de l'être – ça aussi comme d'habitude. Une balle dans le ventre à bout portant, et on n'en parle plus.

Les réservistes qui ont tué Temeizi ont apparemment été rendus à la vie civile. Ils sont peut-être rentrés gentiment chez eux, tout contents de leurs périodes de réserve, toujours pleines d'aventures. C'est vrai, ils n'ont pas participé à la guerre de Gaza, mais ils ont quand même tué, et comment ! Pourquoi pas ?

C'est pour leur rendre service à leur tour que je vais raconter ici les conséquences de leurs actes dont des officiers de Tsahal [2] haut gradés ont dit qu'il s'agissait d'un « incident grave comportant une série de défaillances sérieuses ».

Yasser Temeizi était un ouvrier consciencieux et ponctuel, âgé de 35 ans,originaire d'Ida, une petite ville à l'ouest d'Hébron [3]. Il était le mari de Heyfa et le père de Firas, 7 ans, et de Halé, 2 ans. Cela faisait quinze ans que tous les matins, il partait travailler en Israël. Ces derniers mois, il travaillait dans une entreprise de constructions métalliques d'Ashdod spécialisée dans la construction de conteneurs pour camions.

Sur son bulletin de salaire, on peut lire, inscrit dans le jargon de l'occupation : « Type d'emploi : Autonomie ». Net à payer : 3935,73 shekels [4].

Quand la guerre a éclaté à Gaza, ses employeurs lui ont demandé de ne pas venir travailler tant que dureraient les hostilités. Mais il faut bien nourrir sa famille, c'est pourquoi Temeizi se rendait au « marché des esclaves » de Kyriat-Gat dans l'espoir de trouver du travail au jour le jour. C'est ce qu'il a fait le matin du 13 janvier.

Ce jour-là, Ehoud Barak essayait de promouvoir un « cessez-le-feu humanitaire » pour le week-end, les parachutistes sont entrés dans la ville de Gaza, un ambulancier palestinien, le septième, a été tué par des forces de Tsahal [2] et Jimmy Carter a publié un article intitulé « Une guerre inutile ».

A 5h30 ce matin-là, Temeizi, permis de travail en poche, part pour Kyriat-Gat. Vers 9h30, n'ayant pas trouvé de travail, il rentre. Heyfa prépare un repas léger à Firas, son fils, et lui suggère d'aller avec son père travailler les oliviers que la famille possède dans un verger situé à trois kilomètres à l'ouest de la maison, à quelques centaines de mètres à l'est de la barrière de séparation, côté Territoires [5].

Munis d'une bouteille d'eau et de provisions, ils enfourche-nt leur âne et prennent le chemin du verger familial. Puisqu'il n'y a pas de travail en Israël autant en profiter pour s'occuper des olives. Arrivés à destination, ils se mettent au travail.

Soudain, une Jeep de l'armée surgit. Quatre soldats mettent pied à terre. Firas les voit se diriger vers son père. Une discussion s'engage. Contrairement à son père, qui le parle parfaitement, Firas ne sait pas l'hébreu et ne comprend pas ce que les hommes disaient. L'instant d'après, il voit les soldats ordonner à son père de se coucher à terre et le menotter les mains dans le dos.

Les soldats disent à Firas de rentrer chez lui en vitesse. Son père lui dit d'obéir. Effrayé, le petit garçon retourne à pied à la maison située à une heure de marche. En chemin, il est attaqué par des chiens, raconte-t-il. Heureusement, des bergers du voisinage viennent à son secours. Cela aura été la dernière fois que Firas aura vu son père. Plaqué au sol, menotté, mais vivant.

Des gens qui passent pas là et sont témoins de la scène raconteront plus tard à Saker, le père de Yasser, un vieillard portant le keffieh, qu'ils ont vu les soldats donner des coups de pied à son fils, menotté et un bandeau sur les yeux. Ils tenteront de s'interposer, mais les soldats les chassent en les menaçant de leurs fusils. Moussa Abou-Hashhash, un enquêteur de l'organisation des droits de l'homme Betselem, a recueilli des témoignages comparables. Finalement, racontent les témoins, les soldats font monter Temeizi dans la Jeep et disparaissent. Cela aura été la dernière fois que des Palestiniens ont vu Temeizi en vie. Menotté, les yeux bandés, mais vivant.

Entretemps, Firas est arrivé chez lui et raconte que son père a été arrêté. A la maison, on ne s'émeut pas outre mesure : l'arrestation d'un Palestinien est monnaie courante. On est persuadé que Yasser sera libéré rapidement et bientôt de retour. Il est en possession de toutes les autorisations voulues et n'a jamais eu de problème. Mais les heures passent, il est déjà midi, et Yasser n'est toujours pas rentré. Vers quatre heures, des voisins arrivent et racontent que Yasser a été tué, et que son corps est à l'hôpital Al-Ahli de Hébron [3].

Abou-Hashhash se précipite à l'hôpital où il examine le corps. Il constate qu'il y a des marques de liens sur les poignets, et que d'après les blessures une balle est entrée par le ventre et ressortie par la cuisse. Selon les experts, cela signifie que Yasser était assis quand il a été abattu. Le coups a été tiré à bout portant. Une autopsie est pratiquée au centre médico-légal d'Abou Dis et ses résultats communiqués à Aboui-Hashhash. La cause du décès est une hémorragie. Yasser Temeizi n'était pas mort quand il est arrivé à l'hôpital. Apparemment, on aurait pu le sauver s'il avait reçu des soins médicaux en temps voulu.

Dix jours plus tard, un article de Youval Azoulay rapporte l'incident dans Haaretz. On y apprend que peu après ce décès par balle, Tsahal [2] a diligenté une enquête interne à laquelle ont participé le commandant de division, le général de brigade Noam Tibon, et le commandant de régiment, le colonel Oudi Ben-Moha. L'enquête relève qu'il existe des soupçons qu'une « série de défaillances sérieuses » soit imputable aux soldats réservistes qui ont tué Temeizi.

En effet, celui-ci a été conduit, menotté, au barrage militaire de Tarqoumiya, puis à la base voisine. Les soldats l'ont tué à l'intérieur d'une pièce, sans témoin, après que selon eux il avait essayé de leur arracher leur arme. Personne n'explique comment un Palestinien menotté peut s'emparer d'une arme, ni pourquoi la riposte immédiate est de tirer sur lui à bout portant. Des sources militaire sont déclaré à Azoulay , l'auteur de l'article, que « la façon dont la situation a été gérée, et notamment les mesures prises pour apporter de l'aide au blessé, montrent qu'il y a eu des défaillances sérieuses. Il s'agit d'un incident grave et l'on ne peut s'empêcher de penser que si des forces régulières avaient été présentes, ça ne serait pas arrivé. Les soldats réservistes ne sont tout simplement ni formés ni entraînés à gérer des situations et des circonstances de ce genre. »

Des circonstances ? Entraînés ? Doit-on, peut-on entraîner des soldats à gérer des circonstances de ce genre ? A quoi devraient-ils s'entraîner ? A ne pas tirer sur un homme menotté ? A demander immédiatement de l'aide en présence d'un homme blessé ?

Le porte-parole de Tsahal [2] nous a informé cette semaine, un mois et demi après les événements, que « la question faisait l'objet d'une enquête de la Police militaire. Une fois l'enquête terminée, les conclusions en seront soumises à l'avis de l'avocat général de l'armée. »

Le petit Firas entre dans la maison endeuillée d'Idna, un cartable bleu ciel de l'UNICEF sur le dos. D'une voix enfantine, il fait le récit de sa dernière journée avec son père. Il raconte le trajet à dos d'âne pour se rendre au champ d'oliviers, les soldats qu'il a vus jeter son père à terre, le retour seul à la maison, sa peur des chiens qui l'ont poursuivi en aboyant. « Après, on m'a dit que papa était mort » ajoute simplement l'enfant, encore visiblement traumatisé par le drame. Pour information - à l'attention des soldats capables de tuer un homme menotté, de leurs supérieurs et de ceux qui « mènent l'enquête ».

Les notes qui suivent ne sont pas de Gidéon Levy :
[1] ce qui est assez exceptionnel, si on considère qu'environ un million de Palestiniens qui ont, à un moment où un autre, fait un séjour dans les prisons israéliennes depuis 1967. Il y a actuellement environ 11.000 Palestiniens dans les geôles israéliennes, dont une forte proportion sont détenus sans jugement. Certains y sont depuis plus de 30 ans.
[2] l'auteur, qui est Israélien, utilise ici le diminutif usuel en Israël, plutôt affectueux, pour désigner l'armée israélienne. Il n'est reproduit que parce que c'est le terme utilisé par G. Levy (ou par son traducteur), mais vu son manque de neutralité il est à éviter dans tout autre contexte.
[3] Hébron : nom donné par les Israéliens et les occidentaux à la ville arabe d'Al-Khalil, au sud de Al-Quds (Jérusalem).
[4] environ 700 €
[5] le terme « barrière de séparation » est courant dans la langue orwellienne qui a cours en Israël, et désigne le « mur de l'apartheid » construit en grande partie sur le territoire palestinien de la Cisjordanie, et qui interdit l'accès non seulement du territoire d'Israël mais d'une partie importante de leur propre territoire, aux Palestiniens. Le tracé de ce mur (qui en fait, sur une grande partie de son tracé qui atteint plus de 650 km, est un ensemble de clôtures, de détecteurs électroniques et de zones minées) est conçu de manière à amputer la Cisjordanie de bonne terres agricoles et d'importantes ressources en eau. C'est donc autant une "barrière de spoliation" qu'une "barrière de séparation"
Le terme « Territoires » fait également partie du jargon israélien, et désigne la Cisjordanie occupée. La précision "côté Territoires" donnée par G. Lévy est importante, car beaucoup de terres agricoles, oliveraies, etc... se sont retrouvés du côté israélien de la "barrière de séparation" qui en l'occurence mérite son nom mais ne sépare pas Israël de "terroristes" mais des Palestiniens de l'exploitation dont ils tiraient tout ou partie de leurs revenus.

(LDL)

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