Etoile jaune

Comment des "vétérans sionistes" bénéficiaient de la protection des nazis pendant l'occupation de la Belgique

Pierre Broder - "Des Juifs debout contre le nazisme" - Editions EPO

Les mémoires de Pierre Broder, responsable pendant la deuxième guerre mondiale du "Comité de Défense des Juifs" (CDJ) de Charleroi, affilié au Front de l'Indépendance, ont été publiés aux Editions EPO sous le titre : "Des Juifs debout contre le nazisme", et préfacés par Maxime Steinberg,

Il y évoque un "traité d'échange" négocié avec les nazis par l'organisation sioniste mondiale basée en Suisse, et qui aurait permis à environ 300 "vétérans sionistes" vivant en Belgique et "officiellement reconnus par les autorités du Reich" d'obtenir une "lettre de protection" leur permettant non seulement d'échapper à la détention et à la déportation vers une mort pratiquement inéluctable, mais de circuler librement au grand jour.

Voici dans quels termes Pierre Broder évoque (p. 126 et suiv.) les conséquences de ce "traité d'échange", que son organisation de résistance qualifie, à l'époque, de "crime politique", appelé à "rester comme tel dans l'histoire juive".

À partir du 4 septembre 1943, les nazis raflèrent tous les juifs de nationalité belge qui vivaient jusqu'alors légalement et portaient l'étoile [jaune]. À partir de cette date donc, il y eut plus officiellement de Juifs dans le pays : ceux qui avaient réussi à échapper à la déportation vivaient dans l'illégalité, et par conséquent ne portaient plus l'étoile [jaune]. Dès lors, si l'on en rencontrait qui la portaient encore, il fallait bien en conclure qu'ils n'avaient rien à redouter des Allemands. Ce ne pouvaient être que des « collaborateurs », des gens à la solde de l'AJB [1] et de ses oeuvres de charité - car cette Association existait, ouvertement avec la bénédiction de la Gestapo, dans le but évident de faire sortir de leur cachette les Juifs pauvres à la recherche d'une aide quelconque dans les dites « oeuvres de bienfaisance » juives...

Aussi réellement, à partir de cette date, porter l'étoile était politiquement inacceptable, moralement inadmissible et pratiquement criminel.

Quant à ceux qu'il arboraient, non seulement leur attitude causait une très fâcheuse impression sur la population belge, qui les considérait comme traîtres, mais ils risquaient de faire courir, en leur rendant visite, des dangers extrêmement graves aux Juifs qui se cachaient.

C'est ce que le comité du CDJ de Charleroi dut d'ailleurs faire comprendre à l'un des membres de la section de la Louvière (un certain M. P., actuellement en Israël), qui se servait, en juin 1944, d'un document délivré par les autorités allemandes lui permettant de circuler librement - document appelé à l'époque « certificat palestinien ».

Extraits de la lettre du CDJ datée du 15 juin 1944 :

«... Prenant en considération que vous êtes membre du Comité juif à La Louvière, pour lequel nous portons la responsabilité morale et politique devant la population juive et non juive; prenant en considération le fait que vous êtes en contact permanent avec une partie de la population juive de votre région dont nous nous sommes donné pour tâche de défendre la sécurité, nous avons décidé de vous demander de bien vouloir refuser ce « privilège » hitlérien et de ne pas vous servir de ce document, afin que vous puissiez continuer à servir la population juive dans sa lutte contre l'ennemi sanglant.

Cette décision prise par nous n'est pas un simple hasard. Nous avons examiné la question au point de vue politique, moral et pratique, nous avons conclu qu'il est inadmissible qu'un juif puisse pour le prix d'une sécurité douteuse - nous soulignions douteuse car, après tout, nous ne croyons pas aux promesses et signatures allemandes -, compromettre son propre nom et faire du tort à la population. (...)

Examinons d'abord la question du point de vue politique : nous ne connaissons pas les machinations et les jeux menés dans les coulisses du soit disant « traité d'échange » (qui vous permet de bénéficier avec d'autres du dit « certificat palestinien »). Une chose est certaine, les Allemands ne permettront pas à un Juif de vivre légalement sans en retirer un bon profit. Pour chaque morceau de douteux papiers, ils se font payer largement.

Alors se pose la question : est-il permis, du point de vue politique, de conclure des accords qui donnent tous les avantages à l'ennemi uniquement ? Admettons même que pour chaque Juif que l'on laisse circuler librement, on ne libère qu'un seul Allemand, qui en profite ? Les Juifs se trouvent dans le pays, ils ne lui causent aucun tort. Par contre, chaque Allemand libéré - il ne s'agit pas d'un simple soldat, sans doute, mais bien d'un membre du parti hitlérien - est un ennemi de plus dans la lutte contre la population juive et non juive (...).

Cet accord est un crime politique et il restera comme tel dans l'histoire juive.

Du point de vue moral, l'impression de la population juive et non juive est affreuse. La masse juive qui souffre dans la lutte qu'elle mène contre l'ennemi sauvage ; qui est pleine de dégoût envers cet ennemi ; les pauvres Juifs qui souffrent de la faim parce qu'ils ne peuvent pas sortir pour se procurer du pain, quelle attitude peuvent-ils avoir vis-à-vis d'un Juif qui se promène librement pour le prix de la libération d'un bandit nazi ?

Pour la population belge, la chose est claire : pour elle, tout Juif qui à l'heure actuelle, se promènent librement, est considéré comme traître ou collaborateur.

Nous ne voulons pas parler ici d'un cas de conscience ; comment peut-on pour sa propre commodité, aider à la libération d'un assassin qui pille et assassine nos frères et soeurs ? (...).

Du point de vue pratique c'est vraiment un crime quand un Juif qui est en possession d'un document allemand entre en contact avec les familles juives qui se cachent ou avec des enfants juifs placés chez des non-juifs. Il peut être facilement filé ; la Gestapo, connaissant son existence, connaît aussi son adresse et elle peut observer tous ses mouvements.

En principe qu'une telle personne doit être complètement isolée et ne peut être en contact avec les illégaux.

Ce sont là les motifs principaux de notre décision. Nous voulons croire que vous ne prendrez en considération et que vous soumettrez à notre décision, qui est prise dans votre intérêt et dans celui de notre population.

[1] AJB : "Association des Juifs en Belgique", créée par ordonnance allemande du 24 novembre 1941. Cette organisation, dirigée par des dignitaires et des notables juifs qui se sont mis au service de l'occupant nazi, a aidé à l'organisation de la déportation des juifs de Belgique.

(LDL)

Les titres et intertitres sont de la rédaction du site