Nazification des Arabes par la propagande

Les fondamentalistes islamiques sont-ils proches de l'idéologie raciale nazie ?

Gilbert Achcar - "Les Arabes et la Shoah" - Ed. Sindbad 2009 - p. 176

Les réactionnaires « orthodoxes » et les intégristes ayant en commun leur adhésion littéraliste aux prescriptions du Coran et du hadith [1], une question préalable à l'investigation de leur rapport au nazisme et à la Shoah est de savoir si le corpus islamique sacré prédispose à l'antisémitisme. C'est un fait connu, à cet égard, que les juifs (al-yahûd) sont vilipendés à plusieurs reprises dans le Coran, en fonction de l'évolution des rapports des juifs de la péninsule arabique avec le Prophète, bien que leur statut de monothéistes abrahamiques leur valut, comme aux chrétiens, la protection des musulmans, faisant deux des dhimmis (ahl al-dhimma).

Toutefois, comme le souligne Norman Stillman dans l'Encyclopédie de l'islam, dans le corpus islamique les juifs "n'ont aucune des propriétés diaboliques que leur attribuait la littérature chrétienne médiévale, de même qu'on ne trouve dans la littérature musulmane traditionnelle rien de comparable à la préoccupation obsessionnelle avec les juifs et le judaïsme (sauf peut-être dans les récits des rencontres de Mahomet avec les juifs de Médine) [2] :

« Le fait que les juifs partageaient leur statut de dhimmi avec les chrétiens et les zoroastriens, beaucoup plus nombreux et ostensibles, atténuera tout sentiment spécifique antijuif et le dilua dans un préjugé plus large contre les ahl al-dhimma. En outre, les juifs n'eurent pas à pâtir de la suspicion d'être bien disposés envers les puissances européennes et d'être potentiellement une cinquième colonne, suspicion qui fut nourrie à l'égard de certaines des communautés chrétiennes et qui s'accrut à partir de la période des croisades [...].

Les théologiens musulmans traditionnels ne consacrèrent au judaïsme qu'une très petite partie de leurs polémiques contre les autres religions et doctrines. Il n'y a dans l'islam rien de comparable en quantité et rarement quelque chose de comparable en virulence à la littérature Adversus Judaeos de l'Eglise. »

Ce que confirme Bernard Lewis lui-même dans son livre sur les juifs de l'islam :

« Pour les musulmans, [l'hostilité aux juifs] ne fait pas partie des douleurs de l'accouchement de leur religion comme c'est le cas pour les chrétiens. C'est plutôt l'attitude traditionnelle du dominant envers le subordonné, de la majorité envers la minorité, sans cette dimension additionnelle théologique et donc psychologique qui donne à l'antisémitisme chrétien son caractère unique et particulier [3]. »

Toutefois, Lewis note que cette évolution affecta moins que d'autres les Juifs des pays arabes du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, dont la situation au début du XXe siècle comparée à celle des Juifs d'Iran était « bien meilleure » en raison de « la prédominance en ce temps-là des idées et aspirations libérales au sein de la classe politique [4]. ». Dans son ouvrage volumineux sur les Juifs des pays arabes, [23] Norman Stillman soutient que c'est la combinaison de deux facteurs qui expliquent la détermination des rapports entre Arabes et juifs : d'une part, la réaction différenciée à la pénétration occidentale des uns et des autres, les Arabes la percevant comme un asservissement, les Juifs comme un affranchissement ; d'autre part, et surtout, l'exacerbation des tensions en Palestine, notamment à partir des émeutes de 1929.

Or, l'auteur établit lui-même que le premier de ces deux facteurs affectait les chrétiens autant, sinon plus, que les juifs, outre le fait que l'occidentalisation des chrétiens fut en général plus profonde que celle des juifs dans l'ensemble du monde arabe - à l'exception de l'Algérie coloniale ou la citoyenneté française fut octroyée aux « israélites indigènes » par le décret Crémieux dès 1870. Et pourtant, il n'y eut pas de détérioration dans les rapports entre chrétiens et musulmans un tant soit peu comparables à celle qui affecta, de manière croissante au XXe siècle, les rapports entre Arabes, chrétiens et musulmans, d'une part, et Juifs de l'autre. Ce contraste à lui seul, suffit à prouver que c'est le second facteur, le facteur palestinien, qui expliquent fondamentalement la montée de l'antijudaïsme et d'un certain antisémitisme dans le monde arabe. Comme l'a souligné à juste titre Bernard Lewis : « Pour les antisémites chrétiens, la question de Palestine est un prétexte est un exutoire de leur reine ; pour les antisémites musulmans, elle en est la cause [24]. »

Les éléments inévitables d'antijudaïsme que contient le corpus islamique - inévitables au regard de la rivalité historique entre les trois grandes religions abrahamiques et de l'antipathie réciproque qui les caractérise, elles qui prônent toutes l'amour du prochain - peuvent parfaitement être transcendés par le respect mutuel, à l'instar de celui qui s'est établi entre elles dans le monde arabe à l'ère moderne et jusqu'au XXe siècle, ou encore à l'instar de ce qui règne depuis lors, pour l'essentiel, entre musulmans et chrétiens. Cependant l'intégrisme islamique, par son attachement à la lettre des écritures saintes et par sa volonté d'imiter l'islam des origines - cette anachronie foncière qui fait vivre mentalement les intégristes musulmans les plus fanatiques au premier siècle de l'Hégire - et enclins à percevoir le monde comme fondamentalement animé par les religions, comme s'ils n'était jamais sorti du Moyen Age. D'où sa perception des rapports de l'islam avec les autres religions comme étant la continuation de l'alternance de guerre et de paix, de conflits et d'alliance, au gré des circonstances et des besoins de l'expansion islamique, qui a caractérisé ces premiers temps.

C'est cette attitude fondamentale qui fait que l'intégrisme islamique a perçu le conflit de Palestine comme une guerre de religion entre musulmans, avec leurs alliés chrétiens arabes, et les juifs. L'affinité entre cette perception et l'antisémitisme réside dans l'essentialisation de l'ennemi : les juifs comme adhérent d'une religion, dans un cas, et les Juifs comme "race" dans le second - l'intégrisme islamique n'étant pas raciste, du moins sur le plan doctrinal, puisque le prosélytisme de l'islam est universaliste et vise tous les humains, la notion nazie de sous-humain (Untermensch) lui étant étrangère.

[1] Voir à ce propos Abdelwahab Meddeb, La maladie de l'islam, Seuil, Paris 2002
[2]Norman Stillman, "Yahûd", in Peri Bearman et al. (Ed.) Encyclopaedia of Islam, Brill, Leyde, 2008, vol. XI, p.239
[3] Bernard Lewis, The Jews of Islam, Princeton University Press, Princeton 1984, p. 85. Sur la comparaison entre la situation desz Juifs en Europe chrétienne et dans le monde musulman au Moyen-Age, voir Mark Cohen, Une Crescent and Cross : The Jews in the Middle Ages, Princeton University Press, 1996
[4]

(LDL)

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