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"Chez elle, enfin ..."

Raul Hilberg - "Exécuteurs, victimes, témoins" - Ed. Folio Histoire - p. 242

L'historien juif américain Raul Hilberg a incontestablement apporté à l'étude de la Shoah une contribution majeure, en particulier avec "La destruction des Juifs d'Europe" (3 volumes chez "Folio histoire" totalisant plus de 2400 pages), dans lequel il décrit avec méthode et minutie, et sans pathos inutile, les mécanismes de l'entreprise nazie d'extermination.

Dans "Exécuteurs, victimes, témoins", Raul Hilberg illustre de nombreux aspects de ces épisodes historiques au travers d'un grand nombre d'histoires individuelles, dont le caractère tragique et émouvant ne peut évidemment être mis en question, pas plus que leur véracité. Voici une de ces histoires singulières, que Hilberg conclut d'une phrase, proprement stupéfiante :

Cordelia naquit quelques année avant l'arrivée de Hitler au pouvoir. Elle était la fille d'une mère célibataire, la romancière catholique de mi-juive Élisabeth Langgässer. Son père, juif, n'avait pas épousé celle-ci parce qu'il était déjà marié et ne voulait pas abandonner son foyer. Élisabeth Langgässer finit par convoler avec un Allemand et Cordelia reçut une éducation catholique sous leur toit. Tout le monde ignorait que Cordelia avait du sang juif, et la fillette de neuf ans dansa même avec un officier SS à l'occasion d'un mariage. Elle voulut, à un moment, entrer dans la formation féminine qui était l'homologue des jeunesses hitlériennes - le Bund Deutscher Mädchen (B.D.M.). Sa mère et son beau-père lui firent savoir sèchement il n'en était pas question.

Ce cocon protecteur vola en éclats avec l'institution du port de l'étoile, auquel elle fut soumise. On la pria de bien vouloir quitter l'association des jeunes filles catholiques à laquelle elle appartenait. La devise de l'association en question était : « un pour tous tous pour un ».

Son beau-père était un universitaire et qui avait nourri l'espoir d'une brillante carrière académique. Sa famille l'avait renié pour avoir épousé une demi-juive, dotée, qui plus est, d'un enfant illégitime. Il lui arrivait de se murer dans le silence durant des jours. Il protégeait sa belle-fille mais s'en prenait aussi à elle.

Elle dut bientôt quitter l'appartement pour éviter que la porte, du fait de sa présence, fut marquée de l'étoile juive. Elle s'installa chez d'autres Juifs et obtint - car elle était encore mineure - une tutrice juive. Sa mère, de plus en plus inquiète, contacta un officier de la division Azul, division espagnole qui avait été envoyée sur le front russe, et lui demanda s'il accepterait d'épouser Cordelia pour la mettre à l'abri. Il y consentit, mais le mariage ne peut se faire, Cordelia n'ayant encore que quatorze ans. Sa mère réussit alors à la faire adopter par un vieux couple espagnol, en vertu de quoi l'adolescente se vit octroyer la nationalité espagnole.

Vint le jour où la Gestapo la convoqua. L'avis fut envoyée à l'appartement de la mère et du beau-père de Cordelia ; celle-ci reçut de leur part un message lui disant qu'elle devait absolument passer les voir, même à une heure tardive. Elle les trouva assis sur le grand canapé qui leur servait aussi de lit, sous un portrait du Christ qui faisait plus d'un mètre. Sa mère avait déjà résolu de l'accompagner au bureau de la Gestapo. Là, un homme en civil expliqua à Cordelia qu'on ne lui accorderait jamais d'autorisation de sortie. On ne remettait pas en question l'attribution de la citoyenneté espagnole, mais il voulait que Cordelia signe un papier déclarant qu'elle acceptait de son plein gré de se soumettre à toutes les lois allemandes, y compris les lois raciales. Comme Cordelia hésitait, il lui précisa que si elle refusait de signer, des poursuites seraient engagées contre sa mère qui avait combiné cette histoire d'adoption afin d'échapper à la législation allemande. Cordelia signa.

Berlin avait déjà été vidé de presque tous ses Juifs, et très vite Cordelia fut dirigée sur l'hôpital juif, où étaient regroupés les Juifs qu'on déportait. Elle fut envoyée à Theresienstadt, et de là à Auschwitz. Comme elle était jeune et solide, elle échappa à la sélection et elle survécut, quoique de justesse.

Elle se rétablit en Suède, où il se trouva des femmes juives polonaises et hongroise pour la traiter de sale Allemande. Sa mère, qui était restée en contact avec elle, lui demanda des détails sur Auschwitz pour un roman qu'elle voulait écrire. Désireuse de s'enraciner quelque part, Cordelia resta en Suède. Elle épousa un Suédois non juif et eut des enfants. Mais l'inquiétude ne la quittait plus, surtout au sujet de ses enfants. Un poème de Goethe l'obsèdait : « Le roi des aulnes », en particulier le dernier vers : « dans ses bras l'enfant était mort ». Son fils aîné mourut.

Des années plus tard elle alla voir un vieux prêtre et lui dit qu'elle voulait quitter l'Eglise catholique. Elle acceptait le Christ crucifié ; c'était le Christ ressuscité et triomphant qu'elle ne reconnaissait pas et ne voulait pas reconnaître.

En 1974 elle arrivait à Jérusalem. Elle était chez elle, enfin.

Hilberg, ce n'est guère surprenant, n'oublie qu'un détail insignifiant : "chez elle", dans ce pays où elle n'avait (pour autant qu'on puisse savoir à la lumière de son récit) jamais mis les pieds pas plus qu'aucun de ses proches, c'était déjà chez quelqu'un, qui n'avait aucune responsabilité dans son destin tragique.

(LDL)

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