Etat juif et démocratique

De la démocratie, vue comme "un complot contre le judaisme"

Charles Enderlin - "Le Grand Aveuglement - Israël et l'irrésistible ascension de l'islam radical" - Ed. Albin Michel 2009 - p. 309-310

Les prémisses de profondes transformations idéologiques et politiques se font jour des le début du mois de septembre 2000. Yoram Hazony, le directeur de l'institut Shalem, lance une offensive contre la gauche et notamment les tenants du « postsionisme », projet promu par certains intellectuels aux yeux desquels le sionisme est dépassé. Selon eux, l'existence de l'État d'Israël n'est plus en danger et le pays peut parfaitement s'intégrer à la région pour peu que la paix soit signée avec ses voisins.

Dans un ouvrage intitulé « L'État juif. La bataille pour l'âme d'Israël » (1), Hazony, qui a émigré en Israël en 1986, raconte combien, au cours d'une période de réserve militaire passée à Hébron, il a été choqué lorsque, s'adressant à un officier pour lui demander une réponse « de juif à juif », selon ses mots, ce dernier lui a répondu : « Si vous voulez me parler, vous devez le faire en tant qu'être humain et non en tant que juif ! ».

L'auteur part en guerre contre deux lois fondamentales adoptées à la Knesset en 1992 : « La dignité et la liberté de l'homme » (2) et « Le droit de chaque Israélien à un métier, une profession, une occupation ».(3)

Ces deux textes sont introduits par le même préambule : « En Israël, les droits fondamentaux de l'homme sont fondés sur la reconnaissance de la valeur de l'être humain, la sainteté de la vie humaine et le principe que toutes les personnes sont des êtres libres. Ces droits seront respectés dans l'esprit de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël ».

Pour Hazony, cela signifie qu'Israël est à la fois un État juif et démocratique. Il cite le philosophe Assa Kasher : « Un État juif, au sens plein du terme, est un État dont la nature sociale procède de l'identité juive des citoyens. Dans un État juif et démocratique, la nature de l'État n'est pas déterminée par la force mais par le libre choix des citoyens ». (3) Et Hazony de conclure : « Kasher affirme qu'un État " juif et démocratique " est un pays où la population est juive et l'État une démocratie universaliste. En d'autres termes, un État " juif et démocratique" est un État non juif ! »

Pour Hazony, le principe démocratique contribue à déjudaïser Israël. Le patron de l'institut Shalem désigne alors une série de responsables de ce qu'il considère comme un complot contre le judaïsme. Au premier rang desquels la Cour suprême de l'État d'Israël qui, par la voix de son président, le juge Aharon Barak, a défini ainsi la démocratie : «Les valeurs de l'État d'Israël, en tant qu'État juif, sont les valeurs universelles communes aux sociétés démocratiques ». Un juge, selon Barak, doit prendre ses décisions en accord avec « la vision de la société éclairée en Israël ; c'est-à-dire une communauté dont les valeurs sont universelles et qui appartient à la famille des nations éclairées ». Hazony part ensuite en guerre contre le code éthique de Tsahal et déplore que « le comportement des soldats se réduise à l'expression des valeurs de la citoyenneté israélienne » quand leur mission « est de combattre dans une armée juive pour le bien-être du peuple juif ».

Puis il accuse certains écrivains - Amos Oz, A.B. Yehoshouah, David Grossmann, etc. - , des journalistes - et surtout des universitaires - d'oeuvrer contre l'existence même d'Israël en tant qu'État juif. Cette conspiration serait le fait de professeurs antisionistes qui, dans la droite ligne du philosophe Martin Buber, prônent, selon lui, la création d'un État binational. Ce serait même à ses yeux la raison d'être de l'université hébraïque de Jérusalem.

Le sociologue Baruch Kimmerling publiera une critique de l'ouvrage de Hazony en expliquant : « Je n'aurais jamais effectué le moindre effort au sujet de ce livre s'il n'avait pas retenu l'attention des juifs en Amérique du Nord. Des juifs, donc, qui ne sont pas familiers des subtilités du débat public en Israël. Ils voudraient que l'État juif n'ait pas d'Arabes en son sein, qu'aucun conflit interne ne s'y déroule et qu'il ait moralement toujours raison (4)».. On retrouve là quelques-uns des thèmes fondamentaux du rabbin Meir Kahana queHazony admirait tant.

(1) The Jewish State. The Struggle for Israël Soul, New York, Basic books, Perseus, 2000. La traduction française (Ed. de l'Eclat, 2007) porte un titre différent : L'Etat juif. Sionisme, postsionisme et destins d'Israël
(2) http://www.knesset.gov.il/laws/special/eng/basic3_eng.htm
(3) http://www.knesset.gov.il/laws/special/eng/basic4_eng.htm
(4) Haaretz, 8 septembre 2000

(LDL)

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